‹ La boulangeadeChapitre 8 sur 15 · CHANT SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHANT SEPTIEME

Voilà six chants entiers que par monts et par vaux

Mon Pégase essoufflé galope sans repos.

Donc, bien qu'il ait bronché pas mal de fois en route,

Je lui lâche la bride, et veux coûte que coûte

Qu"'il me mène à présent selon sa volonté.

Peut-être qu'il aura la perspicacité

De me faire en chemin trouver un épisode.

Je le désirerais, car je crois fort commode

De rompre par moment la suite du récit

De peur que sa clarté ne fatigue Pesprit.

L'épisode en effet est loin d'être inutile. Aisément grâce à lui, Pesprit le plu? stérile

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Peut biitir un poème en dépit d'Apollon. Court ou non l'épisode est également bon, A moins qu'en ses détails le poète s'empêtre ; Et du reste il faut bien qu'il ait sa raison d'être, Puisque tous les auteurs, jadis comme aujourd'hui, L'ont toujours employé. J'en atteste celui D'Euryale et Nisus qu'autrefois au lycée Ma plume à copier fût souvent harassée.

Après Virgile, Homère, et caetera, je crois Que Je puis sans scrupule entamer à mon choix Un sujet étranger au fond de mon poème, Et sans tergiverser, je prendrai comme thème, Si vous le voulez bi^n, par exemple, Paris. Bedeker et Joanne, en leurs savants précis, Nous affirment que c'est une ville admirable. Or mon avis au leur est tout à fait semblable, Car je respecte fort leurs moindres jugements. C'est le moins que l'on doive après tout à des gens

Dont l'œuvre grandiose, en résultats féconde, A fait naître le sens des arts chez tout le monde, Et nomme des objets dont il faut s'enticher Sans qu'on ait seulem.ent besoin de les chercher.

Donc Paris vaudrait mieux, d'après ces savants guides, Que toutes les cités même les plus splendides. Si vous n'en étiez pas pleinement convaincus, Je vous conseillerais, à vos m.oments perdus, D'aller au Panthéon, au Louvre, à Notre-Dame, Ou bien au Muséum pour voir Phippopotame.

Je vous conseillerais surtout d'aller un Jour Place de la Concorde, et d'en faire le tour, En dévorant des yeux l'admirable spectacle Qui s'étend devant vous. Comme par un miracle, Tous les goûts sont flattés à la fois dans ce lieu. Si vous aimez la pêche, approchez-vous un peu : La Seine roule ici ses flots couleur de bile. Peut-être qu'en un jour si vous êtes habile, Trois ou quatre goujons mordront à vos appâts ; Mais gardez-les pour vous et ne m'en offrez pas.

Si vous êtes dévot, voici la Madeleine.

Entrez-y; Ton y voit mainte Parisienne

Saintement occupée à gagner son salut

Et pour qui l'on vendrait son âme à Belzébuth.

Si vous aimez les grands et nobles édifices

Dont notre histoire semble inscrite aux frontispices,

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L'arc de Napoléon, le palais de nos rois Rappellent les milliers de batailles, d'exploits, De révolutions, de splendeurs et de gloires Dont le souvenir est gravé dans nos mémoires.

Au même point de vue, il faut aussi, dit-on,

Admirer TObélisque et le Palais-Bourbon,

Monuments qui pourraient inspirer bien des lyres.

L'un évoque à Tesprit la longueur des Empires ;

L'autre (hélas! ô Français) leur instabilité.

Mais, je dois l'avouer avec humilité,

A tous ces monuments celui que je préfère,

C'est encor l'Elysée. Étroit et solitaire.

Ce palais semble fait pour cacher dans ses murs

Le tranquille bonheur cher aux mortels obscurs.

Pourtant, la Pompadour sous son épais ombrage A promené jadis sa gracieuse image.

Le financier Beaujon y donna des festins Où se sont compromis bien des vertugadins. Des deux Napoléons, l'un, non sans amertume, Y finit tristement avec un trait de plume Un destin qu'il eût pu trancher à Waterloo, Et l'autre y vit le sien reparaître sur l'eau.

C^est là que ce forban médita dans sa chambre, (Soyez maudits, tyrans!) le coup du Deux-Décembre.

L'Elysée en revanche a vu des jours meilleurs

Que ceux où dans ses murs se passaient ces horreurs,

Notamment quand Grévy, ce potentat austère.

Méritait le respect de la patrie entière.

Purifiée enfin de la corruption

Où Tavait fait tomber les rois, la nation

Jouissait du bonheur de n'avoir à sa tête

Que des gens d'esprit droit, de conscience honnête,

Et le peuple, amoureux de son cher président,

Devenait vertueux rien qu'en le regardant.

Ce vieillard en effet menait une existence Dont un Romain antique eut goûté l'abstinence. Tous les jours il était levé de grand matin Et sitôt habillé descendait au jardin Ramasser du bois mort qu'il portait à sa cave. Puis ce vieillard à l'œil inquisiteur et grave. Se rendait à l'ofîîce et gourmandait ses gens, En rognant au besoin sur leurs appointements. Il se faisait montrer les livres de dépense Et discutait les prix en toute compétence.

