‹ La boulangeadeChapitre 11 sur 15 · CHANT DIXIEME · texte numérisé non relu

CHANT DIXIEME

Quitte à me voir traité d'esprit paradoxal,

Je crois que sous l'amour le plus sentimental

On ne trouve jamais que le pur égoïsme.

Ce qui rend très probant cet apparent sophisme,

C'est que presque toujours nous sommes fort ravis,

Lorsque quelque malheur arrive à nos amis.

Et nous permet alors de montrer qu'on les aime.

C'est pourquoi, sous le coup de ce sentiment même,

La duchesse, une fois sa première douleur

Eteinte, se trouva charmée au fond du cœur

De prodiguer ses soins à son amant malade, Encor que celui-ci fût quelquefois maussade.

i68 La Boidangeade

Car la duchesse était un de ces esprits sûrs Que la psychologie orne sans rendre obscurs. Ne se contentant pas de voir de loin les choses, Dans sa soif de savoir les effets et les causes, Elle faisait passer toute sensation A travers le tamis de la réflexion, Travail noble, impossible à la bourgeoise obscure Dont les oeuvres d^Ohnet sont la seule pâture.

Donc la duchesse était ravie absolument

De prodiguer ainsi ses soins à son amant.

Elle n^épargnait rien d^ailleurs, rires, caresses,

Bouillons, fleur d'oranger, tisanes, bains, compresses,

Purgaiions avec leurs résultats fâcheux :

Rien ne la rebutait pourvu qu'il allât mieux.

En réponse à ses soins le général du reste

Faisait à chaque jour un progrès manifeste.

La duchesse voulant hâter sa guérison

Lui fit à ce moment cadeau d'une maison ;

Car depuis qu'il était à Paris le grand homme Habitait en garni, ce qui faisait en somme Un logis bien mesquin pour un chef de parti. En tant qu'historien je suis assujetti

A peindre en quelques mots cet hôtel magnifique. Mais indépendamment de l'attrait historique Que pre'sente à coup sûr cette description, Elle en aura pour ceux qui, par occasion, Du côté de Neuilly cherchent une demeure, Car ce superbe hôtel est à louer pour l'heure.

Sur le rez-de-chaussée étaient pris les communs : Un escalier pompeux, embaumé des parfums De fleurs rares, menait jusqu^au premier étage Dans un grand vestibule encombré de feuillage. A droite, un grand salon Louis seize or et blanc Avec un plafond peint de style assez galant; On voyait sur les murs, parmi d'autres merveilles, Les portraits de plusieurs femmes toutes très vieilles, Dont Boulanger jadis fut longtemps amoureux, Et qui le secondaient dans des marchés véreux

Le héros, en réponse aux questions pressantes De la duchesse, avait dit que c'étaient ses tantes. (O femmes comme on peut vous tromper aisément ! Mais vous nous le rendez avec empressement). Auprès du grand salon en était un moins vaste, De style japonais pour former un contraste :

Puis la salle à manger dans le goût Henri deux, Comme en ont aujourd'hui les bourgeois luxueux ; Water closets à droite ; à gauche belle office Avec dégagements très grands pour le service.

Au second, le héros avait son cabinet.

Tendu de velours vert au ton chaud et discret. On voyait dans un cadre en fausse orfèvrerie Un tableau présentant la généalogie Du fidèle Dillon, et ses armes : d'argent Au lion diffamé de gueules. En pendant Se trouvait un état détaillé du service Qu'avait fait Rochefort par arrêt de justice. On pouvait voir encore, outre un caméléon Empaillé, des billets signés Napoléon,

Un sabre japonais de forme originale.

Don superbe, reçu jadis du duc d'Aumale, Enfin, bien en plein jour, sur un socle massif, La Républiqfue au front grave et rébarbatif. Dans un coin se trouvait une boîte à musique Qui jouait la Revue ou quelque air identique Sur la table un volume, entr'ouvert à dessein, Montrait sa dédicace, écrite de la main

D\m romancier goûté par les naturalistes

a Au premier des soldats, le premier des artistes. »

Tandis que la duchesse occupait ses loisirs A meubler cet hôtel en suivant les désirs Que daignait exprimer son amant héroïque, Elle n'oubliait pas non plus la politique. Elle avait de ce chef des reproches fort lourds A se faire ; en effet, pendant les tristes jours Où seul son cher malade occupait sa pensée, Dans l'horrible douleur dont elle était pressée, La malheureuse avait négligé pleinement D'envoyer dans PArdèche, où son illustre amant

S'était fait présenter, le nombre indispensable

De combattants chargés de rendre indiscutable

Le triomphe, si bien que mon pauvre héros

Avait été battu faute de camelots.

