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ration où ils se disaient prèts à fermer leurs fours si le tarif n’était pas augmenté.
Cette menace n'était pas faite pour troubler le calme de M. de Felice ; déjà, dans plusieurs réunions qu'il avait eues avec les patrons, il les avait menacés de municipaliser leur industrie : « C’est là, leur avait-1l « dit souvent, un service qui rentre bien dans les attri- « butions d’une commune moderne. »
La grève des ouvriers vint lui permettre de mettre son plan à exécution.
Au surplus le municipe n’était-il pas dans une situation telle qu'il se trouvait presque naturellement amené à gérer lui-même directement cette industrie ?
D'un côté les patrons boulangers menaçant de fermer leurs fours ; de l’autre les ouvriers en grève ; n'était-ce pas là un de ces cas où il est du devoir strict d'une commune d'assurer elle-même ce service d'intérêt général de la fabrication du pain ?
Le 14 octobre 1902, dans une grande réunion des ouvriers boulangers, M. de Felice annonça son intention bien arrêtée de municipaliser le service de la boulangerle.
Un grand enthousiasme accueillit cette proposition, et les ouvriers sortrent de la réunion en acclamant le pro-syndic et en chantant l'hymne des travailleurs.
Le soir même, le Conseil communal réuni d'urgence, s'appuyant sur l’article 151 de la loi communale et provinciale du # mai 1898, décidait à l'unanimité de louer
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l’élablissement de M. Prinzi, inoccupé et tout prêt à fonctionner, et d'autre part intimait l'ordre aux patrons boulangers de mettre leurs fours à la disposition du municipe, celui-ci s’obligeant à leur en payer la location.
Deux Commissions étaient nommées : l’une ayant les attributions financières, l'autre les attributions administratives et chargées loutes deux de pourvoir aux premières exigences de la nouvelle industrie municipale. Un crédit de 10.000 francs était ouvert pour parer aux dépenses de première installation.
Gependant, le délai imposé par la loi aux patrons boulangers,-entre la menace de fermer leurs fours:et sa mise à exécution possible, expirait 1e 17 octobre à minuit.
La ville aurait-elle du pain le lendemain matin ?
Nous empruntons ici à M. Cicero le récit des événements.
« La 17, au soir, l’autorité municipale, qu'une seconde déclaration des patrons n'était pas arrivée à persuader, fit réquisitionner les fours qui lui convenaient : elle en choisit 22 sur 67, outre l'établissement Prinzi qui en possédait douze. Commencée le 17 au soir, l'opération de l'occupation des fours se prolongea jusqu'aux premières heures du 18 .et le pain manqua.en ville ce matin là.
€ Ayant pris possession des fours qui lui convenaient,. et cela par un arrèlé du pro-syndic pris au nom de salut
public, l'autorité assigna à chaque four une équipe de
er
“huit ouvriers, un surveillant et un garde municipal à qui fut confié la responsabilité de la production et de la distribution du pain (1). »
I faut signaler quelques dispositions prises en mème temps par le pro-syndic :
1° Pour 100 kilogrammes de farine fournis, les neuf ouvriers devaient rendre à la commune 118 kilogrammes de pain dans les proportions suivantes : Première qualité 13 kilogrammes ; deuxième 76 kilogrammes ; troisième 29 kilogrammes ; total : 118 kilogrammes ;
2° Chaque soir le surveillant devait indiquer à la Commission chargée de la caisse, le chiffre du pain vendu ; chaque soir aussi, il fera le bilan des farines reçues et du pain produit en sorte que l’on puisse connaître réellement la situalion ;
3° Le pain sera vendu bien cuit et à juste poids : en cas de contravention, l’équipe qui aura travaillé le pain sera responsable ;
4° Tous les fours devront avoir chaque jour le mème nombre de fournées, et la Commission établira le nombre moyen des fournées ;
5° Les ouvriers seront responsables de la qualité du pain (2).
Le 18 octobre au soir, le système commençait à fonc-
(1) Voir Cicero. Journal des Économistes. Rome. Décembre 1904. (2; Ces prescriptions furent publiées par le Corrière di Catania, 18 octobre 1902.
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tionner et le soir les habitants qui avaient dû se passer de pain le malin pouvaient goûter au nouveau pain municipal. On leur dit que seuls, les patrons boulangers élaient responsables du manque de pain de la matinée, et que d’ailleurs ce petit inconvénient serait largement compensé par les avantages immenses qu'ils retireraient de la nouvelle institution.
