CHANT HUITIEME
Tel qu'un torrent fougueux e'chappé des glaciers, Dont le flot, descendu par bonds irre'guliers, S'enfonce tout à coup au sein d'un lac tranquille Dont il reste un moment le prisonnier docile. Puis reprenant son cours s'élance de nouveau Vers les pays qu'il doit arroser de son eau, De même, enfin sorti de mon longe'pisode, Vers le héros pour qui Je me suis fait rhapsode Je raccours, toujours plein d'une admiration Qui soutient sans faiblir mon inspiration.
Pourtant je ne veux pas, m'actachant à sa trace, Suivre le général partout de place en place
126 La Boulangcade
Comme un agent secret chargé de le filer. Car mon intention n'est pas de rappeler Les milliers dUncidents qu'offre son existence, Et dont on peut jurer malgré leur abondance Que le moindre serait suffisant à coup sûr Pour immortaliser Thomme le plus obscur. Aussi, faisant un choix, ne mettrai-je en lumière Que les traits importants de sa vaste carrière.
Ainsi je passerai sans en dire un seul mot Sur sa détention d'un mois dans un cachot ; Sur ses nombreux retours dans notre capitale ; Enfin sur ce conseil d'enquête sans morale Qui jusqu'au bout fidèle à son honteux mandat Arracha son épée à ce noble soldat.
A Dieu ne plaise aussi que dans ces vers j'évoque Les troubles que Paris vit naître à cette époque, Les attentats affreux des agents aux abois, Les citoyens battus ainsi qu'au coin d'un bois,
Le sang que les ruisseaux descendaient vers la Seine,
Et les combats livrés pendant une semaine
Entre les camelots et les étudiants.
Certes, je ne suis point à court d'expédients
La Bouhvigejde 127
Pour faire le récit de ces horreurs diverses Et flétrir du pouvoir les manœuvres perverses. Je pourrais en donner un tableau très réel, Ayant eu justement, boulevard Saint-Michel, Un chapeau presque neuf, mais hélas ! trop fragile, Aplati sur mon front par un sergent de ville.
Mais de pareils sujets j'aime autant m'abstenir ; La fureur qui m'étrangle à ce seul souvenir Involontairement me rendrait mauvais juge Pour donner mon avis sur ce sanglant grabuge. Etpuis dans ses accents, ma Muse ne se plaît Qu'aux développements d'un illustre sujet. C'est pourquoi, supprimant tout détail inutile, J'irai plein de mépris pour la cohorte vile Des envieux, des sots, des calomniateurs, Rejoindre mon héros devant ses électeurs.
Suffrage universel ! Institution sainte
Où du doigt de Dieu même on reconnaît l'empreinte,
Toi seul en ce pays représentes l'honneur,
La vérité, le bien, la raison, la grandeur.
Aussi chacun chez nous te caresse et t'admire.
Oh ! qu'il me serait doux d'entamer sur ma Ivre
En vers de quinze pieds Téloge qui t'est du ! Mais je crains une fois sur ce sujet ardu De voir mon Apollon téméraire en déroute. C'est pourquoi j'aime mieux continuer ma route.
Sachez donc que trois mois, autrement dit cent jours, A neuf ou dix jours près, ont accompli leur cours Entre le dernier chant et celui qui commence. Après un an complet d'amoureuse constance La sensible duchesse et le beau général Eprouvaient Tun pour Tautre un feu toujours égal. Il est vrai qu'à présent les soucis politiques Abrégeaient fréquemment leurs transports poétiques. Mais la duchesse même était loin d'en gémir; Car tout en consacrant ses heures de loisir
A rédiger un tas de discours, de légendes Pour orner les portraits, à préparer des bandes, A faire des projets de proclamations Pour s'attirer les voix des populations, Elle ne cessait pas une seule minute De penser qu'elle aidait son amant dans la lutte. Le jour vint cependant où la raison d'Etat Desserra quelque peu ce lien délicat.
