RELIEF, MODELÉ DU SOL ET UYDROGRAPUIE DE LA RÉGION A FACIES BOSNIAQUE
Les diverses particularités que je viens de signaler pour le Karst d'Herzégovine se rencontrent encore dans tout le nord de cette province (fig. 59), ainsi que dans une partie de la Bosnie, celle qui est formée par les calcaires triasiques, mais à un degré beaucoup moins typique. Ces calcaires, qui forment la majeure partie de la Bosnie méridionale et, en particulier, toute la région située au sud et à l'est de Sarajevo (à l'exception des parties occupées par les schistes paléozoïques et de Werfen), sont, en effet, beaucoup moins purs et moins fissurés que les calcaires crétacés du Karst d'Herzégovine; d'autre part, ils reposent sur la puissante série des schistes de Werfen, qui forment un subslratum imperméable, en général situé à peu de profondeur au-dessous de la surface des plateaux ondulés ou planina si caractéristiques de cette région et qui s'opposent à un engouffrement, pour ainsi dire indéfini et instantané, de la pluie à l'intérieur du sous-sol. Une autre raison, très importante aussi, de l'atténuation des phénomènes caractéristiques du Karst est la présence, à peu près constante dans toute cette région, de prairies et de forêts, qui servent de régulateur à cette infiltration; d'autre part, la distribution des pluies y est, comme nous l'avons vu, beaucoup plus régulière qu'en Herzégovine.
Les planina (par exemple la Romania planina, la Scmcé planina, etc.) ne se présentent pas comme des plateaux réguliers, mais, au contraire, comme des surfaces bosselées et mamelonnées, encore criblées de dolines; mais celles-ci sont souvent garnies d'un riche tapis de verdure. On observe, en outre, fréquemment, en examinant l'ensemble do Tune de ces planina, qu'elle se comporte comme une surface légèrement déprimée vers le centre, c'est-à-dire comme une large cuvette très peu profonde
' La cause de la production de ces dépressions paraît, ainsi que je l'ai indiqué plus haut, en relation très intime aVec la structure tectonique de la région où elles se rencontrent. 11 faut, d'ailleurs, remarquer qu'il n'eiiste aucune démarcalioa bien tranchée entre les pulje et les dolines, surtout lorsqu'on considère les plus grandes de ces dernières, souvent remplies jusqu'à une certaine hauteur par l'argile rouge provenant de la décalcification du calcaire dans la région avoisinante et formant une véritable alluvion, et qui montrent par suite un fond plat analogue à celui des pelje. La seule différence essentielle est l'allongement très caractéristique de ces derniers, résultat indiscutable d'une action d'ordre géologique, telle que la rupture des couches dans l'axe d'un anticlinal ou le contact de couches de dureté dilTérente.
11 n'existe de même aucune ditférence fondamentale entre ces divers accidents et les vallées qui, après un trajet plus bu moins long à la surface du Karst, finissent par s'y engouffrer pour reparaître plus ou moins loin et en contre-bas.
LA NATURE PHYSIQUE EN BOSNIE ET EN HERZÉGOVINE
ot dont le fond serait tout bossolt! (fig. 00). D'autre part, les deux plnnina, que j'ai prises comme exemples montrent toutes deux In caractère suivant : tandis que le fond de ces cuvellcs est occupé par des |)âturages, leurs bords, parfois assez fortement relevés, portent de superbes forêts de pins, qui forment un excellent abri pour la partie centrale contre l'action funeste du vent à ces altitudes assez élevées. Le rt'jle protecteur de ces forêts saute aux yeux, lorsqu'on allant de Sarajevo à Hogatica, apr/'S avoir dépassé la Romanin planiim avec ses vertes prairies, on descend sur une seconde plnnina, située à un niveau un peu plus bas ot complètement dépourvue d'arbres; bien que le calcaire y soit le mdmc que sur la Iloninnia ol que les conditions liydrologiques y soient certainement très voisines, on loml)e brusquement sur un vrai désert, moins dénudé, il est vrai, que le Karst d'Herzégovine, mais encore avec des dolines assez profondes, la roche nue se montrant à chaque pas; on n'y voit qu'une maigre végé-
Fig. 59. — fliigion des ralrnircs Irinsii/Ui's du IVnrd df rilorzrijnvinc, au nord du Knial, danfs la vallci' de la A'arcDto. — Cette région de plateaux présente un régime de planina assez semblables à celles de Bosnie, mais est Iri-s différente
di s plateaux du Karst, (\m leur'jfont suite au sud.
talion, totalement dilTércnlc de colle du plateau supérieur, où de beaux troupeaux de vaches trouvent leur nourriture. Comme toules les conditions géologiques et climatériques semblent être les mêmes sur les doux plateaux superposés, et môme qu';) priori le premier, étant notablement plus élevé, semblerait devoir être le plus pauvre et le plus exposé aux actions destructrices, il parait bien évident que sa ceinture de forêts le pri'serve de l'action du vent, si funeste au second. De celui-ci se trouve enlevé, à mesure de sa formation, le résidu de la dissolution du calcaire, sans que la végétation puisse s'y établir d'une façon suffisamment solide pour empêcher cet enlèvement.