Mais peu de temps après, le sort, un beau dimanche,

Permit au général de prendre sa revanche.

La duchesse, voulant faire oublier ses torts,

Prodigua son argent, ses soins et ses efforts,

Et le dix-neuf août, on nommait le grand homme

A la fois dans le Nord, la Charente et la Somme.

La Boulanc;cade

Après ce beau succès, la duchesse estimant Qu'un voyage ferait du bien à son amant, Résolut de partir avec lui pour TEspagne. Pourtant auparavant, sa fidèle compagne Voulut faire acclamer le général guéri.

On sortit le landau célèbre de l'abri Qu'il occupait, tout plein de toiles d'araignée, Et dans l'après-midi, suivi d'une poignée De camelots chargés de donner de la voix. Le général s'en fut faire son tour au Bois.

Son visage alangui, le mouchoir de bapiiste Qui comprimait son cou, ses talents de duelliste, Sa belle barbe d'or frisée à neuf exprès, Tout cela le rendait plus charmant que jamais. Mainte femme installée en brillant équipage D'un sourire engageant l'accueillit au passage, Et quand il retrouva sa duchesse, il était L'homme le plus heureux que la terre portait. Le soir même tous deux partaient pour Saragosse, Gomme deux mariés en voyage de noce.

Je ne décrirai point ce voyage enchanteur. Il faut ici tirer le rideau par pudeur

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'fe

Sur une passion trop intime et trop tendre. Etd^ailleurs par quels mots humains pourrais-je rendre Les transports délirants de mes deux amoureux ? Jamais on n'avait vu couple plus gracieux Fouler le sol natal de Rodrigue et Chimène, Il semblait que Pamour, serrant leur douce chaîne, Ajoutait à leur flamme encore à son éveil Tous les feux d'un climat brûlé par le soleil.

Hier devant Grenade au palais des rois Maures,

Aujourd'hui sur la mer aux rivages sonores,

Demain dans Aranjuez ou dans l'Escurial,

En tous lieux, la duchesse et son cher général ,

Ne peuvent rencontrer d'objet qui les séduise.

Vainement sous leurs pas la nature s'épuise

A frapper leurs esprits de tableaux enchanteurs.

Que le soleil, versant à torrent ses ardeurs

Sur les sommets encor couverts de neiges blanches,

Fasse aux flancs des sierras crouler les avalanches ;

Que la lune émergeant des nuages légers Répande sa lueur sur les bois d'orangers ; Que le vent embaumé mêle au bruit des cascades, Quand vient la nuit les sons lointains des sérénades ;

La duchesse, au milieu de ce feu dévorant Qui la brûle, ne voit que son amant, n''entend Que ses serments d^amour, ne sent que son génie. Par moment, évoquant le temps où l'anarchie Sur TEspagne en ruine agitait son flambeau, La duchesse s'exalte aux noms de Serrano,

De Paria, de Prim. Hélas ! que ne peut-elle Voir son cher général sur eux prendre modèle ! Combien elle aimerait sur un coursier fougueux L'escorter au milieu des combats hasardeux ! Déjà, par la pensée, en habits de guerrière Elle fait admirer sa valeur téméraire.

Elle suit son amant, et de son faible bras Ecarte de ses jours l'atteinte du trépas. Souvent même en espoir l'indomptable amazone Voit Boulanger par elle installé sur un trône.

D'autrefois, oubliant ses rêves orgueilleux.

Elle veut qu'il renonce au destin glorieux

Que la France lui garde un jour, et le conjure

De chercher avec elle une retraite obscure.

Ainsi, vers quelqu'objet que ses vœux soient poussés.

Son ivresse s'exhale en discours insensés.

Fidèle jusqu'au bout à la psychologie, Dans ses moindres transports son ame s'e'tudie, Et dans cette analyse occupant son loisir Tire encore un nouveau plaisir de son plaisir.

En dépit du bonheur qu'au cours de ce voyage Mon héros chaque jour recevait en partage, Ce fut lui le premier qui parla de retour. La duchesse eût voulu prolonger son séjour; Boulanger invoqua la raison politique, Et son amante alors s'inclina sans réplique. Le couple ne faisait qu'arriver à Paris, Quand les réceptions et les dîners exquis Emplirent de nouveau l'hôtel de la duchesse. Chaque monde y venait à présent. La noblesse

S'y pressait à côté du peuple et du clergé. On ne voyait point là d'inepte préjugé; On se traitait avec beaucoup de bienséance. Pour les nobles, Vergoin célébrait la Régence ; Des amis dévoués du comte de Chambord Sur les mœurs des Kanaks consultaient Rochefort. Même un soir certain duc, archi-millionnaire, Déclara qu'à Damas son arrière grand-père.