La Boulangeadc 129
Le général, élu député de la Flandre,
Dans ce pays, ainsi qu'un nouvel Alexandre,
Ayant conquis les voix, allait gagner les cœurs. Les indiscrétions des nombreux chroniqueurs Dont son amant serait suivi dans son voyage Obligeaient la duchesse à garder son ménage. La séparation s'accomplit donc un soir ; Tous deux en sanglotant se dirent au revoir. Le général donna sa promesse formelle Qu'à sa tendre maîtresse il resterait fidèle, Et que dans peu de temps l'objet de son amour Par les journaux du soir apprendrait son retour.
Et dans ce cas, du reste, il garda sa parole.
La lune n'avait pas versé sa clarté molle
Cinq fois sur les mortels, que le chemin de fer
Ramenait à Paris l'homme à nos cœurs si cher.
Pour fêter ce retour, un festin magnifique,
Dressé chez la duchesse à la manière antique,
Attendait le héros et ses nombreux amis.
Des fauteuils sont offerts sous de pompeux lambris
Aux fidèles qui l'ont suivi dans son voyage ;
Les plats sont entourés de fleurs et de feuillage;
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Tout étincelants d^r dUnnombrables laquais S'occupent sans repos de desservir les mets, D'en donner de nouveaux et de remplir les coupes. Trente musiciens, séparés en deux groupes, Sont installés au bout de la salle à manger, Et chantent en Thonneur du noble Boulanger. Les convives, le cœur plein de reconnaissance. Célèbrent du festin la pompeuse ordonnance. Les uns font compliment au brave général De sa belle santé, de son air Jovial ;
Les autres plus galants, tournés vers la duchesse,
Exaltent son esprit, sa beauté, sa jeunesse.
Le repas terminé, les convives joyeux
Passent dans des salons riches et spacieux.
Sans trcve un bruit confus de voix et de murmures
Monte vers les plafonds ruisselants de dorures ;
Mille et mille clartés jusqu''au fond des boudoirs
Vont frapper les tableaux, les bronzes, les miroirs,
Où l'on voit reflétés des visages célèbres,
Et Péclat des flambeaux triomphe des ténèbres.
Soudain, la duchesse entre une coupe à la main, a Vous tous qui partagez notre commun destin.
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Dit-elle, cliers amis, je vide cette coupe A nos succès ! Le vent tient notre nef en poupe ; Puisse le juste ciel, à nos vœux complaisant, Seconder nos projets comme jusqu^à présent. Pendant ces derniers jours, dévorant les gazettes, Je lisais le récit des banquets et des fêtes Dont vous ont accablés les populations.
Mais les journaux en ont fait tant de versions,
Qu'on ne sait trop comment vous a traité la Flandre. Aussi serais-je heureuse en ce moment d'entendre Ce triomphe conté par le triomphateur, » .Ces mots furent couverts d'un murmure flatteur Aussitôt remplacé par un profond silence. Chacun fixe les yeux avec persévérance Sur le héros auquel la duchesse a parlé. Celui-ci dans un coin sur un siège affalé Se rassied en avant, et sans se faire attendre, A prendre la parole il daigne condescendre.
« Vous voulez redoubler ma joie et mon orgueil. Madame, en m'obligeant à vous conter l'accueil Que les peuples du Nord m'ont fait dans mon voyage. Pourtant bien entendu, pour fuir le rabâchage,
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Je ne parlerai pas des incidents nombreux
Qui se sont reproduits sur mes pas en tous lieux.
Par exemple les bals, les lunchs dans les mairies,
Les murs sur mon parcours orne's de draperies,
Les acclamations, les banquets à cent sous,
Les pétards, les discours à nous rendre tous fous,
Les serrements de mains à des gens en guenilles, Et les bouquets offerts par les petites filles. Tous ces menus détails avaient été réglés A Tavance par nous, vous vous le rappelez, Et, par ma barbe, au cours de mes aputhcoses, J^ai vu que nos agents avaient bien fait les choses. Mais, tout en les louant, je ne puis oublier, Madame, que c'est vous qui les faites payer. N^ayez crainte en effet^que mon ingratitude Méconnaisse jamais votre sollicitude.
