CHANT TROISIEME
O popularité! grand mal de notre temps
Qu''ont inventé pour eux les Français inconstants,
Combien en un seul jour fais-tu de renommées
Qu'on voit le lendemain disparaître en fumées?
Combien as-tu séduit de cœurs ambitieux
Qui, poursuivant en vain tes attraits périlleux,
Ont fini tristement, sans s''étre aperçu même
Qu'ils poussaient leurs désirs vers le néant suprême !
O douce illusion ! oui, tu rends l'homme fier,
Mais la plupart du temps que tu lui coûtes cher !
C'est pour toi que devant les foules en délire Carnot vient prodiguer son aimable sourire;
C'est pour toi que Floquet a maltraité le czar;
C'est pour toi que Paulus le soir à TAlcazar,
Devant une assemblée élégante et choisie
Dont souvent les transports tournent en frénésie,
Fait retentir les airs de stupides chansons
Que l'écho sur le champ reprend sur tous les tons,
Et qui pendant des mois affligent notre oreille
Par leur cacophonie à nulle autre pareille.
C'est pour toi que Sarah désertant nos climats Vers des pays lointains s'en va porter ses pas, Risquant toujours de perdre au cours de ses voyages Sa vie ou sa vertu dans d'horribles naufrages; C'est pour toi qu'en un jour de prodigalité Pour la souscription d'un bal de charité Grévy tira vingt francs de ses poches profondes; C'est pour toi qu'Ohnet offre aux lecteurs des Deux- L'ineffable ragoût de ses productions [Mondes
Qui dépassent parfois deux cents éditions.
C'est pour loi que Zola, perdu par la louange, Barbouille ses romans avec de la vidange; C'est pour toi qu'excitant le peuple des faubourgs Louise Michel fait par ses mâles discours
Frissonner dans sa peau le parti rétrograde; C'est pour toi que Jadis Pespiègle Alcibiade A ses moments perdus estropiait son chien; C'est pour toi que Clovis est devenu chrétien ; C'est pour toi qu'Erostrate incendiait Ephèse; C'est pour toi que Moïse écrivait la Genèse.
Si du moins tu pouvais, ô popularité,
Récompenser toujours l'opiniâtreté
Des hommes qui te font le sacrifice immense
De leurs convictions ou de leur conscience !
Mais c'est qu'il n'en est rien. Voyez plutôt Ferry :
Nous n'avons pas en France un nom aussi flétri.
Etpourquoi?SimpIementpour quelques faibles sommes,
Et pour les trente-trois ou quatre milliers d'hommes
Qu'il a fait disparaître en six ans au Tonkin,
Sans profit pour personne, excepté son cousin.
Hé bien, envers Ferry Je crois la France injuste.
On ne se souvient pas, quand on le tarabuste,
Qu'il fut le crocheîeur de nos communautés
Et qu'il a par là droit à nos aménités.
Je sais qu'un jour il a nommé par épigramme
Mon héros « Saint Arnaud de café-concert ». Dame !
34 La Boitlangeadc
Je dois le confesser, dans mon opinion. Ce mot n'a pas servi sa réputation, Car lorsquMl s'est agi d'en endosser la suite, L'insulteur n'a pas eu la plus belle conduite.
Mais laissons de côté ce triste souvenir. Sauf cette défaillance, il faut bien convenir Qu'on ne peut rien trouver dans le cours de sa vie Qui le rende étranger à notre sympathie. Que voulait-il, sinon par d'honnêtes moyens Gagner l'affection de ses concitoyens, Assurer leur bonheur et finir populaire ? Comment n'a-t-il pas su mieux réussir? Mystère, Que, peut-ctre, plus tard nous verrons éclairci. Quant à présent le ciel le sait, Bismarck aussi.
Si donc tes faveurs sont à tel point précieuses, Même pour ceux auxquels elles sont si coûteuses, Combien peux-tu charmer, ô popularité, Celui qui ne te doit qu'à son honnêteté ? Celui qui sans chercher à gagner tes caresses Par de méchants discours ou de vaines promesses. Sans faire sur son nom de réclame à grands frais Sans perpétuer de rapt contre les fonds secrets.
T^acquiert d'une façon glorieuse et licite Par Tunique pouvoir d'un sublime mérite.
