‹ La boulangeadeChapitre 6 sur 15 · CHANT CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHANT CINQUIEME

Comme ce chant reprend, dès son commencement,

Le re'cit où Tavait laissé le précédent,

Je me dispenserai contre mon habitude,

D^une invocation en guise de prélude.

Ces invocations sentent le lieu commun,

Et rendent bien souvent un auteur importun.

Je préfère essayer de faire disparaître

La triste impression que vous sentez peut-être,

Contre mon héroïne, une femme s'offrant,

Dans un petit salon de café-restaurant.

Rien ne me contraignait au fond, je le confesse, A mener mes héros dans ce lieu qui vous blesse.

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Certes, ils se seraient aussi bien rencontre's, Au Bois, chez un ami, partout où vous voudrez. L'essentiel, c'e'tait qu'ils se vissent à Taise, Seuls avec une table, un fauteuil, une chaise, Ou mieux un canapé pour être moins gcnés. Ce m'était tout à fait égal, vous comprenez. Si Je les ai conduits dans un lieu déplorable, C'était tout simplement pour être vraisemblable.

Quoique mon héroïne en cette occasion Vous puisse avoir donné mauvaise impression, Vous viendrez quand même à l'excuser peut-être, Si vous aviez l'insigne honneur de la connaître. J'ai dit, et néanmoins je redis à nouyeau Que ses traits défiaient la plume et le pinceau. D'après ce peu de mois votre àme intelligente Doit s'en faire une idée exacte et suffisante. J'aime bien mieux, au lieu de la décrire mal, Que vous la conceviez d'après votre idéal.

Mais Je puis vous tirer de toute incertitude Sur son esprit, ses goûts et ses sujets d'étude. Tout genre littéraire était bon à ses yeux ; Mais le roman surtout lui semblait curieux.

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Elle aimait fort Bourget, et la psychologie

Etait Pamuseraent principal de sa vie.

Elle employait souvent des mots tels que ceux-ci :

Document, Suggestif, Passionnel. Aussi

On éprouvait toujours grand plaisir à Tentendre,

Car on avait beaucoup de peine à la comprendre.

Elle allait chaque soir dans un grand cabinet S'enfermer quelque temps, et, seule, elle écrivait Sur ses impressions du jour un peu de prose Dans un style très noir avec de Tencre rose. Quoiqu'elle aimât Bourget, Henry Gréville aussi Lui semblait en tous points un auteur réussi. Son goût était très sûr : pour elle Claretie Possédait à la fois du style et du génie. Tous les trois jours avec un soin très ponctuel, Elle suivait les cours de Monsieur Deschanel,

Et sur un calepin elle prenait des notes.

Elle était de plusieurs instituts polyglottes

Et parlait Tespagnolet l'anglais courammeni.

Elle ne négligeait aucun art d'agrément,

Hormis le piano dont elle n'avait cure.

Son penchant le plus vif était pour la sculpture

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Dans laquelle elle avait un talent merveilleux. Mais elle avait encor des passe-temps nombreux Qui Toccupaient beaucoup; ainsi la broderie, Le fusain, l'aquarelle et la tapisserie.

Elle affectionnait les sports en général,

Mais principalement la chasse et le cheval,

Bien qu^elle eût pour le moins cinquante-deux années.

Hé oui, cinquante-deux, et même bien sonnées.

Si cela vous surprend, ma foi, je n'y puis rien.

Je remplis mon devoir d'exact historien.

Rarement, je le sais, une femme ordinaire

Garde aussi tard le don et le désir de plaire.

(J'en atteste la barbe et Tesprit radoteur

De votre belle-mère, 6 malheureux lecteur,

Si par malheur pour vous, vous en possédez une).

Mais par une faveur immense et peu commune,

Mon héroïne avait atteint ses cinquante ans

Sans avoir essuyé les outrages du temps.

Telles jadis on vit des femmes très illustres

Garder tous leurs attraits malgré le poids des lustres,

Par exemple Aspasie et Ninon de Lenclos.

