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les travailleurs italiens, est sobre : il vit avec 0 fr. 40 ou 0 fr. 50 par jour.
Durant tout mon séjour dans la ville, je n’ai pas rencontré un seul ivrogne ; les familles de six et sept enfants n'y sont pas rares ; aussi {ous les ans, un grand nombre de jeunes gens émigrent-ils en Amérique et encore plus en Tunisie, où louvrier Sicilien est très recherché pour sa force de résistance et sa sobriété.
Il est difficile de se faire une idée de l’état de saleté dans lequel sont les maisons, et de celui où les habitants des quartiers pauvres consentent à vivre eux-mêmes.
L'instruction y est très peu développée, et bien que la dernière municipalité ait pris quelques mesures pour enrayer le mal, les illettrés y sont dans une proportion de 60 0/0 et il y a un grand nombre d’idiots.
Au point de vue politique, point de vue qui nous intéresse plus spécialement parce qu'il jouera un grand rôle dans la municipalisation du pain, la ville est divisée en deux grands partis qui se combattent avec acharnement : le parti populaire, socialiste, et le parti morarchique constitutionnel, tous deux représentés à la Chambre par un député, M. de Felice pour le premier, M. le professeur Garnazza pour le second. L'äpreté de la lutte entre les deux partis est une des caractéristiques de cette ville d'Italie, où en général, la lutte politique est loin d’avoir la même intensité.
La grande majorité des habitants est catholique,
mais 1l n'est pas rare de trouver des ouvriers catho-
liques qui donnent leurs voix au candidat socialiste et, au contraire, des anticléricaux ou des libres penseurs qui votent pour le candidat constitutionnel.
Chaque parti a ses chefs qu'il suit aveuglément, sans essayer d'exercer aucun contrôle, et comme en général les plus honnêtes et les plus capables se tiennent à l'écart des fonctions publiques, il en résulte que cellesci sont occupées par des gens qui se soucient peu de l'intérêt général du pays ou de la cité. De là découlent ces deux maux : le mauvais état des finances communales et surtout « l'affarismo » ou tripotage, si bien que le pouvoir actuel est obligé assez souvent de procéder à des enquêtes sur la gestion de ces fonctionnaires peu scrupuleux, et que celles-ci ont révélé souvent les plus lamentables situations, comme nous aurons occasion de le voir au cours même de cette étude.
Jusqu'en 1902, le parti monarchique constitutionnel avait occupé la mairie, lorsque, le 12 juillet de cette année-là, à la suite de la dissolution du Conseil communal par ordre du gouvernement, arriva au pouvoir le parti populaire ayant à sa tète M. de Felice, député de Catane depuis près de dix ans, homme énergique et volontaire, mais très sympathique et tout dévoué à la cause des ouvriers. La qualité de député étant incompatible avec celle du maire, ses collègues l’élirent prosyndic, laissant vacant le poste de syndic, lui confiant ainsi en fait la direction des affaires de la commune.
Au nombre des réformes contenues dans Île programme de la nouvelle administration communale, se trouvait la municipalisation de diverses industries : l’eau, le gaz, la laiterie ; on y parlait même de louage direct des terrains communaux aux citoyens associés (1). La municipalisalion de la boulangerie n°y était pas indiquée : mais, élue principalement avec l’aide des ouvriers boulangers, la municipalité devait se trouver amenée naturellement à la réaliser avant toutes les autres. M. de Felice, le nouveau maire, était en même temps président de la Société des ouvriers boulangers, et ceux-ci, désireux de voir mettre fin à un conflit qui existait depuis longtemps avec leurs patrons, avaient mis en lui toute leur espérance. É
Il nous faut voir tout d’abord les causes de ce confit.
De même qu'en France la loi du 22 juillet 1791 autorise le maire à taxer le prix du pain, de même celui-ci, en Italie, a le droit d'établir un « calmière ». C'était un tarif des prix du pain imposé par l'autorité municipale, sur l’avis bi-nensuel d’une commission instituée par la commune, la Commission de l’annone, et dont, par une singulière anomalie, ne faisait partie aucun représentant des boulangers. Le but de ce calmière était d’empêcher l'élévation du prix du pain qui aurait pu résul-
ter d'une entente entre les patrons boulangers coalisés.
(1) Lettre de M. de Felice, annexée à l'enquête de 1904.