C'est ainsi que Jadis la France a vu le jour Où Boulanger ministre excitait notre amour. Pour la première fois depuis bien des années. Un soldat de génie en ses mains fortunées, Tenait notre grandeur, nos vœux et nos destins. Sous son front s'agitaient les plus vastes desseins. L'Europe pâlissait en proie à Tépouvante Devant le général n Tépée arrogante, Dont le nom que Técho répétait en tous lieux Du chancelier de fer blanchissait les cheveux.
Au milieu des transports d'un peuple enthousiaste, Mon héros s'avançait, sans appareil, sans faste. Le front resplendissant d'un éclat inconnu, Comme un dieu de l'Olympe ici-bas descendu. Mais du reste à quoi bon décrire son visage ? Qui de nous, ô Français, n'a pas vu son image, En soldat, en civil, sur son cheval, à pied. Avant, après la lettre, en noir, colorié. Tantôt ornant l'hôtel de nobles douairières, Et tantôt (Proh pudor !) collée aux pissotières*
36 La Boiilangcadc
Oh ! qui pourra jamais savoir tous les bienfaits Dont Boulanger ministre a doté les Français ! Par quels chants célébrer, ô déesse immortelle, Le général qui fit supprimer la gamelle? La langue des humains a-t-elle assez de mots Pour chanter dignement un semblable héros ? Tâche au moins d^inspirer mes vers, ô mélinite, Et toi fusil Lebel au si puissant mérite, Et vous également, en dépit des railleurs, Guérites qu'il a fait repeindre aux trois couleurs
Rappelez-moi le jour de la grande revue,
Ce jour où dès Taurore une foule éperdue
Se pressait en désordre aux abords de Longchamps.
Ses transports, ses vivats, ses hurlements, ses chants
Exprimaient à grand bruit une joie effrénée.
Il n'avait point fait beau pendant la matinée.
Mais ainsi qu'on l'a vu très souvent depuis lors,
Le brave général à peine était dehors,
Qu'un rayon de soleil lui frappait la poitrine,
Indice non douteux de la faveur divine.
O quatorze juillet ! anniversaire heureux ! Noble solennité que célèbrent entre eux
Sénateurs, députes, escarpes en goguette,
Gens de Ménilinontant, Charonne et La Villette,
Marchands de vin, coitfeurs, voyous, faubouriens.
Enfin la fine fleur de nos concitoyens,
O Quatorze juillet ! je l'avoue à ma honte,
Pendant longtemps en toi je voyais pour mon compte
La fête du pillage et de regorgement,
Celle que méritait notre gouvernement.
Aujourd'hui grâce au ciel mon erreur est finie.
Je l'affirme bien haut : cette cérémonie
Ser;i dorénavant Pobjet de mon amour.
Non pas que sous Teffet d'un singulier retour
Je prétende avoir vu les gens du nieillcur monde
Se mêler avec joie à la cohue immonde
Et boire à la santé du peuple au cabaret,
Non, mais j'ai vu fêter le quatorze juillet
Le jour où Boulanger, ministre de la guerre,
Fit entrer les Français dans une nouvelle ère.
J'ai vu ses nobles traits, j'ai vu le cheval noir. Tout un peuple enivré d'un fanatique espoir, Et sur le champ, malgré ma vieille antipathie Pour un anniversaire aussi triste qu'impie, .
38 La Boulanf^cade
J'ai pris des sentiments meilleurs à son égard.
Je me suis aperçu que toujours, tôt ou tard,
Dans sa miséricorde admirable et profonde,
Le Tout-Puissant nous fait trouver en ce bas monde,
Pour guérir nos erreurs ou nos mauvais penchants,
Le chemin de Damas ou celui de Longchamps.
O spectacle superbe, inouï, grandiose !
Quel roi reçut jamais pareille apothéose? On ne voyait point là ces ignobles voyous Payés selon leur voix trente ou quarante sous, Et que Ferry ministre avait mis en usage. Mon héros eût rougi d'un pareil entourage. Non, c'étaient tous les rangs de la société Saisi d'un même élan d'admirable fierté, Qui venaient à Longchamps au pied de la tribune Adorer son étoile et bénir sa fortune.
Tout Paris était là, non pas le Tout Paris Qui va bâiller par genre aux Français les mardis, Mais un vrai Tout Paris, immense, populaire, Venu de tous les coins de la ville Lumière. C'étaient des Auvergnats, desbourgeois, des portiers, Des nègres, des enfants, des cocus, des rentiers,
La Boulangeade 3g
Des maigres et des gras, des pauvres et des riches, Quelques gens du high-life avec de hautes biches Exhibant en ce jour leurs plus beaux ornements, Des femmes du grand monde avec tous leurs amants.