Et vraiment aujourd'hui, grâce aux produits nouveaux

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Qui conservent si bien aux femmes leur Jeunesse, Que vovez-vous de drôle à ce que ma duchesse

Eût trouvé pour la sienne un sûr palladium ? Comment peut-on vieillir, quand le Sourcilium « Fait briller le regard d'un éclat insolite », Quand par son seul contact le Bandeau carmélite » Empêche la bajoue et le triple menton », Quand on a cent moyens de guérir un bouton, Quand le lait Mamilla « ratîermit la poitrine Et procure une taille op ulente et divine », Et quand enfin Ton peut débarrasser sa chair « De tout poil importun » par la pâte Dusser ?

Mon héroïne usait de ces diverses drogues,

Ou du moins de produits à peu près analogues.

Elle affirmait très haut leur efficacité.

Dont sa beauté superbe au reste eût présenté

Une attestation précieuse et fidèle.

Dès lors comment juger étonnant qu'encor belle,

Qu'ayant à dépenser tout un trésor d'amour

Pendant son long veuvage amassé jour à jour.

Ma duchesse ardemment se sentit consumée

Par le double désir d'aimer et d'être aimée ?

yb T Boulangeade

Et certes, mon héros, premier iiite'ressé,

Se gardait de trouver ce désir insensé.

Tous les soirs en quittant Thôtel du ministère,

Aussitôt délivré de son travail austère,

Il courait bousculant les passants en chemin

Chez sa noble maîtresse au faubourg Saint-Germain.

Et chaque fois c^était une ivresse, un délire.

Et des enlacements que je voudrais décrire

Si Je ne m"'étais fait un devoir scrupuleux

D'éviter les tableaux par trop licencieux.

Un jour, mon héros vint avant Pheure ordinaire. Il semblait sous le coup d'une douleur amère; Ses yeux étaient hagards; son visage blêmi. Et ses pas vacillants. « Que vois-je, cher ami? Qu'as-tu donc, s'écria la duchesse alarmée ? » Tout pâle il répondit : « Hélas ! ma bien-aimée, Jenesuisplus ministre! — Ah ! qu'entends-je, grands die Est-il vrai, pauvre ami ? Les Français oublieux Chassent de leur amour comme de leur mémoire Celui qui les devait conduire à la victoire ?

— Ah! dit le général en contractant son poing, Oui, ce coup me surprend, mais il ne m'abat point.

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Déjà depuis longtemps je savais que la Prusse Employait contre moi la menace etPastuce. Hé bien! ses vils efforts touchent à bonne fin. Hier, Tordre fatal est venu de Berlin.

Bismarck commande : il faut obéir, je succombe. Hélas ! tous mes projets descendent dans la tombe. Que vas-tu devenir, ô France que j'aimais ? Aujourd'hui tu me perds et me perds à jamais.

Tu reviendras, ami, s'écria la duchesse ;

— Tu reviendras, crois-en la voix de ma tendresse, Pour faire le bonheur de la France et le mien.

Je t'aime autant, ministre ou simple citoyen. Mais je veux te voir grand, te voir plus grand encore Que tous ceux que le monde envie ou qu'il adore. Pour moi j'entre en campagne à partir de ce jour. Quelque coup qui t'atteigne, espère en mon amour. C'est à moi désormais, pendant ma vie entière, De veiller aux grandeurs d'une tête si chère.

— Soit, mais le résultat de ces événements. C'est que je suis privé de mes appointements, Répondit Boulanger sur un ton ironique.

Or déjà, je vous dois un argent fantastique.

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A présent, envers vous quand serais-Jc acquitté?

— Chut ! chut ! fit la duchesse avec autorité. Pauvre ami, je le sens, c'est moi qui te ruine. Tu ne me Tas pas dit, non, mais je le devine.

A quoi bon ces présents coûteux que tu me fais ? Chaque jour tu te fends d'un gros bouquet d'œillets.