Car enfin, l'an dernier, rien ne me présageait Les honneurs inouïs dont je me vois l'objet. Je ne savais pas même alors me faire entendre Quand il fallait parler, ni seulement comprendre A quel rang glorieux vous vouliez m^élever. C'est vous seule, c'est vous qui pouviez arriver
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A me faire entrevoir Fœuvre de renaissance A laquelle m'avait voué la Providence, Mais que votre amitié, votre puissant désir. Et votre or m'ont seuls mis en état d'accomplir.
Je craindrais d'imposer, en vous rendant justice, A votre modestie un pénible supplice.
Aussi, sans insister sur vos bons procédés. Je reviens au récit que vous me demandez. Nous n'aperçûmes rien de remarquable en route, A part des gens qu'Aumale avait payés sans doute, Et qui nous ont siffles en masse à Chantilly. En retour, la façon dont Je fus accueilli A Dunkerque, effaça le déplaisir sensible Que m'avait infligé ce quart d'heure pénible.
Vingt mille citoyens étaient là sans mentir. A peine de la gare on nous a vus sortir, Qu'une acclamation unanime s'élève.
On me pousse, on m'étreint, et comme dans un rêve. Je me vois déposé dans un vaste landau, Qui part, suivi de cris qui montent crescendo. Puis bientôt on m'arrête, et trois ou quatre cuistres, Avec tous les égards que l'on rend aux ministres,
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M'emmènent visiter des travaux commencés, Un hôpital ou bien un bassin, je ne sais.
On me parle, le peuple autour de moi reflue. M'étouffe; je souris, je réponds, je salue. Et cependant j'arrive à gagner mon hôtel, Où déjà, témoignant d^un zèle universel, Des députations attendent ma venue.
Alors pendant une heure, une foule inconnue, Défile devant moi, me prend les mains et sort. Entre autres je reçois les pêcheuses du port, Qui m'ont loué d'avoir, pendant mon ministère, Ajouté la morue au menu militaire.
Ces dames exhalaient un lort goût de poisson.
Mais je les embrassai néanmoins sans façon.
Puis, presqu'au même instant, on m'amène une bande
De tout petits enfants pour qui Ton me demande,
Ma bénédiction. Ensuite, c'est le tour,
D"'un soldat médaillé blessé, dit-il, un jour.
Sous mes yeux, en Afrique, en suivant mon escorte.
Je ne le connaissais pas du tout, mais nMmporte,
Je l'embrasse quand m.éme, et le peuple applaudit.
Après tous ces baisers, mis en bel appétit,
La Boulangeade i35
Je vais prendre ma place au banquet populaire,
Et dans un long discours que m'avait fait Laguerre,
Je célèbre Jean-Bart, Pami persécuté
De la démocratie et de la liberté.
Le soir, quand nous sortons, une horrible bagarre,
Se produit sous nos yeux; Pépouvante s'empare
Du peuple qui s'enfuit soudain de tous côtés.
Des femmes, des enfants sous les pieds sont Jetés,
Et partout dans la ville un effrayant carnage,
Couronne dignement mon glorieux passage.
Le lendemain matin nous étions à Douai. Le temps était superbe, et le soleil de mai Versait dans les esprits une douce allégresse, Que mon aspect bientôt transformait en ivresse. Nous atteignons donc Lille en plein contentement. Mais là, je puis bien dire entre nous franchement. Que Tadmiration ne fut pas sans mélange. A peine aperçoit-on de loin notre phalange, Qu'un concert de sifflets arrive jusqu'à nous. Un peu gêné devant cet accueil aigre-doux^
Je veux me retirer, mais calme sous l'orage. Le fidèle Dillon réveille mon courage.
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Il me pousse de force en voiture, et Ton part. Je vous jure, Madame, à vous parler sans fard, Qu'alors je me croyais à mou heure dernière. Dieutout-puissant! Quels cris! Quel peuple sanguinaire! Quels sifflets ! A tout pas, en Tair, j'apercevais Des mannequins pendus reproduisant mes traits, Et je redoutais fort qu'au bout d'un long cordage, Ma personne n'allât remplacer mon image.