Sans doute je pourrais à la façon d'Homère
Faire un de'nombrement complet et sommifère,
Mais je respecte trop pour cela mes lecteurs.
Aussi, c'est entendu, j'en passe et des meilleurs.
Pourtant je dois parler d'une dame voile'e
Qui pendant la revue à la foule mele'e
Fixait obstinément sur le héros du jour
Un long regard chargé de tendresse et d'amour.
Quel étaic ce regard ? Quelle était cette femme ?
Vous le dire à présent n'est pas dans mon programme,
O lecteurs. Mais sachez qu'en un autre moment Vous verrez mon héros devenir son amant. Il est donc presque sûr que c'est mon héroïne. Mais n'anticipons point ; c'est contre ma doctrine ; Rien ne me déplaît tant que les imbroglios Par lesquels les auteurs torturent nos cerveaux. Semper ad eventumfestinat, dit Horace, Ce précepte célèbre est toujours efficace ;
Par malheur aujourd'hui nos écrivains, je crois, S'embarrassent fort peu d'Horace et de ses lois.
Je disais que c'e'îait un spectacle superbe
Que ce peuple debout et tre'pignant dans Therbe,
Saluant de ses cris le brave général,
Son panache flottant, sa barbe et son cheval !
Un doux zéphyr du Bois agitait les ombrages
Et du ciel achevait de chasser les nuages.
Austerlitz ne vit point un si brillant soleil.
Il semblait que, sortant entin du long sommeil
Où les Républicains l'avaient ensevelie,
La France brusquement renaissait à la vie.
Mais il est superflu de vous entretenir
De faits encor présents à votre souvenir.
Ceux qui désireraient sur la grande revue
Une description tout à fait étendue
Peuvent s'en rapporter aux journaux du moment,
Même salariés par le gouvernement,
A ces mêmes journaux qui depuis Mais je pense
Que tout ceci n'est point d'un intérêt intense. Aussi sans me livrer à de méchants propos, Je me contenterai de suivre mon héros.
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Le soir de ce beau jour, qunnd, les oreilles pleines Des vivats de la foule aux passions soudaines, Le regard ébloui d'un spectacle enchanteur Qu'il avait présidé comme un triomphateur, Et la tête battant quelque peu la campagne Sous l'effet de la joie et du vin de Champagne, Le général voulut, allongé dans ses draps, Le front soigneusement recouvert d"*un madras, Chercher dans le sommeil un repos salutaire, Morphée à son appel demeura réfractaire.
Car tel est le premier et le plus sûr effet
De l'exaltation où la gloire nous met.
Encore tout ému de sa grandeur subite,
L'homme se croit heureux, et son repos le quitte.
Bien souvent même, il faut qu'il perde en même temps
Son honneur, sa santé, ses cheveux ou ses dents,
Car la gloire jamais ne vient sans un cortège
De maux et de douleurs. Mon héros, vous disais-je,
De sa grandeur naissante infortuné martyr,
Demeura fort longtemps sans pouvoir s'endormir.
Déjà de son hôtel le jour dorait le faîte, Quand le sommeil enfin fit défaillir sa tête.
42 La Boulau^eade
Mais de Morphée à peine il goûtait le nectar,
Quand il fut envahi d'un affreux cauchemar.
Devant lui se dressait un être fantastique
Au visage coupé d^in rictus sarcastique.
Ses gestes, son aspect étaient ceux d'un coquin
Tel que dans ses romans en décrit Montépin.
Mon héros étonné considérait cet homme.
« Qu'es-tu, lui cria-t-il ? Réponds, ou Je t'assomme.
— Tu le sais, répondit gravement Tinconnu, Car mon nom jusqu'à toi sûrement est venu. Ne t'épouvante pas, je suis Satan lui-même.
— Le diable! s'écria mon héros un peu blême;
Hé bien ! que me veux-tu ? t'ai-je envoyé chercher?
— Non certes, répondit le diable sans broncher; Si je ne paraissais que lorsque l'on m'invite. L'enfer assurément ne s'emplirait pas vite.
Je viens exprès, avec la ferme intention De soumettre ton ame à la tentation.
