‹ La Bosnie et l'HerzégovineChapitre 30 sur 132 · LA SITUATION INTERNATIONALE · texte numérisé non relu

LA SITUATION INTERNATIONALE

On sait quelle est la situation internationale de la Bosnie-Herzégovine et quelle est la mission qu'y ont assumée, en 1878, le comte Andrassy et les plénipotentiaires de l'Autriche-Hongrie. D'après le traité de Berlin, FAutriehc a reçu mandai de l'Europe d'occuper et d'administrer ces deux provinces, ravagées par une insurrection dont la Porte n'avait pu venir à bout. Cette occupation, le Congrès de Berlin n'en a pas prévu le terme, et, à voir les installations faites par le Gouvernemenl autrichien et 1(!S forts construils par lui sur les hauteurs de Sarajevo ou de Mostar, il est manifeste que l'Autriche n"a aucune intention de s'en retirer. Force nous est de reconnaître que, au point de vue du droit internalional, la silualion de l'Autriche, en Bosnie, est meilleure que celle de l'Angleterre en Egypte. L'Autriche Ilonfi;rie est en possession d'un mandat de l'Europe. Elle n'a pas, que je saclie, pris rengagement solennel d(! se retirer de Sarajevo, une fois sa tâche accomplie. Y rrstera-t-elle longtemps encore"? Finira-t-ellc par s'y établir à demeure? Cela dépendra de la silualion générale de l'Orient, des combinaisons futures de la politique européenne, et aussi, il convient de ne pas l'oublier, de la situation intérieure de la monarchie dualiste'.

Une chose, à mes yeux, hors de doute, c'est que la Bosnie, avec ses rivalités confessionnelles et ses divisions intestines, est peu faite pour l'autonomie. Les difficultés d'un régime nulononic y seraient encore plus grandes qu'en Crète, où il n'y a en présence que des Grecs orthodoxes et des musulmans. En Bosnie, en Herzégovine, il faut un pouvoir fort pour maintenir l'ordre. Ce pouvoir, il ne peut leur venir que du dehors, cl, à défaut de l'Autriche, d'un des Élals voisins. Ln auraient-ils la force que l'Aulriilie Hongrie serait peu désireuse de leur abandonner cotte tâche. Elle est d'autant moins disposée à se désintéresser du sort de la Bosnie-Herzégovine (jue les destinées de ce beau pays qui pénètre, comme un coin, entre la Croatie et la Ualmalie, peuvent avoir un conire-coup sur l'avenir des provinces austro-hongroises voisines. Pour qui veut scruter l'avenir, le problème bosniaque ne se peut pas plus isoler du problème aulrichien que du problème oriental. La carte même de l'Europe en fait foi. C'est une des choses qui grandissent l'imporlance de la question de la Bosnie-Herzégovine. Elle est liée, intimement, aux destinées de toutes les contrées attenantes. Placée à l'un des carrefours de la politique européenne et comme à l'entrecroisement des aspirations nationales et des ambitions rivales, la Bosnie- Herzégovine a, pour l'Orient et pour l'Europe, vmc importance fort supérieure à son étendue et à sa valeur économique. Par suite, la question de la Bosnie est d'un intérêt général, autant que d'un intérêt local. Amis ou adversaires de l'Autriche-Hongrie, tous ceux qui .spéculent sur les destinées ultimes de ces belles contrées, à la fois alpestres et orientales, ne doivent perdre de vue ni la gravité ni la complexité du problème.

Au lieu de repa.sser la Save ou de replier ses ailes sur les sommets des .\lpes Dinariques, il se pourrait qu'un jour l'aigle autrichienne prît son vol vers les flols bleus des mers du Sud et qu'elle ëlendll ses ailes sur les montagnes d'Albanie ou sur les vallées de la Macédoine. Déjà dans les bazars de Sculari, de Priszrend ou de Salonique, musulmans et chrétiens ont plus d'une fois discouru de la future descente des Scliwurx-drlhcii. Cette marche vers le sud-est, ce Draïuj mch Osfen, que certains Allemands prônent comme la mission de l'Autriche, ne semble pas encore, malgré les conseils des uns ou

les intrigues des autres, devoir s'accomplir demain. Pour que le cabinet de Vienne se résolût à apporter, à FAlbanie ou à la Macédoine, la paix autrichienne, il faudrait, semble-t-il, que le Turc se montrât, définitivement, incapable de maintenir la tranquillité dans ses dernières provinces européennes. Alors même, toute marche en avant de l'Autriche donnerait le signal de la dissolution du vaste Empire ottoman ; petits États des Balkans et grandes Puissances européennes se disputeraient les dépouilles des Osmanlis. Or, la Turquie a encore une armée, — les Grecs en savent quelque chcse, — et le padishah a des protecteurs parmi les alliés officiels de l'Autriche-Hongrie. Viendrait-il à perdre tout appui au dehors et toute force au dedans, la liquidation de la succession du Turc apporterait à l'Europe trop de périls pour que l' Autriche-Hongrie allât se jeter, de gaieté de cœur, en de pareilles aventures. Si le siècle qui vient doit assister à la dissolution de l'Empire ottoman ou au refoulement du Turc en Asie, nous doutons fort que l'initiative en vienne de la Ilofburg.