Soudain, du haut des toits, des balcons, de partout, D'innombrables desseins d'un détestable goût, S'abattent sur nos fronts, comme les giboulées, Dont mars capricieux inonde les vallées, En même temps, horreur! des milliers d'œufs pourris. Tombent sur nos landaus et souillent nos habits. Dillon en reçoit un en plein dans la figure ; Déroulède a le nez marqué d'une éraflure Par un vieux balai sale, et Naquet qui le suit, Est coiffé jusqu'aux yeux par un vase de nuit.
Enfin brisés, rompus, les jambes toutes molles, Nous atteignons l'hôtel sans dire deux paroles. Nous sommes enlevés comme de vrais colis, Par les garçons qui vont nous apprêter nos lits.
La Boiilangcade 187
Et tandis qu'on nous monte et qu'on nous déshabille, On nous fait à chacun un bol de camomille. Mais, dois-je l'avouer? pendant cette nuit-là, Un cauchemar affreux sans répit m'accabla, Et quand je m'éveillai, frappé de courbature, J'avais réellement fort mauvaise tournure.
Cet accueil qu'on me fit à Lille, grâce à Dieu,
Ne fut renouvelé dans aucun autre lieu.
Partout à Saint-Amand, Anzin, Denain, Avesnes,
Par leurs ovations, les braves indigènes
Réparèrent l'échec subi chez les Lillois.
Sur mon parcours des gens jettent du haut des toits
Non plus des œufs pourris, mais des flots d'œillets rouges.
Dans les cours des châteaux ainsi que dans les bouges
La population m'attend tout en émoi.
Mais les femmes surtout semblent être pour moi.
Chacune d'un regard amoureux me dévore;
Je n'entends que ces mots : « Il est plus jeune encore
Que ses portraits ! » Et puis, c'est un petit garçon
De treize à quatorze ans qui vient à sa façon
Me saluer au nom des écoles françaises.
A Denain, les curés de plusieurs diocèses
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Viennent me supplier de protéger leur foi. Plus loin, quelques amis amènent devant moi Des commis-voyageurs m'apportant une adresse. Ailleurs, une sorcière à mon côté se dresse,
Et le chef tout branlant, les habits en lambeaux.
Le geste prophétique, exhale ces seuls mots :
« Applaudis Boulanger, peuple! Applaudis-le encore.
Car il arrivera ! » Puis elle s''évapore
En l'air comme une fée, et le peuple applaudit.
— J'ai dans une autre ville un homme inédit :
Un ancien adjudant et sept ou huit recrues
Escortent fièrement mon landau dans les rues.
Et déchargent ensemble en Tair, de temps en temps,
De vieux fusils rouilles aux chiens récalcitrants.
Mais ce qui m'a le plus charmé dans mon voyage, Ce sont moins les honneurs reçus à mon passage Que le vilain accueil fait à mes ennemis. Oui, rien ne m'a causé de plaisir plus exquis Que les carreaux brisés chez les opportunistes, Et que les sept ou huit bruyants antagonistes Que le peuple, irrité de leurs méchants sifflets, Transforma sous mes yeux en bouillie à peu près.
La Boulangeade iSg
ue vous diraî-je enfin, Madame, pour conclure? ier notre voyage a pris fin. Je vous jure
ue mes amis et moi nous étions bien fourbus, ais aussi bien contents. Une fois disparus ux yeux des électeurs, nous ne pûmes contraindre e plaisir que nos cœurs n'avaient pas lieu de feindre ttous, dans le wagon, nous fondîmes en pleurs, illon, le plus ému d'entre les voyageurs, 'exalte au souvenir de faits qu'il nous raconte. Jamais, dit-il, depuis le jour qu'on m'a fait comte; ; ne fus si joyeux! » Et, prononçant ces mots,' m'étreintsur son cœur et pleure dans mon dos..
nitant ce transport, mes amis à la file
['environnent avec une chaleur fébrile,
-t sur mes vêtements, mes mains et mes cheveux,
ont tomber leurs baisers, leurs larmes et leurs vœux.
•éjà chacun flattant ma secrète visée
près un tel succès me voit à l'Elysée.
\i moi, les yeux brillants, le front épanoui,
2 savourais comme eux ce triomphe inouï,
lais chèrement payé, puisqu'en cette occurrence
ai dû passer cinq jours loin de votre présence. »
C'est ainsi que parla mon superbe he'ros.