Ce but n'était d’ailleurs généralement pas atteint, parce que les boulangers se rattrapaient des prix qui leur étaient imposés en employant.des farines médiocres et en fournissant un pain de mauvaise qualité.
L'établissement du calmière était l'occasion des récriminations des patrons boulangers contre la commune, et de différends fréquents avec les revendeurs au sujet de l’agio de revente, et enfin, inconvénient encore plus grave, il donnait lieu à des conflits perpéluels entre les patrons et les ouvriers au sujet du salaire.
Groupés en un syndicat puissant qui les obligeait à maintenir certaines conditions de vente, et d'autre part empêchés par le calmière d'établir ces prix de vente à leur gré, les 70 patrons boulangers se dédommageaient en imposant à leurs ouvriers des conditions de travail très dures.
Ceux-ci, au contraire, sans organisation stable, surmenés par des journées de 15 et 16 heures dans des locaux malsains et humides, étaient forcés par la faim d'accepter des salaires de 1 fr. 95 à 2 fr. 25, suivant les heures de travail.
Le calmière existant alors avait été établi sur les bases d'un « scandaglio pratico » ou calcul du prix de revient du pain qui servait à fixer les prix de vente, de 1884(1).
(1) Le scandaglio était d’un usage très vieux en Sicile. Le professeur Mosca, dans une étude faite dans La Lettura, sur la municipalisation du pain à Palerme aux xvire el xvunre siècles, en dit ceci : « Chaque « année a lieu en Sicile l'établissement du scandaglio, c’est-à-dire le
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C'était là une mesure annonaire, qui, comme l’a fait remarquer M. Gaucheron (1), contenait déjà un germe de socialisation.
« Comment, en effet, si l’on admet la taxe du pain € par la municipalité, ne pas admettre, comme une « conséquence nécessaire, la fourniture directe, le jour € où l’industrie privée se déclarera incapable d'assurer « cette fourniture au prix qui lui sera imposé ? » Et c'est là ce qui devait arriver à Catane.
Après 1884, les patrons boulangers, prétendant que les propriétaires des moulins à vapeur, coalisés, maintenaient un prix trop .élevé des farines, demandèrent que la fixation du prix du pain füt faite par les scandagli, non plus surle prix du blé, comme elle l'était avant, mais sur celui des farines: prétention assez naturelle, et qui fut admise par la municipalité ; désormais le prix du pain, remanié tous les quinze jours par la Commission de l’annone, fut établi en tenant compte du prix des farines et non du grain. En 1898, les prix établis avaient été les suivants pour la première et la deuxième qualité de pain (2) :
« calcul qui établit si la production du blé dépasse les besoins de la
« consommation intérieure de l’île, ou si elle permet l'exportation, et
« en ce cas le calcul de ce qu’on peut exporter sans danger. » Le but
avait un peu changé depuis, puisqu'il tendait à la fixation du prix du
pain afin d'éviter une évaluation exagérée de la part des parliculiers. (1) Maurice Gaucheron. L'œuvre économique des municipalités,
thèse 1906, p. 119. | (2) Maurice Gaucheron. Tableau des prix du pain, p. 57.
Qualités Qualités me DUREE Mois re 2e Mois Lre 2e
Janvier 0f 40 0732 * Juillet 0f 34 Of 28 Février 0 40 052 Août 0 36 0 30 Mars 0 40 0 32 Septembre 0 36 0 30 Avril 0 42 0 34 Octobre 0 38 0851 Mai 0 42 0 36 Novembre 0 40 0 33 Juin 0 39 0 33 Décembre 0 38 0 33
Soit une moyenne de 0 fr. 380 pour 1 kilogramme de pain pendant l’année 1898.
En juillet 1899, une élévation de la taxe du prix du pain permit aux ouvriers de faire relever un peu les salaires. La moyenne de ces prix avait été de 0.398 (1).
Mais le tarif n'avait pas été respecté par les patrons, et le mécontentement augmenta chez les ouvriers boulangers : mécontentement qui s'explique plus facilement quand on connaît les tristes conditions de travail qui étaient imposées aux ouvriers.
Il est nécessaire pour cela de savoir comment était exercée l’industrie du pain à Catane. M. Tenerelli va nous lapprendre. « Les boulangers qui étaient au « nombre de 70 vendaient le pain pour la plupart « directement aux consommateurs dans les locaux « mêmes où se trouvaient les fours : d’aucuns en ven-
« daient une partie par l'intermédiaire des revendeurs
(4) Tableau des prix du pain, p. 64.