— Quoi, reprit d'une voix presqu'inintelligible Le général frappé d'une terreur visible,
Quoi tu veux me tenter? Pourtant tu connais bien L'ardeur dont je remplis mes devoirs de chrétien !
La Boiilangeade 43
Tu me vois observer l'Avent et le Carême,
Et puisque tu sais tout, tu n'ignores pas même
Que dans un oratoire ici dissimulé
Dont seul absolument je possède la clé,
Je vais aux pieds du Christ passer dans les prières
Des heures, et parfois aussi des nuits entières ?
Tu vois, tu ne peux rien espérer contre moi. — Va, dit gaiement le diable, apaise ton émoi. Homme le plus pieux qu'ait produit la Bretagne, J'ai tenté dans le temps le Christ sur la Montagne On t'a dit qu'il avait méprisé mes appâts ; Sans doute il était Dieu, moi je ne l'étais pas. Un peu plus récemment, et non sans espérance, J'ai tenté bien souvent des députés en France. Hé bien ! chose incroyable : ils ont tant de vertu Que quatre fois sur cinq je suis toujours battu.
Ces échecs, tu le sens, veulent une revanche.
Hé bien ! j'accours ici d'une àme droite et franche.
Te déclarer que c'est sur toi que je la prends.
O général ! sens-tu des espoirs dévorants
Depuis hier au soir s'agiter dans ton âme?
Ce peuple tout-puissant, ce peuple qui t'acclame,
Ne veut-il pas déjù te faire pressentir
Quel grand rôle pourrait t'échoir dans Tavcnir ?
— Quoi donc? dit Boulanger. Dieu ! serait-il possible Que je devinsse un jour ministre inamovible?
— Hélas ! non, dit Satan avec quelqu'embarras. Mon pouvoir est bien grand; pourtant il ne va pas Jusqu'à faire durer en France un ministère
Plus d'un an et demi. Mais, écoute, mon frère.
As-tu jamais rêvé, mortel ambitieux,
Que ton nom prévaudrait sur les plus glorieux ?
Que pour toi, roturier obscur, sans patrimoine,
Le faubourg Saint-Germain et le faubourg Antoine
Ressentiraient un jour des désirs mutuels
Et se disputeraient pour t'ouvrir leurs hôtels ?
As-tu jamais rêvé de siéger à la Chambre?
De manger de l'asperge en plein mois de décembre
Dans Pargent ou le saxe aux blasons éclatants !
De rallier à toi tous les gens mécontents,
Cest à dire, mon Dieu, la France presqu'entiére?
As-tu rêvé de voir For comme une rivière
Tomber entre tes mains sans qu'on sache comment?
As-tu jamais enfin rêvé d'être l'amant
La Boidangeade 45
De femmes que le monde idolâtre et révère, Qui ne te coûteraient rien du tout, au contraire?
Hé bien ! tu n^aurais fait que prévoir une part Du suprême bonheur qui t'adviendra plus tard. O grand homme ! prodige étonnant de notre âge ! Daigne dès maintenant recevoir mon hommage. Salut, Ernest Premier, empereur des Français !
— Empereur, moi, tu ris, moi ! — Je ne ris jamais.
— Empereur ! Mais jadis, ami, tu te rappelles, Les Princes me voyaient aux rangs de leurs fidèles. Et par moi de leur trône ils seraient donc exclus ?
— Tu les fis exiler : qu'importe un pas de plus?
— Empereur, empereur, ah! troublante pensée, Dont mon âme se sent doucement caressée. Ami, n'insiste pas; ce ne serait pas bien.
Non, pas un mot de plus, tais-toi. — Je ne dis rien.
— Tes promesses, ami, ce ne sont point des fables ?
Ce trône, ces festins, ces femmes adorables
Mais, jY songe, tu sais que je suis marié?
— O scrupule étonnant ! Tiens, tu me fais pitié. Crois-moi, pourvu qu'il puisse y trouver avantage. Le Pape mon cousin rompra ton mariage.
46 La Bijiilangeade
— Oui, mais à tes faveurs peut-être tu mettras Quelques conditions qui ne me plairont pas. Tu vas probablement me demander mon âme?
— A Dieu ne plaise, ami, que je te la réclame ! Ton installation au rang qui va t'échoir Mettra suffisamment d'âmes en mon pouvoir.
Je pourrai donc fort bien me passer de la tienne.