Tout en rne ravissant, au fond tu m'humilies,

Quand tu commets pour moi de pareilles folies.

Car enfin si vraiment tu te trouves gène,

C'est grâce à moi. Dès lors, qui serait étonné

De savoir qu'en retour de les dons ta maîtresse

Désirât partager avec toi sa richesse?

Voyons, dis-moi, tu dois encor manquer d'argent ?

— Mon Dieu, je n'en ai pas un besoin fort urgent, Quoiquedeux cents louis... — Deux cents,tiens,ma chère an Ils sonttoutprets. — Vous m'en donnez trois cents, madan

N'importe! Vous savez que je vous les rendrai Plus tard. — J'y compte bien, mon trésor adoré ; Ce n'est qu'un simple prêt. Mais parlons d'autre chose.» La conversation par ce mot était close, La duchesse d'un geste assez impérial Passa son bras d'ivoire au cou du général.

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Ce « Parlons d'autre chose » était un euphémisme Qui voulait beaucoup dire avec son laconisme, Et pour ma part je suis absolument certain Que ces trois mots cachaient un fort vilain dessein.

A partir de ce jour dans la paisible ivresse Où les avait jetés l'aveu de leur tendresse, Sans regrets, sans désirs, nos fortunés amants, A travers des pays inconnus et charmants, Suivirent doucement le fleuve de la vie. Leur amour ignorait encor la jalousie; Ils se racontaient tout, ou du moins à peu près. Certain soir notamment mon héros sans apprêts S'était :nis à conter à la duchesse émue L'hallucination qu'un jour il avait eue.

La duchesse, depuis cet aveu sans détour, Portait à son amant quatre fois plus d'amour, Et, pour le lui montrer, elle était arrivée A ramener au bien son âme réprouvée, En lui représentant que la religion Lui serait un moyen très puissant d'action Dès qu'il voudrait jouer un rôle politique. Elle avait donné même au nouveau catholique

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Un chapelet bénit, merveilleux talisman Pour contrebalancer les efforts de Satan.

Désireux à son tour de plaire à sa maîtresse,

Le général parfois s'en allait à confesse

Avec un confesseur commode, point bigot,

Et de plus fort discret, étant sourd comme un pot.

Un amour qui produit un miracle semblable

Devait être à coup sûr de mystère incapable ;

Mais bien que la duchesse avec empressement

Se fût jetée au feu pour sauver son amant,

Elle semblait pourtant lui cacher quelque chose.

Tous les soirs, en effet, aussitôt la nuit close,

Son hôtei recevait des hommes inconnus,

Cachés dans leurs manteaux, en chapeaux rabattus,

Et qui toutes les fois restaient dans sa demeure

Enfermés avec elle au moins pendant une heure.

Et lorsque mon héros surpris l'interrogeait,

Avec un doux sourire elle lui répondait :

« Ne t'inquiète pas, tu te rendrais malade. »

Puis elle l'envoyait faire une promenade

Sur les grands boulevards où les passants charmés

Poussaient à son aspect leurs cris accoutumés.

Il voyait les amis qu'il avait su se faire. Pendant son bienheureux passage au ministère. Il se montrait souvent aussi dans les bureaux De quelques bons journaux plus ou moins radicaux, Surtout V Intransigeant qui lui semblait austère, Et dont le directeur, jadis son adversaire, Proclamait ses vertus envers et contre tous, Traitant ses ennemis de vendus et de fous, Mais sans perdre jamais sa fine courtoisie Empruntée aux Kanaks de la Cale'donie.

Avec de tels amis et de telles amours,

Mon héros espérait être heureux pour toujours,

Quand un coup de tonnerre éclatant sur sa tête

Vint changer son repos en horrible tempête.

Un soir, quelques moments avant de se coucher.

Le général était en train de s'épancher

Sur le sein attendri de sa fidèle amante.