Sec amis, au récit de ces succès si beaux,
Se disaient en leur cœur : « Ce triomphe est le nôtre, n
Et roreille attentive encor plus que tout autre,
La duchesse de loin buvait avidement
Les moindres mots qu'avaient prononcés son amant.
Ce discours Tenivrait comme un philtre magique,
Qui lui montrait soudain dans un éclat féerique
L'homme qu'elle adorait, et le lui faisait voir
Plus grand que ne l'avait jamais vu son espoir.
Le récit terminé, tout le monde en liesse
Se leva. Déliant un bouquet, la duchesse
Y prit un œillet rouge et l'offrant au héros
Lui dit: «Que cettefleur, qu'aujourd'hui par monceaux
Partout où vous passez la main du peuple sème,
A notre saint parti tienne donc lieu d'emblème.
Puisse-t-elle acquérir la gloire qui jadis
Dans notre beau pays s'attachait à nos lis! »
Mille acclamations accueillent ses paroles :
On n'entend qu'un concert de cris et de voix folles.
Au milieu de ce bruit, d'un pas délibéré. Tour à tour la duchesse, avec l'œillet sacré,
De tous ses invite's fleurit la boutonnière.
Mais soudain de sa voix formidable et guerrière,
Déroulède s'écrie : « Ecoutez, chers amis ;
Ce n'est pas entre nous, c'est dehors, dans Paris,
Que ces ovations auraient leur raison d'être.
Nos succès sont connus ; nous n'avons qu'à paraître
Pour entraîner la foule. Allons donc à l'instant
Montrer le général au peuple qui l'attend ! »
Chacun de ce discours goûtant la hardiesse Applaudit l'orateur à grand bruit. La duchesse Court mettre sa voilette et s'élance au dehors. Tout le monde la suit pris des mômes transports, A part un invité demeuré sous la table, Et trois autres encor, qui, chose pardonnable, S'étaient laissés, tandis que parlait Boulanger, Gagner par un sommeil plutôt lourd que léger. La duchesse saisit, aussitôt dans la rue, Le bras du général. Derrière eux la cohue
Finit par se former en rangs, grâce aux efforts Du bouillant Déroulède et de Dillon. Alors, Comme si même idée à tous était venue, Les convives en chœur entonnent la Revue.
142 La Boiilangcade
En voyant cette noce énorme, les passants S'arrêtent ébahis et font des yeux tout grands. Reconnaissant Vergoin, plusieurs filles publiques L'interpellent avec des clameurs impudiques. Leur ami les salue, et sur son vif désir, Rajustant leurs jupons, elles viennent grossir
Le cortège. En chemin, du reste, Ton raccroche Tout ce qu'on peut, rôdeur, camelot ou gavroche, Si bien qu'en arrivant sur les grands boulevards L'escorte comprenait au moins deux cents braillards. Par leurs ovations bruyantes et nourries, Beaucoup de promeneurs marquent leurs sympathies Pour le beau général et pour ses compagnons. Il est vrai qu'en retour des citoyens grognons. Au lieu de prendre part à cette sainte ivresse, Troublent par leurs sifflets la publique allégresse.
Alors, comme il arrive en pareil cas souvent, On s'insulte et les poings vont bientôt de l'avant. Maint spectateur paisible en ce désordre essuie Des gifles, des crachats, des coups de parapluie. Mainte femme abandonne en prenant son essor Son chignon, sa tournure et parfois plus encor.
La Boiilangeade 143
Mais qu'est-ce que cela, quand on songe aux centaines D'individus tombés victimes de leurs haines, Aux bras casse's, aux fronts fendus, aux yeux crevés, Entin aux gens laissés pour morts sur les pavés!
Cependant par hasard la police avertie Pour défendre la loi se met de la partie; Un régiment complet se dirige à cheval Sur les perturbateurs de Tordre social.
Les amis du héros, voyant cette colonne, S'arrêtent brusquement : leur courage s'étonne; Le peuple n'a pas l'air de se mettre avec eux. Leurs esprits, échauffés par les vins généreux, S'aperçoivent qu'ils ont trop compté sur la foule. Le danger seul subsiste et leur espoir s'écroule.