C'est co qu'on i)out encore observer avec la plus grande netteté dans le massif de la Bjelasnica, où les i)arlios exposées directement à l'action du vent sont dépourvues de végétation et prennent un faciès karstique des plus prononcés, tandis que les parties abritées montrent bien encore des dolines, mais sous l'aspoct do dépressions circulaires avec des contours molloniont arrondis ol un riolio lapis de prairies.
Eiitro ces planina si caractéristiques de la partie triasique de la Bosnie, se trouvent des vallées sou-
vent très belles et très verdoyantes, aux méandres capricieux, serpentant à la surface des schistes de "Werfen imperméables, qui recueillent l'eau tombée sur les planina voisines et infiltrée dans les diaclases des calcaires superposés. Mais ces vallées secondaires n'arrivent pas toujours directement aux vallées principales, soit du côté de la Bosna, soit vers la Drina. Par suite des accidents géologiques, elles peuvent rencontrer, à un moment donné, une bande calcaire; là encore, comme dans le Karst, elles ne se sont pas toujours donné la peine de creuser leur lit à ciel ouvert dans ces calcaires, et, en y trouvant des fissures, elles s'y engouffrent tout simplement pour ressortir après un trajet plus ou moins long. On trouve donc encore un régime de bassins fermés.
Par suite, la caractéristique de la région triasique de la Bosnie sera la succession de planina plus ou moins ondulées et creusées d'entonnoirs, séparées par un réseau irrégulier de bassins souvent fermés, au fond desquels serpentent des ruisseaux qui s'engouffrent à l'extrémité de ces vallées, pour ne reparaître d'une façon définitive qu'à une altitude assez basse, vers le niveau des vallées principales.
Les grandes surfaces occupées par les dépôts du flysch, qui constituent presque toute la partie septentrionale de la Bosnie, au nord des terrains paléozoïques et triasiques, sont, en général, caractérisées par des formes très arrondies, souvent comparables aux ballons des Vosges et ordinairement recouvertes de prairies et de forêts.
Le réseau hydrographique superficiel y est bien développé et ne présente plus celte particularité des bassins fermés que je viens de signaler; il existe de nombreux ruisseaux se réunissant graduellement pour constituer les rivières, sans intercalation de cours souterrains.
Ces dernières sont souvent profondément creusées dans ces couches, qui peuvent parfois présenter des pentes très raides et même des abrupts assez élevés, comme on peut le voir au château de Zvornik.
Les schistes cristallins sont aussi sillonnés de nombreux ruisseaux coulant à leur surface et se réunissant en rivières importantes, alimentées par le ruissellement à la surface de ces couches peu perméables.
La caractéristique de presque toute la Bosnie, à l'exception des plateaux formés par les calcaires triasiques, est donc l'existence de formes très arrondies et d'un manteau à peu près continu de prairies et de forêts dans les parties élevées, de riches cultures dans le fond des larges vallées, comme celles de la Bosna et de la Drina (fig. 61). Ce paysage n'offre aucun caractère oriental spécial, et il arrive maintes fois au voyageur venu directement de France et circulant à l'intérieur du pays, de perdre complètement
Fig. 60 — Planina triasique du Sumac [entre Ilorj.itica et Viserjrad). — La photographie représente une partie du vaste plateau couvert de prairies, tout bosselé et creusé d'entonnoirs analogues aux dolines du Karst. La surrace de ce plateau est, en réalité, une vaste cuvette à courbure très faible, dont le bord, assez fortement relevé, est visible ici au second plan. Ce bord, couvert de belles forêts de pins, se termine, vers l'extérieur du plateau, par une falaise abrupte formant une ceinture presque continue autour de la planina, dont le bord extérieur se présente avec l'aspect que montre la figure 48.