Leur conversation était déjà touchante

Bien qu'elle fût encore à son premier début,

Quand la porte s'ouvrit et Rochefort parut.

— Quevois-je, cher marquis, s'écria la duchesse? Est-ce vous ? Quel transport vous agite et vous presse î

Qu"'avez-vous ? Je vous vois tremblant, bouleversé,

Parlez, au nom du ciel, que s''est-il donc passé?

— Hé quoi, dit Rochefort, vous ignorez, madame,

L'attentat détestable, abominable, infâme,

Qu^on vient de diriger contre le général ?

O douleur ! Ce soldat généreux et loyal,

Ce héros qui prit part à toutes nos campagnes,

On Texile ! en Auvergne ! au milieu des montagnes,

En lui donnant un corps d'armée à commander ! » La duchesse à ces mots, renonçant à garder Un sang-froid difficile en cette circonstance. Faillit s'abandonner et perdre connaissance. La vie était déjà tout près de la quitter; Mais faisant un effort elle vint se jeter Au cou de son amant encor plus tremblant qu'elle. « Pauvre ami, je te perds ! O misère cruelle ! » Hurlait-elle à grands cris, tandis qu'au désespoir Rochefort sanglotait le nez dans son mouchoir.

Les plus grandes douleurs sont bientôt dissipées. Aussi laissant sécher leurs paupières trempées, Mon héros, la duchesse, ainsi que Rochefort, Cessèrent de pleurer par un commun accord.

« Certes, à quelque point que ce coup nous attriste,

Murmura gravement Tillustre journaliste.

Nos pleurs sont impuissants à conjurer le mal.

Ce qu'il faut, c'est sauver le brave général.

Qu'on a déjà frappé pour plaire à l'Allemagne,

Et qu'on veut à présent garder au bagne. — Au bagne !

Grand Dieu ! fit la duchesse avec de nouveaux cris. Vous savez ce que c'est qu'un bagne, vous, marquis, Mais lui ! mon pauvre amant! Ah ! non, j'en rendrai l'âme, C'est fini , c'est fini ! — Remettez-vous, madame. Répondit Rochefort; non, tout n'est pas fini. Montrons ce général dont on fait un banni Au peuple dont il est l'idole et l'espérance. Soulevons une émeute irrésistible, immense, Si le général veut, en deux jours tout est prêt Pour livrer le combat. — Non, on me le tuerait !

S'écria la duchesse; il faut qu'il obéisse. Qu'il parte! Qu'il essuie encor cette injustice. Pendant qu'il ira vivre avec les Auvergnats, D'autres occasions ne nous manqueront pas D'en faire le premier homme de sa patrie, Sans qu'il soit obligé de hasarder sa vie.

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Qu'il s'éloigne, il le faut; mais pour le consoler, Je veux qu'à son départ il puisse contempler L'ovation la plus belle, la plus sincère, Qu'ait jamais inspirée un héros sur la terre,

Si bien qu'en Texilant, ses lâches ennemis, Accablés sous le poids du plus juste mépris, Envieront les honneurs rendus à leur victime. Marquis, vous m'entendez. Vous avez mon estime, Il faut la mériter. — Reposez-vous sur moi, Répondit Rochefort, je suis homme de foi, Vous le reconnaîtrez, madame la duchesse. Mais je vous quitte; il faut agir ;letemps nous presse. Je vais voir nos amis et contenter vos vœux. Duchesse, général, recevez mes adieux. »

Les jours suivants, hélas, furentbien noirs, bien tristes.

La duchesse le soir voyait des journalistes:

Le matin elle allait courir les magasins.

Afin que son amant en ces pays lointains

Ne se vit point privé de chose essentielle.

Même, elle lui cousit huit gilets de flanelle.

Pour qu'il n'eut point là-bas à souffrir de l'air trais,

Mais tout en se livrant à ces sombres apprêts,

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La duchesse attendait avec impatience

Le moment qui viendrait assurer sa vengeance.