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Croisé jadis avec Godefroi de Bouillon, Avait été sauvé des Turcs par un Dillon.

On eut cru qu'au milieu de cette compagnie,

Le général goûtait une joie infinie.

Mais il n'en était rien ; loin de là mon héros

Tombait dans des humeurs sombres hors de propos.

Les rides de son front, sa hâte à fuir le monde,

Sa pâleur révélaient une douleur profonde.

Tous ses amis, entre eux, dans leur zèle inquiet,

Cherchaient à deviner le mal dont il souffrait;

Mais aucun, en dépit de leur sollicitude,

N'osait du général troubler la solitude.

Enfin n'y tenant plus, Rochefort un beau jour Résolut de s'ouvrir avec lui sans détour. « Vraiment, cher général, lui dit-il, je m'étonne De cet accablement où tu tombes. Personne Parmi tous nos amis n'y comprend rien non plus. Quels sont donc les tourments qui te sont dévolus? Non-seulement tu fuis le monde, mais encore Tu n'as plus d'appétit, ton teint se décolore, Et tu parais au sein de tes profonds ennuis Oublier tes amis les meilleurs, dont je suis.

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D'où vient donc, cher Ernest, cette mélancolie?-

A le chercher en vain mon esprit s''ingénic,

N'es-tu pas plus heureux que ne le fut jamais

Nul mortel? N'es-tu pas Tidole des Français?

Ne possèdes-tu pas enfin comme maîtresse

La duchesse la plus belle que je connaisse,

Une femme adorable, à Tesprit élevé,

Et qu'on n'approche pas sans être captivé ?

Que dis-je ? Une beauté dont Taspect seul enivre

Et pour qui l'on voudrait mourir, où plutôt vivre.

— Ah ! dit le général en fronçant les sourcils,

Tu mets précisément le doigt, mon cher marquis.

Sur le motif secret de ma tristesse immense.

Oui, puisque tu le veux, je romprai le silence,

Car je sais que je puis me confier à toi.

Tu me crois, n'est-ce pas, bienplusheureux qu'un roi?

En etïet n'ai-je pas une femme adorable

Qui chaque jour du poids de ses bontés m'accable?

Je lui dois tout : sans elle, il me faudrait encor

Vivre comme autrefois en pillant le Trésor.

II me faudrait encor pour acquitter mes dettes Mendier des cadeaux aux marchands d'épaulettes.

C^est la duchesse donc qui m'a tout apporté, Le luxe, les succès, Thonorabilité ; Elle m'a prodigué sans répit sa tendresse ; Elle a su transformer ma misère en richesse ; Elle m'a fait nommer député très souvent ; Enfin tout me prescrit d'aimer éperdument Cette femme à la fois superbe et généreuse Hé bien ! Cette duchesse, elle m'est odieuse !

Tu t'étonnes, marquis ? Sans doute mon aveu,

Fait si brutalement, offense quelque peu

Les scrupules profonds de ta délicatesse.

Mais n'importe! Un besoin d'épanchement m'oppresse,

Tu m''aimes ; je t'estime ; entends-moi jusqu'au bout.

Oui, je hais cette femme. Un immense dégoût

A remplacé Tamour qui m'attirait vers elle.

Songe donc, malheureux, songe au joug qui m'attèle.

Attachée à mes pas, partout elle me suit.

Le jour, c'est déjà dur, cher marquis, mais la nuit!...

Toi-même tu le vois : je cause, elle m'épie ; Je m'éloigne, elle accourt ; enfin cette harpie M'impose sans relâche un supplice énervant. Sa passion m'obsède à tel point que souvent

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Je maudis le destin qui me l'a fait connaître.

Je ne jetterais pas Targent par la fenêtre

Certes comme à pre'sent, mais du moins je serais

Libre de diriger ma vie à mes souhaits.

Ecoute, marquis, j'aime affreusement les femmes ;

Ceci me plait chez toi que tes moeurs sont infâmes.