Du reste tous les moyens furent mis en œuvre pour vanter les bienfaits de la municipalisation : Le Corrière di Calania, organe de l'honorable M. de Felice, fit une campagne vigoureuse ; il fit valoir les avantages financiers qui en résulteraient pour la commune et le pro-syndie évaluait déjà à 50.000 lires les bénéfices annuels. On annonçait triomphalement que les chimistes avaient trouvé la qualité du pain municipal bien supérieure à celle des fours privés : un conseiller municipal médecin, un peu enthousiaste, proclamait au bout de 15 jours d'expériences, que le nombre des maladies d'estomac avait sensiblement diminué depuis la municipalisation (1).
Malgré cela un vif mécontentement se faisait déjà sentir dans la cité : le journal opposé à la nouvelle administration communale, la Sicilia, s'en fit l'écho. On se plaignait de la mauvaise qualité du pain, de ce qu'il n'avait pas le poids : on prévoyait des pertes
énormes qui viendraient encore grever le budget com-
(4) Corrière di Catania, 19 octobre 1902.
munal déjà en fort mauvais état. On reprochait surtout au pro-syndic, cerlains de ses arrêtés que l'on considérait comme de véritables « Ukases » : ainsi celui par lequel il avait ordonné aux employés de l'octroi de consigner à la disposition du municipe tous les charriots de bois entrant en ville, et de les envoyer à la boulangerie municipale, sous prétexte que les boulangers avaient acheté tout le bois et voulaient ainsi affamer la cilé (4).
On lui reprochaiït aussi de faire peser à l'octroi les sacs de farine destinés aux boulangers sans faire peser ceux destinés à la boulangerie municipale et surtout de dispenser des droits d'octroi les seconds, les faisant retomber complètement sur les premiers seulement. C’est ainsi que les prix pour le municipe étaient les suivants : semoule, 311. 75 ; fleur de farine prenuère qualité, 271. ; fleur de farine deuxième qualité, 25 L. ; tandis qu'ils étaient pour les particuliers : semoule, 33 L ; fleur de farine première qualité, 291. 50 ; fleur de farine deuxième qualité, 28150 (2).
M. de Felice avoue avoir usé de ce procédé une fois, mais : Qce fut, dit-il un jour, que les propriétaires des « moulins. pour combattre la mumicipalité, avaient € vendu les farines une lire de moins aux boulangers € privés qu'à la Commune : c'était, ajoute-t-il, pour € faire respecter les droits de la Commune ».
(1) Sicilia, 21 oclobre et 25 octobre 1902.
(2) Corrière della Sera, 20 février 1903.
En al —
D ailleurs, homme d'action et de lutte, le pro-syndic était loin de se laisser abattre par toutes ces objections et les difficultés qu'il rencontrait : il estimait que les quelques inconvénients existants résullaient de l’organisation un peu hàtive du nouveau régime et que le temps et une meilleure organisation les feraient bientôt disparaitre.
Cependant {ous ses désirs n'étaient pas réalisés et il pensait à la systématisation de l’entreprise, à l’agrandissement de l'établissement Prinzi de façon à y concentrer toute la production et à abandonner ainsi les anciens fours'qu'il avait fait occuper, mais dont l'émiettement était une cause de désordres. Déjà surtout 1l songeait à établir le monopole.
Mais les blâmes et les critiques devinrent tels que l'administration voulant savoir si vraiment elle était soutenue dans son entreprise par la majorité des 'habitants, résolut de recourir à un referendum.
Le 17 novembre, un arrèté du pro-syndic invitait le peuple ‘Catanais à venir manifester sa volonté sur la question de la municipalisation du pain.