Le grand jour vint enfin ! A l'heure où le soleil

Annonce aux habitants de Paris le réveil,

Depuis longtemps déjà, comme une énorme crue,

Une foule innombrable inondait chaque rue

Par où devait passer le brave général.

De Grenelle à Charonne, avec un zèle égal,

Tous avaient planté là ce qu'ils avaient à faire.

Car, chacun sait cela, la faveur populaire

Va toujours aux proscrits plutôt qu'aux proscripteurs.

Même quand les proscrits sont de purs malfaiteurs.

Ainsi, certainement, si lors de la Commune

J'avais eu le moyen ou la bonne fortune

D'aller en jugement et d'être déporté,

Non-seulement d'abord je serais député

Et pour avoir de l'or je n'aurais qu'à le prendre

(Heureux ! trois foix heureux celui qui peut se vendre,

Ça prouve qu'il mérite au moins d'être acheté).

Mais encore, d'après un usage adopté.

Tous mes cousins seraient par mes soins efficaces

Abondamment pourvus de rubans et de places.

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N^importe, ce n'est point cela dont il s'agit; Laissez-moi, s'il vous plaît, reprendre mon récit. Je parlais de l'aspect qu'avait la capitale, Le jour où, conduisant sa marche triomphale, Mon héros exilé devait quitter nos murs. Partout sur leurs balcons les patriotes purs Faisaient flotter dans l'air des drapeaux tricolores, Et ces nobles drapeaux, pris de frissons sonores, Sachant que Boulanger passerait devant eux Semblaient trembler déjà d'un courroux généreux.

Mais ce qui, mieux encor que tous ces oriflammes, Peignait le désespoir et la douleur des âmes, C'était le maintien triste et superbe pourtant Que présentait aux yeux chaque manifestant. Respectueuse encor du droit, pour toutes armes, Cette foule n'avait apporté que ses larmes. A la voir si peinée, on aurait cru vraiment Qu'elle venait d'un mort suivre l'enterrement. Et d'ailleurs franchement, n'était-ce pas en somme Vouloir l'assassiner que proscrire un tel homme?

Partout on rappelait son glorieux passé,

Son sang en vingt combats pour la France versé,

L'austère probité bien inaccoutumée

Qu'il mettait aux marchés intéressant l'armée,

Le soldat par ses soins couché sur un sommier

Faisant de la morue un régal coutumier,

L'honneur et la vertu ressuscites en France;

Enfin n'avait-il pas rendu la confiance

A nos pauvres soldats si longtemps abattus

Sous les chefs ignorants qu'ils avaient toujours eus?

Soudain dans le lointain une clameur immense S'élève, « Le voilà! C'est lui ! » Pris de démence Chacun cherche à gravir le dos de son voisin. On se pousse, on s'écrase, on se bouscule en vain. Maint pick-pocket arrive en ce désordre extrême Combinant à loisir son adroit stratagème A cueillir à foison de l'or ou des gros sous. Mainte femme se sent, sans s'en plaindre à l'époux, Chatouiller doucement par une main amie. Maint pied se voit réduit à peu près en bouillie.

Dans un landau pompeux traîné par deux chevaux L'idole se présente aux regards des dévots. Elle est en pardessus, chapeau mou, gants gris-perle. Telle au bord de la mer la vague qui déferle,

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Telle la foule vient heurter le beau landau. Par moment Boulanger, soulevant son chapeau, Esquisse un doux sourire et salue à la ronde, Et le peuple à Taspect de cette barbe blonde, De ce nez aquilin, de ce profil si pur, Devine la grandeur de son destin futur.