Donc tu me comprendras aisément. Autrefois, Lorsque j'étais ministre, et même avant, je crois, Comme toi je faisais horriblement la noce, Aujourd'hui c'est fini. Je ne sors qu'en carrosse, J'ai des laquais poudrés, de l'or plein mes tiroirs^ Mais mon cœur a cessé de battre. Tous les soirs, Quand mes amis s'en vont rejoindre leur maîtresse, Je me sens envahir d'une immense tristesse. Leur sort me fait envie. Oui, marquis, j'en suis là. Du jour où je fus pris par cette Dalila,

Je n'ai plus qu'un désir, c'est de rompre avec elle Pour courir derechef au plaisir qui m'appelle. Je me sens jeune encor. D'ardentes passions Sommeillent dans mon cœur sans occupations. Quoi qu'il puisse arriver, je veux les satisfaire. Ecoute, je t'ai dit, sous le sceau du mystère,

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Que j^avais eu jadis un songe merveilleux : Satan même s'était présenté sous mes yeux, Et m'avait annoncé ma fortune future.

Pour toi, ce songe était une absurdité pure.

Pourtant ce qui m'était prédit, comme tu vois,

M'est arrivé plus tard. Hé bien ! depuis un mois,

Chaque nuit j'aperçois l'Etre infernal en rêve.

Il me dit : « Qu'attends-tu? L'heure est venue ; achève

De faire ton bonheur en te fiant à moi.

Des millions de cœurs soupirent après toi.

La duchesse est bien vieille. A quoi bon feindre encore

Un amour qui te lasse et qui te déshonore ? »

C'est ainsi qu'il me parle ; en vain je me raidis,

J'appelle à mon secours la vertu, je me dis

Que l'honneur, l'intérêt et la reconnaissance M'engagent à la fois à prendre en patience L'amour delà duchesse. Aujourd'hui c'en est fait : A trahir son devoir ton ami se soumet ; Du reste, l'observer me devient impossible. Le destin, le hasard, une force invincible M'entraînent vers le mai sans me laisser lutter. Je pleure, je gémis, je ne puis résister.

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Appelle-moi trompeur, fourbe, ingrat, malhonnête, Et tu me traiteras mieux que je ne me traite,

— Je me garderai bien, répondit Rochefort,

De te traiter aussi sévèrement. Le sort,

Dès qu'il s'appesantit sur les malheureux hommes,

Lesconduitcommeil veut, ettoustantquenous sommes,

Il nous faut bien quand même obéir à ses lois.

Je ne sais à quel point sont réels toutefois

Ces songes étonnants dont tes nuits sont remplies,

Mais certes ce serait la pire des folies

De vouloir résister à la suggestion

D'un être qui te mène à sa discrétion.

Ton bonheur, aussi bien que ta santé, t'engage Sans tarder plus longtemps à reprendre l'usage De ces plaisirs du corps qui jadis t'étaient chers. Pourquoi n'y pointcourir? Qu'est-ce doncquetu perds? La duchesse, entre nous, vaut-elle qu'on hésite A la sacrifier? Quel est donc son mérite? Sans doute elle paraît encor belle de loin Le soir, dans un salon, quand elle a pris le soin De teindre ses cheveux, de peindre son visage, De rajuster ses dents, de meubler son corsage.

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N'importe, cette femme aux appas émoussés

A cinquante ans, mon cher, et cinquante ans passes,

Et toi tu n'en parais que trente-neuf à peine.

Oii ! le plaisant lien vraiment que cette chaîne

Qui joint à cette vieille un homme tel que toi !

Depuis qu'elle t'a pris, je reconnais, ma foi,

Qu'elle nous a rendu de précieux offices.

Je ne conteste pas les nombreux sacrifices

Qu'elle a faits par amour pour toi. Mais cependant,

Voyons, raisonne un peu ; crois-tu qu'en acceptant

Les dîners, les présents et l'or de ta maîtresse, Tu doives en retour l'aimer par politesse ? Non, cette passion vous nuit à tous les deux. Il faut la rompre. Avec son sens judicieux, La duchesse sera la première à comprendre Qu'à te garder encor elle ne peut prétendre.

— Hélas! dit Boulanger, ce que je crains, marquis, C'est en l'abandonnant, d'encourir son mépris.

Et puis elle voudra peut-être qu'on lui rende Ce qu'elle a dépensé pour nous en propagande?

— Fi donc ! dit Rochefort ; cela ne se peut point. Tu n'es pas né; sans ça tu saurais à quel point

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Ces questions d'argent touchent peu la noblesse. Mais, au fait, à quoi bon rompre avec la duchesse Définitivement? Quoiqu'en somme son or Ne vienne pas tout seul enrichir ton tre'sor, Puisque de Tétranger tu reçois des subsides, Ses largesses pourtant forment les plus liquides De nos rentes. Aussi, mon cher, si tu savais Discerner un moment où sont tes inte'rêts,

Tout en satisfaisant le de'sir qui te presse.