Cette idée d’un referendum était-elle bonne en l'occurrence et convenait-elle à une ville comme Catane où le peuple était absolument inapte et inaccoutumé à ce mode de gouvernement direct ? M. Cicero en doute. « Le referendum dit-il, est une excellente chose ; mais quand on demande au peuple : € convient-ilde municipa-
liser l'industrie du pain ? », le peuple a le droit de se de-
nn
mander à son four : mais convient à qui ? au peuple ou à la commune ? au consommateur ou au producteur ? et convient à quel point de vue : économique, hygiénique, polilique ou social ? Il est certain, ajoutet-il, que dans le cas concret de Catane, où pour la première fois, et dans des circontances très difficiles, 11 était appelé à fonctionner, dans un corps électoral dont le n1veau est au-dessous de la médiocrité, il devait donner un mauvais résultat (1). »
Le journal Za Sicilia, qui proposa un referendum sur le referendum, inséra à cette occasion des lettres assez significatives : « Nous assisterons, disait lune à ce spectacle : tous les amis de l'administration actuelle qui sauront bien qu'ils font un acte politique, viendront seuls aux urnes. La question du pain restera dans l'ombre, et d’ailleurs il n°y à pas que les électeurs qui mangent le pain (2). » «Il est très bien, disait un autre, de proposer un referendum quand on veut municipaliser un service quelconque ; mais à Catane, on nous le propose quand il y à déjà un mois que le service municipal fonctionne et que lon fait répéter à tous les échos que l'expérience à très bien réussi (3). » « Pourquoi un referendum, écrivait encore un autre habilant de Ca-
ane, si le pain municipal, soit au point de vue écono-
(4) Cicero, décembre 1904.
(2) Sicilia, 17 novembre 1902.
(3) Sicilia, 18 novembre 1902.
mique, soit au point de vue hygiénique, est meilleur que le pain des boulangeries privées ; aucun doute que, dans ce cas, tous les citoyens le préfèreront, et qu'ainsi les patrons boulangers seront obligés de fermer par manque de clients, el ainsi la municipalisalion s’accomplira d'elle-même définitivement (4). »
L'idée proposée par La Sicilia fut rejetée et le referendum eut lieu le 26 novembre 1902. Sur 9.785 électeurs inserits, 5.209 votèrent en faveur de la municipalisation ; il y eut 145 non. On cria bien à la fraude électorale, mais nous n'avons pas à entrer dans cette question épineuse.
Forts de l'appui de la grande majorité des électeurs, la municipalité se préparait done à établir définitivement l’entreprise, quand, le 2 décembre les patrons boulangers firent savoir qu'ils désiraient rouvrir leurs boutiques et qu'ils étaient prêts à accepter les prix imposés par la municipalité et les conditions d'hygiène qu'elle exigeait d'eux.
Bien que cela vint contrarier les plans du pro-syndie qui désirait réaliser le monopole au profit de la commune, l'autorisation demandée fut accordée à quarante-deux boulangers. Mais, le 7 décembre, une commission d'hygiène passait pour voir si les règlements étaient appliqués et retirait à trente-cinq d’entre eux l'autorisation accordée. Sept boulangers continuèrent
(4) Sicilia, 21 novembre 1902.
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donc seuls à concurrencer le municipe ; les autres obtüinrent de lui la faculté de vendre le pain municipal, avec un privilège sur les ventes en compensation du dommage que leur causait la commune en ordonnant la fermeture de leurs établissements.
Nous verrons plus tard que cette sorte d’indemnité fut une des raisons principales qui amenèrent la ruine de l’entreprise.
C'est à cette époque seulement, le 27 décembre 1902, qu'une délibération du Conseil communal intervint raüfiant l’état de fait existant depuis le 18 octobre : elle était ainsi conçue :
1° Toute demande nouvelle des patrons boulangers, ayant pour but d'obtenir l’abolition du calmière est repoussée ;
2° Le service du pain est désormais assuré par la municipalité ;
3° Est ratifiée, la délibération d'urgence du Conseil communal du 16 novembre relative à la location de la boulangerie Prin ;
4 Est ratifiée également la délibération d'urgence du 2 décembre concernant la dépense pour la construction de 18 fours nouveaux dans l'établissement Prinzi.
En effet, une convention passée avec M. Prinzi établissait un prix de location de 5.5001. par an et 18 nouveaux fours étaient construits au prix de 3001. l'un; peu
après, d’ailleurs, le nombre des fours était porté à 41 ;
el un nouveau pétrin mécanique et un: four à vapeur pour la production dt: pain français étaient ajoutés.
Le service de contrôle était.confié à une Commission communale composée de personnes qui avaient assuré les débuts de Fentreprise : la production quotidienne était alors de 400 kilogrammes.