Cependant, sous Teffet de Tamour qui Tagite, Le peuple se sent pris d'un transport insolite. Déjà Ton avait vu, tout le long du trajet, Des femmes arracher des fleurs de leur corset Et les faire voler par un geste pudique Sur celui qu'acclamait Taffection publique. Mais voici que devant la gare de Lyon, La foule, succombant à son émotion, Se précipite avec des clameurs de tempêtes, Arrête le landau, détèle les deux betes,

Et s'attèle à leur place! On applaudit. Partout On crie à tout casser. Le général, debout Dans son landau, sourit ainsi qu'il a coutume, Bien qu'il se sente un peu gêné dans son costume, Car avant son départ la duchesse a voulu D'une cuirasse en fer voir son amant vêtu.

De peur que corrompu par l'or opportuniste, Un assassin n''osât surgir à l'improviste. Vaine précaution ! Le ge'néral parmi Ce peuple si nombreux n'a pas un ennemi.

Cependant on arrive : huit agents de police

Offrent au général leur précieux office,

Le soulèvent de force, en Tair, à bras tendus,

Bousculent en courant ses amis éperdus,

Et vont mettre en dépôt leur fardeau dans la gare.

Alors, alors s'élève une horrible bagarre.

Les huit sergents de ville entreprennent en vain

De rejeter dehors le tourbillon humain

Qui réclame en hurlant son idole chérie.

On passe sur leurs corps, la gare est envahie.

Le général croyait être hors d'embarras Quand la foule grondante arrive sur ses pas. Il monte (ce n'est pas un détail inutile) Dans le wagon portant le numéro deux mille Neuf cent quarante trois. Le peuple l'y poursuit. Lassé par la chaleur, étourdi par le bruit, Le général en vain réclame le silence.

Déjà l'on croit qu'il va tomber en défaillance,

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Quand on voit apparaître à côté des wagons Déroulède Tauteur des célèbres chansons,

Détenteur breveté du vrai patriotisme.

Mais Pardeur de la foule est à son paroxysme; Ce n'est pas le moment des discours ennuyeux. Vainement Déroulède, essayant de son mieux D'exciter des Français Pardeur patriotique, Dans un réquisitoire aussi long qu'énergique En appelle au poignard ou bien au pistolet. Personne ne Técoute, et tandis qu'on se met A crier de nouveau, quelques jeunes gymnastes Provoquent les bravos des gens enthousiastes

En faisant du trapèze aux barres des wagons.

Dans le même moment quatre ou cinq orphéons,

Etroitement groupés autour de leurs bannières,

Se mettent à jouer des fanfares guerrières.

Cette musique émeut les cœurs. Gamins, bourgeois.

Marmitons, ouvriers, exultent à la fois.

Devant ce beau spectacle on crie à gueule pleine :

« Oui, oui, nous reprendrons l'Alsace et la Lorraine !

Vive le général ! A l'Elysée, à bas

Le ministère ! A bas Grévy ! Partira pas ! »

Cependant Boulanger, remis de son malaise.

S'efforce sans succès de filer à Tanglaise.

Il se sent repoussé, tiré de tous côtés,

Un monsieur, amateur de curiosités,

Lui vole son chapeau, pendant qu'une main croche

Enlève adroitement sa bourse dans sa poche.

Le général, serré comme dans un étau,

Soupire vainement après Tincognito.

Ses pieds ne touchent plus la terre ; il est tout blcme,

Et lentement avance en tournant sur lui-même.

Néanmoins il arrive à la tcte du train ;

On le dégage avec un travail surhumain

Pour le faire monter sur la locomotive.

11 semble avoir perdu toute initiative.

Et se laisse guider parles événements.

Il est sans couvre-chef, presque sans vêtements;

Sa barbe, dans la foule à contre-poil froissée.

S'étale en éventail tristement hérissée.

Dans cet affreux désordre, il cherche ses amis

Et porte autour de lui des regards ahuris.

Mais, hélas ! aussi loin qu'il dirige sa vue, Il ne peut découvrir qu'une mer continue

D'admirateurs zélés et peu silencieux.