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](' sentiment qu'il est en Bosnie et d'être tout étonné de se trouver en présence d'un habitant eo cos^ tume musulman, avec le fez ou le turban, ou d'une femme hermétiquement voilée, ou d'apercevoir un village turc avec ses minarets ('rlancés se détachant sur le ciel. En Herzégovine, au contraire, au milieu du Karst, on a constamment la sensation d'être dans un pays spécial.
L'aspect dos grands cours d'eau aux larges et fertiles vallées, la Bosna, la Drina, le Vrbas, etc., ne modifie d'ailleurs nullement celte impression, pas plus que celui des lacs do Jozero, situég au milieu d'un rinnt paysage bien boisé, qui rappelle, h s'y méprendre, un paysage vosgien C'est peut-être là le point de la Bosnie oii l'on ressent le plus vivement l'impression do contraste lorsque, venant de Jajce (où l'on a pu admirer les superbes chutes de la Pliva à sa réunion avec le Vrbas), et après avoir côtoyé le chapelet de lacs, sur la rive opposée desquels se montrent de belles collines recouvertes de riches prairies et forêts, on arrive brusquement au village musulman de Jozero, qui a conservé son cachet si pur et fait passer brusquement d un paysage plutôt septentrional en plein Orient.
De même, les gorges sauvages du Vrbas, entre Jajce et Banjaluka, et celles de la Drina en aval de Visegrfid, à la frontière de Serbie, profondément entaillées dans des calcaires souvent fortement redressés et contournés, reportent la pensée à nos Alpes Maritimes et Dauphinoises, — et il faut un véritable effort de l'esprit pour se représenter qu'on en est déjà si éloigné.
En Bosnie encore, nous rencontrons des polje en relation très nette avec les affleurements néogènes et souvent encore incomplètement asséchés, comme celui d'ilidzc, par exemple. Mais les relations de ces polje avec la disposition tectonique des terrains encaissants antérieurs au Néogène deviennent beaucoup moins
nettes qu'en Herzégovine; ce n'est plus guère que par extension qu'on peut continuer à désigner sous le nom de polje ces fonds de vallées très plats, occupés par les couches néogènes, souvent san» direction déterminée et sans relation avec celle des grandes bandes de terrains secondaires et nummuliliques, tandis qu'en Herzégovine il existe une relation constante entre la direction de ces couches et celle des polje.
Les régions néogènes sont souvent les parties les plus fertiles de la Bosnie, comme, par exemple, la grande bande de Travnik-Zenica-Visoko-Sarajevo, ou mieux encore le petit afneuremenl de Rogatica. C'est une surprise des plus agréables, lorsqu'on venant de Sarajevo, après avoir traversé la région aride de l'Ivan polje, on tombe au milieu des vergers et jardins de Kovanje, qu'on suit ensuite jusqu'à Rogatica.
C'est, d'ailleurs, une d(!s particularités les plus remarquables de la Bosnie, de montrer presque à chaque pas des contrastes et presque des invraisemblances au voyageur habitué aux régions françaises, surtout lorsqu'il cherche à se faire, d'après l'aspect du paysage et de la végétation, une idée de rallitude
Fig. 61 . — Vullê» tlo lu Drina à Zvornik (côté aval). — Celte vallée est creusée au milieu des plateaux peu élevé» et ondulés du flj-sch, qui s'étendent, sur les deux rives, eu Bosnie et en Serbie. I-a Drina qui, en temps normal, a un régime très tranquille, présente pourtant des crues extrêmement importantes, durant lesquelles elle peut occuper tout l'espace compris entre le pied de deux versants de la
vallée.
à laquelle il se trouve. On passe, presque sans changer d'aUilude, d'une région très liabilce et couverte de riches cultures, d'un caractère très méridional et même oriental, aux vastes prairies des plaiiina avec leurs cabanes de bois, présentant un caractère alpestre bien prononcé ; d'une façon générale, ces phnina sembleraient devoir être beaucoup plus élevées qu'elles ne le sont en réalité, surtout lorsqu'on se souvient que l'on se trouve à la latitude de Florence. Cette impression d'une altitude plus grande que l'altitude réelle se retrouve même parfois dans le fond des grandes vallées, par exemple dans celle de la Drina, à la frontière serbe, près de Srebrenica, à 150 mètres seulement audessus du niveau de la mer; elle tient, en partie, aux maisons en pans de bois et aux loils de bois très inclinés (jusqu'à 70° et 73°), disséminées au milieu de la campagne et présentant souvent un aspect de chalets alpestres.
ABSENCE d'une DÉMARCATION ABSOLUE ENTRE LA RÉGION HERZÉGO VINIENNE