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€ auxquels ils accordaient un léger escompte. Chaque € boulanger avait sa clientèle spéciale, qui, surtout à € cause de l'avantage dont elle jouissait de la fraicheur € absolue du produit ne se résignait que rarement et « avec difficultés à changer de fournisseurs. »
€ Il existait des boutiques vraiment séculaires, trans- « mises de génération en génération qui faisaient aussi « le crédit à certaine classe de consommateurs. Le tra- € vail du produit exécuté manuellement, se faisait dans « des conditions tristes et antihygiéniques, pour le plus « grand détriment des ouvriers et des consomma- «teurs (1).
Quant au travail de panification voici ce qu'en dit M. de Felice : « L’antique système de panification était antihygiénique : les fours étaient de vrais antres obscurs, sales, humides : le pain était fait souvent par des ouvriers atteints de maladies contagieuses, et souvent les fours étaient près des cabinets » (2).
C'était le régime de la petite industrie avec toutes ses conséquences.
Pour abaisser encore le coût de production, déjà très bas cependant, étant donné l'état préhistorique de cette industrie, les patrons employaient au travail tous les membres de leur famille y compris les femmes, les vieillards et Les enfants; ceux-ci en particulier étaient
(1) Tenerelli. La municipalisation du pain à Catane 1905, p. 19. (2) ZL Tempo. Interwiew de M. de Felice, 23 janvier 1905.
chargés du portage du pain à domicile qui ne coûtait rien de cette façon.
De 1900 à 1902, il y eut-des grèves continuelles :; mais la misère et l’inorganisation des ouvriers ne leur permettaient pas de longs chômages, et pressés par la faim, ils étaient vite contraints de céder. Toute agitation n'avait guère d'autre résultat que d'augmenter la mauvaise humeur des patrons boulangers. Ceux-ci en étaient presque arrivés à se passer complètement des ouvriers en leur substituant des enfants qu'ils payaient à des prix de 0 fr. 75 et 0 fr. 80 par jour.
Î y avait donc de ce fait un grand nombre de chômeurs ; aussi la suppression du chômage était-elle, avec l’élévation des salaires. une des principales revendications des ouvriers boulangers.
En 1900, une boulangerie vaste et perfectionnée avait été construite par M. Prinzi, propriétaire d’une grande minoterie de la ville. On n'y fabriquait qu’un pain de luxe pour une petite partie de la population : elle était encore loin de répondre aux exigences du progrès et de l'hygiène : les instruments mécaniques y étaient rares ; elle ne possédait qu'un seul pétrin mécanique, et n'avait que des fours chauffés au bois ; mais l’installation intérieure, en particulier au point de vue de l’aération, y était de beaucoup supérieure à celle des autres boulangeries. Ce n'était d’ailleurs pas dans l'mtention d'améliorer la condition des ouvriers boulangers que M. Prinzi avait fait construire cet établissement. I n'y
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avait été poussé que par le désir d'exercer une forte pression sur les autres boulangers, en les obligeant à acheter les farines de sa minoterie. Une fois ce résultat obtenu, il ferma l'établissement qui allait ainsi se trouver vacant et tout prèt à servir de champs d'expérience aux désirs de municipalisation du pro- . syndic.
À peine la nouvelle municipalité était-elle arrivée au pouvoir que les ouvriers boulangers lui rappelèrent que c'était grâce à eux qu'elle y était parvenue : ils lui envoyèrent un mémoire-exposant leurs doléances, et en menaçant de faire grève, priaient le pro-syndic de négocier pour eux avec les patrons.
Il réclamaient amélioration de leur sort et l'établissement d’un tour de travail qui leur permit d'être employé sinon tout le temps. du moins à des intervalles
Le pro-syndie se mit done en rapport avec les patrons ; mais ceux-ci déclarèrent ne pas accepter la discussion et demandèrent au contraire une révision du tarif de 188% pour élever le prix du pain.
Déjà assez peu favorablement disposé envers les patrons boulangers, ses adversaires polititiques, le pro-syndic accueillit avec dépit cette réponse.
I leur fit savoir cependant qu'il acceptait la révision du larif en vigueur : mais c'était avec l’idée, au lieu de relever les prix, de les rabaisser au contraire de 0 fn. 02 le kilogramme.