Tu te garderais bien de lâcher ta maîtresse.

Crois -tu qu'à son insu, tu n'arriverais pas

A prendre loin du lit conjugal tes ébats?

Est-il si malaisé d'abuser une amante?

Crois-tu qu'intelligents tous deux par notre entente

Nous n'atteindrions pas ce résultat? Veux-tu

Que ce soir j'organise un souper impromptu,

Où tu viendras gaiement faire choix d'une femme ?

Déroulèdeau dessert dira l'épithalame,

Et Naquet, qui toujours rit comme dix bossus, Nous cassera des noix en s'asseyant dessus. Tu souris ? Mon projet te va ? C'est chose faite. Je cours improviser notre petite fête.

Vergoin amènera des femmes. A ce soir.

Je viendrai te chercher ; feins de ne rien savoir. »

Rochefort à ces mots disparaît comme une ombre

Et laisse son ami mélancolique et sombre,

Attiré d''un côté par Tappât du plaisir,

De Fautre retenu par Thorreur de mentir.

O Muse de Zola, toi dont la langue immonde Ne se plaît qu'aux sujets les plus sales du monde. Daigne abaisser sur moi tes bienveillants regards. Forcé d'accompagner jusque dans ses écarts Mon illustre héros, je souffre le martyre En songeant aux horreurs qu'il me reste à décrire. Le souper annoncé déjà touche à sa fin. Les convives joyeux, échauffés par le vin, Sentent confusément bourdonner leurs oreilles ; Le parquet est jonché de tessons de bouteilles ;

L'air est tout empesté de relents continus

Où se mêle à Podeur des estomacs repus

Le parfum des œillets dont la table est couverte.

Par moment tout d'un coup d'une bouche entr'ouverte

Jaillit un long éclat de rire exclamatif,

Tandis qu'une autre exhale un hoquet convulsif.

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Hélas! Que dirais-tu, maliieureusc duchesse, Si tes yeux pouvaient voir cette scène d^ivresse ? A cette heure où tu crois ton général parti Pour pérorer devant des gens de son parti.

Le voici qui préside une orgie effroyable Au milieu de tous ceux qui partagent ta table! Autour d'eux un essaim de brillantes beautés Aux costumes voyants, aux seins décolletés, S'occupe à les charmer par leurs galanteries. Vergoin, comme on faisait jadis aux Tuileries, A décliné leurs noms au brave général Qui pour chacune a su dire un mot amical. Pour peupler ce festin d'anti-parlementaires, Tout le quartier Marbœuf a fourni ses hétaïres.

Mais on y voit aussi des femmes de haut rang.

En premier lieu, ce sont deux marquises pur sang

Qui risquent sans effroi leur bonne renommée

En rhonneur du Bayard dont leur ame est charmée ;

Puis une Américaine aux dollars séduisants

Qui désire à tout prix rassasier ses sens

De ce héros fameux dans les deux hémisphères ;

Puis deux ou trois bas bleus et quelques écuyères ;

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Enfin près de Vcrgoin qui la couve de Pœil Est un siège occupé par Taimable Sombreuil.

Cependant Pheure passe ; on se lève de table, Et chacun dominant Tivresse qui Paccable S'efforce de montrer un visage riant.

Le général, toujours superbe et triomphant, Embrasse éperdument plusieurs femmes ravies. « Je suis content, dit-il, tu les as bien choisies, Vergoin. Quand les Français m'auront fait stathouder, C'est toi qui me tiendras mon parc aux cerfs, mon cher. » Mais voici que soudain Naquet, gris comme un chantre, Esquisse sans pudeur une danse du ventre.

Ce spectacle imprévu redouble la gaieté. On crie, on applaudit ; tout le monde excité Se cherche, se poursuit à travers la cohue. Tout à coup un orchestre attaque la Revue. Un chahut colossal s'organise aussitôt.

On court, chacun saisit sa danseuse à l'assaut. Le brave général choisit l'Américaine, Déroulède à son bras prend une Alsacienne, La première marquise accepte Rochefort, L'autre au cou de Dillon s'élance avec transport.

La Boulaiisrcade

Et Ton entame en chœur le pas de la Boulange. Chaque couple, emporté par une rage étrange, S'agite en tous les sens, se trémousse et d\in bond Fait sauter brusquement ses jambes au plafond. Soudain le général tire à lui sa danseuse. Il porte à son corset sa main audacieuse

Et son geste lascif découvre à tous les yeux

O ma Muse ! fuyons ce spectacle odieux.

Quel plaisir prends-tu donc. Amour, monstre barbare,

A ternir les héros que ton ardeur égare ?

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