En attendant une heure que peuvent hâter les incessantes agitations de la Macédoine ou de l'Albanie, l'Autriche s'est ménagée, pour l'avenir, une porte de sortie vers le sud-est, par le sandjak de Novi-Bazar, qu'elle a eu soin de maintenir ouvert à ses troupes, entre les deux États serbes, la Serbie et la Cernagore. Ce sandjak, qui sépare la Montagne-Noire du royaume de Serbie, faisait autrefois partie du vilajet de Bosnie. L'Autriche-Hongrie, au lieu d'en réclamer, au Congrès de Berlin, le gouvernement, a préféré en laisser l'administration à la Porte, tout en se faisant reconnaître le droit d'y tenir garnison. Ce droit, elle l'exerce, aujourd'hui, dans les trois villes de Priboj, Pievlje et Prjepoljé, qui forment, dans ce mince couloir de Novi-Bazar comme un poste avancé austro-hongrois. Voici vingt ans, déjà, que la sentinelle autrichienne monte, patiemment, la garde, en silence, dans ce pays perdu, attentive aux bruits confus des montagnes de la Vieille-Serbie et à la rumeur lointaine des querelles entre Serbes, Arnautes et Bulgares, sur les confins de la Haute-Macédoine.

En Bosnie et en Herzégovine, comme à Novi-Bazar, l'Autriche-Hongrie a eu, jusqu'ici, la sagesse de se maintenir dans les termes du traité de Berlin. Elle gouverne la Bosnie-Herzégovine; elle l'administre à son gré; elle y lève même quatre régiments de soldats, dont une partie sert en dehors du pays; mais les provinces occupées, bien que réunies à l'Autriche-Hongrie comme territoire douanier, restent, politiquement, séparées des États héréditaires de S. M. l'Empereur et Roi. On se demande, naturellement, combien de temps peut durer cette situation, après tout singulière. Quelques-uns annoncent que l'Autriche-Hongrie sera bientôt conduite à y mettre fin, en proclamant l'annexion. Il en est qui appellent, déjà, la Bosnie la Nouvelle-Autriche. Ce que fera le Gouvernement autrichien, il ne nous appartient pas de le décider; nous ne serions pas surpris qu'il n'en sût rien lui-même; mais, pour l'Autriche comme pour la Bosnie, l'annexion nous paraîtrait présenter plus d'inconvénients que d'avantages. Annexer les provinces, en dehors d'une entente formelle avec les Puissances signataires du traité de Berlin, ce serait violer, manifestement, la convention internationale sur laquelle repose le droit de l'Autriche à gouverner ces pays. Or, pareille violation des traités risquerait fort d'amener, en Orient ou en Europe, des demandes de compensation et, par suite, des complications diplomatiques que l'Autriche n'a aucun intérêt à provoquer. Puis, en dehors même des considérations de politique étrangère, l'Autriche-Hongrie a, dans sa propre constitution intérieure, des raisons d'y regarder à deux fois, avant de proclamer pareille annexion. A quelle moitié de l'Empire-Royaume les deux anciennes provinces turques devraient-elles être annexées? A l'Autriche ou à la Hongrie, ou mieux à la Croatie autonome, car il serait malaisé de les partager entre Vienne et Pest?

De toutes façons, ce serait, pour la politique intérieure de la Monarchie dualiste, déjà si complexe, une difficulté et une complication de plus. Voudrait-on en faire une sorte de Rcichsland, possédé en

commun par la Gisleilhanie cl la Transleithanie? Cela ne modifierait pas beaucoup, quant à l'admiDis- Iralion, ce qui existe aujourd'hui. L'annexion obligerait à gouverner la Bosnie comme les pays héréditaires de la Monarchie, à lui octroyer des représentants au Parlement de Vienne ou de Buda-Pest, à qui concéder au moins une Diète élue, ce qui, autrement, peut être relardé encore des années. Pour toutes ces raisons, il nous semble douteux que l'Autriche procède, au moins prochainement, à une annexion. N'y aurait-il, entre elle et les autres Puissances, entre elle et la Russie notamment, aucun engagement de ne point porter atteinte au stidu quo des Balkans, le Gouvernement autrichien nous semble trop prudent pour oublier le Qiiiota non movcro.

Anatole LeROV-BEAtUEir,

do l'Acadâmio dei Sciences morales et politiques.

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