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Ils étaient les suivants pour la première quinzaine d'août 1902 :
fre qualité: . . . . .7 040 le kilogramme.
SAME ER ei 20 199 — SN de 24 18 026 —
Ils furent portés pour la seconde quinzaine à :
PAQUeltÉ MRC EN DIS Se Kilos rarmme:
DRE RES AT MEL 0RA0 — CO ta Le 024 —
Cette baisse de prix était-elle justifiée autrement que par les désirs du pro-syndic ? Il ne semble pas. Ni les prix de la main-d'œuvre. ni ceux de la matière première n'avaient diminué. Les premiers au contraire étaient sans cesse menacés de hausse, et les seconds, s'ils avaient diminué quelque peu, ne justifiaient pas cette baisse de 0 fr. 02 par kilogramme. En effet en juillet le prix moyen de la farine Taganrok première qualité avait été de 32 francs le quintal et en août 31 fr. 75, soit une réduction de 0 fr. 25 seulement par 100 kilogrammes. Celui de la farine Taganrok deuxième qualité de 25 fr. 50 le quintal en juillet, était à 25 francs en août, soit une réduction de 0 fr. 50 par quintal, ce qui ne peut expliquer la réduction de 2 lires par 100 kilogrammes de pain, d’un mois à l’autre.
Cette mesure sembla, non sans quelque raison, aux patrons boulangers une provocation : ils déclarèrent qu'il n’accepteraient pas ce nouveau tarif et qu'ils ne pourraient continuer leur industrie dans ces conditions.
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Malgré cela, le tarif fut confirmé pour la première quinzaine de septembre.
Désireux de ne pas recourir immédiatement à la mesure radicale de la fermeture de leurs fours, les patrons usèrent d’expédients. Ils essayèrent d'abord de se rattraper sur la qualité du pain : puis ils cessèrent de fournir les petits revendeurs qu'ils apprevisionnaient chaque matin moyennant un droit de revente de 5 0/0.
Mais cela ne fit qu'envenimer les choses, et leur situation devenait tous les jours plus critique. D'une part ils étaient en but aux réeriminations incessantes des habitants qui se plaignaient de la qualité du pain, de l’autre ils étaient menacés par une administration communale très hostile à leur égard. Enfin le conflit avec les ouvriers s’aggravail de jour en jour.
Ils envoyèrent alors au pro-syndie un ultimatum déclarant catégoriquement que si les prix anciens n'étaient pas rétablis et l'agitation des ouvriers apaisée, ils se décideraient à fermer leurs fours. Il se déclaraient prêts cependant à accepter un tarif nouveau et plus rationnel (celui de 1884 étant un peu vieux) etils ajouaient qu'ils seraient heureux de voir la commune exploiter elle-même, concurremment avec eux, une boulangerie de comparaison. |
Après quelque temps d'hésitation, le Conseil communal accepta de faire cesser le tarif de 1884 et décida
d’en.faire établir un nouveau.
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De leur côté les ouvriers avaient décidé de se soumettre au nouveau tarif et d'accepter à l'avance les salaires qui leur seraient alloués par lui.
Le conflit semblait donc en voie de s’apaiser lorsqu'une difficulté de détail vint lout remettre en question el le faire rouvrir dans loute son acuité.
La Commission, chargée d'établir le nouveau tarif, ayant décidé de prendre pour base de ses évaluations le prix du blé et non celui des farines et le prix de mouture dans un moulin à eau, au Heu d'un moulin à vapeur, les patrons boulangers, par la voix de leur président, le sieur Messina, protestèrent. |
Obligés de faire moudre le grain dans des moulins à vapeur, ils déclarèrent ne pouvoir accepter un tarif élabi d’après un coût de production beaucoup moindre que le prix réel. Ils ne prendraient pas part aux opérations de la Commission auxquelles ils avaient été conviés.
Celle-ci, composée des seuls amis du pro-syndie, se mit done à l'œuvre le 24 septembre 1902, et tout en attribuant un salaire de 2 fr. 10 par fournée aux ouvriers, salaire que ceux-ci demandaient, elle concluait à une réduction nouvelle des prix de 0 fr. Of par kilogramme.
Ces conclusions rendues publiques, les patrons boulangers refusèrent de les accepter, et le 3 octobre, les tarifs en vigueur au mois d’août ayant été confirmés pour la première quinzaine d'octobre, ils firent parvenir au pro-syndic, par ministère d'huissier, une décla-