Ils attendent, massés au milieu du chemin, Incertains. Rochefort, lui, n'est pas incertain. Dès qu'on a signalé de loin la force armée, Plus soigneux de ses jours que de sa renommée, Il se faufile en hâte à travers les passants, Imité par beaucoup d'autres manifestants Qui ne se sentent pas la conscience nette, Et que le seul aspect d'un gendarme inquiète.
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Le bouillant Déroulùde en revanche est d'avis De lutter jusqu'au bout contre les ennemis.
A sa voix les vaillants, à grandes enjambées,
Armés de casse-téte et de cannes plombées,
Viennent de toutes parts faire leur ralliement.
Dans la confusion qui suit ce mouvement,
La duchesse se voit tout à coup séparée
Des siens. Le général, sur sa trace adorée,
S'élance et la rejoint à l'instant dangereux
Où la troupe atteignait enfin les factieux.
La duchesse intrépide en ce péril extrême
Songe moins à s'enfuir qu'à combattre elle-même.
Elle brandit en l'air son épingle à chapeau, Jurant de l'enfoncer jusqu'au bout dans la peau Du premier qui viendra mettre la main sur elle. Son amant, efîrayé d'un si farouche zèle, Bien loin de partager cette témérité.
Ne cherche qu'à partir avec rapidité, Non pas assurément qu'il tremble pour sa vie. Mais il craint pour les jours de sa fidèle amie. Par malheur, la fuite offre un obstacle fatal. Deux agents de police ont vu le génér>il
Et s'élancent sur lui. Pour dépister ces drôles, Dissimulant sa tête entre ses deux épaules, Dans la foule confuse il cherche à s^engager. Poussé par la duchesse à qui ce grand danger Vient rendre tout à coup sa prudence ordinaire. Plus d'une fois, pendant leur course involontaire, Les fugitifs enfin pensent qu'ils vont tromper Les cruels ennemis chargés de les happer. Vain espoir ! Dans ce jeu poignant de cache-cache, L'œil des agents sur eux obstinément s'attache.
La duchesse, soudain, sent glisser son talon Sur une peau d'orange, et tombe de son long Par terre. « Sauve-toi, tu vas te faire prendre ! » Dit-elle à son amant. Celui-ci sans Tentendre Ne veut pas s'éloigner de l'objet de ses feux. Il le remet sur pied, et le couple amoureux Reprend la fuite avec une vigueur nouvelle. Mais la duchesse, hélas ! traîne un peu la semelle; L'avance qu'ils avaient se perd de plus en plus ; On va mettre la main sur eux ; ils sont perdus !
Ils sont sauvés ! Un fiacre, arrêté sur la voie, Leur montre le salut. Le cœur ivre de joie,
Ils occupent d'un saut le char numéroté, Tandis que sans les voir on passe à leur côté. Puis la voiture part, au galop emportée, Dérobant aux agents leur proie épouvantée, Telle qu'aux temps anciens ces nuages brillants Au sein desquels les dieux, spectateurs bienveillants Des combats des humains, sauvaient soudain la vie A ceux qui succombaient sous une arme ennemie.
Pendant que la duchesse et son tidèle amant S'éloignent du danger, leurs amis bravement Restent sur la chaussée, attendant le carnage. Par malheur ils ne sont pas assez ; le courage Ne saurait suppléer au nombre insuffisant. La troupe les étreint dans un cercle luisant De cuirasses d'acier, de casques et de glaives. Les plus vaillants, voyant s'évanouir leurs rêves, De leur témérité semblent se repentir Et cherchent un prétexte honnête pour partir.
Déjà le plus grand nombre avaient tiré leurs grègues, Devancés par Vergoin, Laguerre et leurs collègues. Vainement Déroulède entreprend d'arrêter Les ignobles fuyards qui veulent le quitter ;
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Vainement il brandit sa canne menaçante. A conjurer le mal, sa voix est impuissante. Sa cohorte, devant le glaive de la loi, S^enfuit de tous côte's avec des cris d^effroi. Seuls, parmi les vaincus, s^offrant en holocauste, Déroulède et Dillon sont emmenés au poste.