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Cela le conduisait jusqu'à son déjeuner. Après, quand arrivait l'iieure de gouverner, Il faisait une sieste au conseil des ministres, Ou bien il s''en allait feuilleter les registres Où ses gérants tenaient le compte de ses biens. Puis il montait, tout seul, se méfiant des siens. Aux lieux où Ton gardait son cotîre-fort énorme, Et là, pendant longtemps, par un geste uniforme, Il rangeait sous ses yeux, en petits tas serrés, Des piles de louis tout neufs et tout dorés.

Parfois il s'accoudait au bord d'une croisée, Et de là contemplant la cour de PElysée, Il voyait à ses pieds un tas de gens connus Qui se déambulaient à demi-morfondus.

Attendant que Wilson voulut bien les entendre. Alors il s'écriait : « Quel monde pour mon gendre ! Et Ton dit qu'aujourd"'hui les affaires vont mal ! » Ensuite il allait voir de son pas magistral Son canard, une bete accorte et forte gentille. Et le soir on jouait au besigue en famille.

Aujourd'hui, ce beau temps n'est plus qu'un souvenir. Comment s'avisa-t-on, un jour, de découvrir

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Que Wilson n'était pas absolument honnête ? Comment Grévy fut-il précipité du faîte Où Tavait élevé Testime des Français ?

Toutes ces questions sont autant de sujets Qui concernent Phistoire et non mon épopée Je parlerai pourtant de la plainte échappée Aux lèvres du vieillard, quand il fallut partir De son petit palais à son grand déplaisir.

« Salut ! s'écria-t-il, salut ! noble demeure,

Beaux jardins I Recevez mes adieux à cette heure.

Le vieux Grévy vous quitte et ne vous verra plus !

Je vais partir, chassé dUci comme un intrus.

Je ne te verrai plus, ô ma superbe salle

De billard ! Jamais plus je n'aurai ton égale !

L'Almanach de Gotha ne dira plus mon nom !

Quand je prendrai le train je paierai mon wagon !

Je n'exilerai plus de princes, ô misère !

Wilson, dans quel abîme as-tu mis ton beau-père.

Est-ce à dire qu'il faut me séparer de toi, Et que ma renommée exige ton renvoi?

Non, non, ce n'est pas là le soin qui me dévore. Si je fus président, je suis plus père encore.

Je savais le trafic auquel tu te livrais Et qui nous rapportait de si beaux intérêts. Aussi, je ne veux pas t'abandonner, mon gendre. Ton seul tort, à mes yeux, c''est que tu t'es fait prendre, Et que chasse's, siffles, montrés par tous les doigts Nous aussi, grâce à toi, nous portons notre croix.

Oui, pour te démontrer que je ne t^en veux guère, O Wilson, si c'était tout à fait nécessaire, Si je te vois traîné devant les tribunaux, Dussé-je renoncer à quelques capitaux, N'importe, tu seras acquitté par tes juges. Repose-toi sur moi : je sais les subterfuges Dont il faut se servir en ces occasions. Dans leur contentement laissons les factions : Les choses tourneront tout de même à leur honte, Puisque nous garderons l'argent en tin de compte.

Du reste en mon malheur, je ne manquerai point De consolations. Je n'aurai plus besoin De chercher tous les mois à faire un ministère Que Clemenceau jetait le lendemain par terre. Je ne connaîtrai plus les soucis du pouvoir ; Je serai délivré du pénible devoir

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De leur sacrifier mes biens qu''oa me gaspille, Mes prédilections, mon canard, ma famille, Et Jusqu'à mes vieux jours fidèle à la vertu, J^essaierai de mourir ainsi que j'ai vécu. »

Ainsi parla Grévy de sa voix triste et fière.

Sans répondre Wilson baissa le nez à terre,

Le canard fit coin coin, et les arbres émus

Tendirent au vieillard leurs grands bras chevelus.

Alors le président, refoulant sa tristesse,

De sa démarche ferme et pleine de noblesse,

Rentra dans son palais, dont à ce même instant

D'immenses chariots de déménagement

S'éloignaient à pas lents emportant à la file

Les dossiers de son gendre au nombre de vingt mille.

A présent, que penser du sort inattendu

Qui nous donna Carnot, sitôt Grévy perdu ?

A mon très humble avis, l'opinion publique

Se montra pour Wilson passablement inique

Quand bien même on aurait complètement prouvé

Les accusations dont il fut abreuvé,

En serait-il moins vrai que de très grands ministres,

De l'Etat sans scrupule altérant les registres,

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Aient concussionné chez nous dans tous les temps ? Demandez-le à Sully, Mazarin et Constans.

Mais qui donc pour cela leur lancerait la pierre ?

Qui donc exigerait chez les grands de la terre

Cette moralité qu'on demande aux petits ?

L'égalité pour eux n'est qu'un mythe incompris

Que proclame la loi, mais dont Pexpérience

Fait justice. D'ailleurs, la vertu, c'est, je pense.

L'impossibilité de commettre le mal.

Aussi ne cherchons pas quelqu'un d'un peu moral

Parmi ceux qu'un Etat a placés à sa tête,

Car un ministre est trop puissant pour être honnête.

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