— Est-il vrai? Mais alors, mon cœur se rassérène. Faut-il avec du sang signer ce marché d'or?
— A quoi bon ? Tu nierais ta signature encor,
Ainsi que tu Tas fait avec le duc dWumale. D'ailleurs les habitants de la sphère infernale N"'usent plus maintenant de ces moyens vieux jeu. Il faut aux goûts du jour sacritier un peu. Nous avons supprimé le paraphe en usage, Le sang en place d'encre, et tout ce gribouillage Qui nous rendait souvent ridicules, ma foi. Nous aussi, du progrès nous subissons la loi, Et malgré mon horreur pour le charlatanisme, Je ne procède plus qu^au moyen d'hypnotisme.
Ainsi, c'est donc à toi de dire si tu veux
Te laisser endormir d'un sommeil merveilleux
La Boiilangcade 47
Pendant lequel, suivant les règles commandées, Je te sugge'rerai quelques bonnes ide'es. Seulement hâte-toi de prendre ton parti, Je suis pressé, devant courir sitôt parti. Chez certain député qu'on dit opportuniste. Et que je voudrais bien tenter à l'improviste Par Pappât tout-puissant d'un vaste pot-de-vin. Mais, voyons, cher ami, parle. Es-tu prêt enfin?
— Si Je suis prêt, ô ciel ! Mais je t'écoute : ordonne. Fais ce que tu voudras, à toi je m'abandonne. » En achevant ces mots, le brave général Se jetait à genoux devant l'être infernal. Celui-ci paraissait prendre un plaisir sauvage A voir dans cet état im si grand personnage. Il étendit ses mains, dont les ongles affreux Scintillaient dans la nuit d'un éclat sulfureux, D'abord de droite à gauche, ensuite en sens inverse, Et mon héros tomba par terre à la renverse.
Alors, toujours avec son sourire narquois, Le diable prononça ces mots à haute voix : ce Tibi potestatem impune mentiendi Et accaparandi favorem populi.
Tibi Vergoin, tibi Naquet ac mulicres Quœ sunt in Lutetia maxime divites.
Sed quum tu habebis tiaL'C supcrba dona. Fiat voluntas mea in anima tua.
Testes sint Ischyros, Anazin, Belzébuth. » En achevant ces mots le diable disparut.
Quand il fut réveillé par son valet de chambre,
Le brave général, se tàtant chaque membre
Et fouillant sa mémoire, eut bientôt reconstruit
Tous les événements de cette horrible nuit.
Etait-ce un rcve ou non? Dans cette alternative,
Il torturait en vain son Imaginative.
Dans le doute, il s^allait lever en maugréant.
Quand tout à coup, s"'étant dressé sur son séant,
11 se sentit saisi de douleurs effroyables,
Comme s'il eut été mordu par trois cents diables.
Hagard, la gorge sèche, il rejette ses draps, Se soulève et traînant péniblement ses pas, Toujours persécuté par sa douleur tenace, Il tire sa psyché contre une armoire à glace ; Il ôte sa chemise, et voit... Spectacle affreux ! Ses deux fesses portaient des signes odieux
La BoiilanîTcade
geaae 4g
Découpés dans sa peau de façon magistrale : Sur la gauche on voyait une aigle impériale, Sur la droite un grand lis, et dessus, au milieu. Un bonnet phrygien rouge comme du feu.
Horriblement troublé d'un semblable spectacle, Mon héros était prêt décrier au miracle; Mais la réflexion arrêta son élan.
C'était sans doute ainsi que messire Satan A ses engagements donnait sa signature.
II était évident qu'une telle aventure Devait faire un immense et merveilleux effet Sur Tesprit de celui qui s'en voyait Pobjet. Bénissant dans son cœur la faveur incroyable Et les rares bontés qu'avait pour lui le diable,
Boulanger résolut de suivre ses avis.
Appuyant un ressort caché dans les lambris, Mon héros d'un pas sûr entre dans l'oratoire, Il renverse d'un coup l'autel, le saint-ciboire, Les vases qu'il avait tant de fois maniés. Il rompt son scapulaire, il foule tout aux pieds;
5o La Boulancçeade
Tout, ie cilice affreux qui couvrait sa poitrine, Sa ceinture de fer, môme sa discipline. Cette dernière au reste était neuve à peu près Car mon noble héros ne s"'en servait jamais.