Les toits sont maintenant couverts de curieux Comme les marchepieds, les wagons et la voie. Soudain, mon héros pousse un léger cri de joie. Tout près de lui, sur un de ces petits chalets Où l'on va satisfaire à des besoins secrets, Il vient d'apercevoir une femme éplorée Qu'un excès de douleur semble avoir égarée.

Malgré ses traits cachés par un voile de deuil,

Boulanger néanmoins la remet d'un coup d'œil.

Cette femme, c'est elle ! Elle, c'est la duchesse!

Au péril de ses jours, sa fidèle maîtresse

A grimpé sur ce toit, d'où le moindre faux pas

Ferait trouver la mort à de si doux appas.

Ses deux pieds ravissants s'arcboutent aux gouttières,

Laissant à découvert ses jambes presqu'entières.

Ses mains vers son amant qui vient de l'entrevoir

Agitent sans repos chacune un grand mouchoir.

Le général se sent attendri jusqu'à l'àme. Dans toute cette foule immense qui l'acclame. Il n'existe pour lui que cette femme en deuil. L'amour en ce moment l'emporte sur l'orgueil.

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Il tend les bras vers elle, et ce qiril voudrait dire,

Son amante de loin sur ses traits peut le lire

Un coup de sifflet part. Puis un jet de vapeur ; La machine s'ébranle. O douleur ! ô fureur! Un mécanicien à Tàme décisive Emmène Boulanger sur la locomotive !

O vapeur ! admirable, énorme invention ! L'humanité, dit-on, sous ton impulsion Accomplit des chefs-d'œuvre inouïs, grandioses, Effets prodigieux d'impénétrables causes.

Mais Papin t'aurait-il fait connaître jamais. S'il avait su qu'un jour tu nous déroberais Du brave général la présence sacrée ?

O vapeur ! en ce jour tu t'es déshonorée ! Tu l'expieras bientôt, car ton temps est compte : Tu vas céder la place à l'électricité !

Hélas ! toujours ainsi les choses les meilleures

Ont eu des résultats funestes à leurs heures.

Mais quel malheur sera comparable jamais

A l'exil du héros chéri par les Français ?

A peine l'on a vu s'avancer la machine

Qu'un hurlement d'horreur sort de chaque poitrine.

« Non, je ne verrai pas ce départ révoltant; Je préfère mourir ! » s'écrie un assistant. Il dit, et sous les yeux de la foule attentive, Il se jette au devant de la locomotive.

En un clin d'œil, on voit ses membres dispersés Par le monstre de fer de toutes parts lancés. Ils palpitent encore, et le sang qui découle Au hasard se répand en gouttes sur la foule, (c Nous aussi, nous voulons mourir, hurlent plusieurs Autres manifestants. Faites-nous place, Messieurs ! » On s''écarte, et voici que sept autres victimes Tombent sous la machine. Aussitôt, unanimes, Tous ceux qui les ont vus veulent les imiter. Chacun, pris de délire, à son tour veut sauter

Sur les rails. La plupart, trop loin de la machine,

Jettent sur son passage, au lieu de leur poitrine.

Leur chapeau simplement. Tel, Tlndien dévot,

A Tapect révéré du char de Jaggernaut,

En rhonneur de Vishnou court immoler sa vie.

Mais la locomotive à la fin est sortie

De ce tas de débris et de membres humains.

Ceux qui nesontpasmorts sautent, battent desmains,

La Boulan^eade q5

Tandis que sur son toit la duchesse aussi vibre D'émotion si fort qu'elle en perd Téquilibre.

Il est parti ! là-bas, dans la profonde nuit. V^ers des bords inconnus la vapeur le conduit, [1 est parti ! Tous ceux qu'exaspéraient sa gloire 5'applaudissent déjà de leur triste victoire. Sur cet homme exilé, pendant plus de sept mois, L ''injure et les affronts vont pleuvoir à la fois. La coalition de ses vils adversaires Est prête à déchaîner ses infâmes colères. Déjà ceux qui jadis pour lui criaient « Hourra » 'insultent Patience ! Un jour, il reviendra ! :

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