Jusqu'au mois de mars 1903, il n’y eut pas de difficultés avec les boulangers qui continuaient à fabriquer pour leur compte : mais, dans les premiers jours de mars, le pro-syndie ayant retiré aux boulangers la faculté de: vendre le pain pour le compte du municipe, ceux-ci décidèrent encore une fois de rouvrir leurs fours et s'adressèrent à divers établissements de meunerie pour obtenir des farines. L'établissement Prinsi leur en refusa, et les autres meuneries furent Bientôt obligées de renoncer à fournir ces nouveaux clients.
Voie en effet ce qu'avait imaginé le pro-syndic :
P’ordinaire on perçoit un droit d'octroi sur les farines et la fixation en est très simple. Connaissant le poids d’un sac de farine, on multiplie ce poids par le nombre de sacs comptés sur la voiture et on obtient ainsi la taxe à percevoir : au lieu de cela, depuis que les boulangers avaient rouvert, les employés de loctroi, sur l’ordre du pro-syndic même, s'étaient mis à peser les sacs un par un et à faire passer à leur contenu divers examens, et ils ne se gènaient pas pour répéter plusieurs fois de suite l'opération du pesage. Il en résultait un gros préjudice par suite de la perte de
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la farine et de la perte du temps, et c'est pour éviter ces ennuis el ces tracas que les établissements meuniers, qui recevaient de nombreuses plaintes des patrons boulangers, refusèrent bientôt de les approvisionner ou bien exigèrent un prix supérieur de 11. par quintal à celui qu'ils faisaient à la boulangerie municipale.
Les boulangers se rendirent bien à la préfecture pour protester, mais ce fut en vain. Toute concurrence devenait impossible et les contraventions pour les motifs les plus futiles tombant sans cesse sur eux, les plus forts d’entre eux qui avaient pu résister jusqu'alors se décidèrent à fermer leurs fours. L'administration communale arrivait à ses fins, et après six mois de lutte réalisait enfin le monopole.
Cependant le pro-syndic sentant bien que c'était une véritable expropriation forcée qu'il avait fait subir aux patrons, conclut avec eux, en avril 1903, un accord par lequel le service de distribution du pain municipal leur était accordé avec un droit de 7 1. par jour à titre de rachat pour la cessation de leur commerce et de louage de leurs locaux.
Le 12 septembre, un accord nouveau intervenait qui fixait définitivement les conditions de vente qui leur
étaient accordées (1).
(4) Voir plus bas : Rapports des ex-patrons avec la municipalité, p. 494. ‘
Mais à peine la question des patrons boulangers étaitelle réglée qu'une autre surgissait, menaçante pour le municipe.
Ayant concentré la production dans un local unique, on dut reconnaitre bientôt que la main-d'œuvre employée élait encombrante el excessive ; on songea à la réduire.
Mais c’élait là une question difficile; car le pro-syndic avait fait valoir aux ouvriers qu'un des avantages de la municipalisation serait de supprimer le chômage en employant tous les ouvriers. En réduire le nombre, c'était donc déjà faire faillite à ses engagements et, de plus, s’aliéner le concours de ses troupes les plus fidèles dans les batailles électorales futures.
Malgré cela, le pro-syndic en congédia quelques-uns en avril 1903 : mais cela provoqua de graves désordres : une lutte sanglante entre les ouvriers renvoyés et ceux qui travaillaient encore eut lieu danslesrues de la ville, et le pro-syndic lui-même reçut, dans la mêlée, un coup de couteau d’un ouvrier qu'il avait renvoyé. Devant ces désordres, le pro-syndic ordonna de reprendre tous les ouvriers, mais en les divisant en équipes.
À la fin de 1903, il y en avait 400 : ils étaient payés à la journée et non plus à la tâche, et leurs salaires moyens élaient de 31. pour les surveillants, 21.75 pour les lavoratori et 21. 25 pour les braccianti, soit une augmentation de 0.70, 0.50, 0.40 sur les salaires qui leur étaient payés par les patrons boulangers.
A la journée moyenne de 12 et 13 heures était subs-
tn
tituée en principe la journée de 8 heures avec un intervalle de 24 heures tous les 5 ou 6 jours (4).
Au mois d'avril 1904, on jugea nécessaire de mettre à la tête du grand service municipal un directeur technique, et les deux Commissions qui avaient jusqu'alors présidé au développement de l'industrie furent dissoutes (2).
On s’imagine facilement le bruit que l'expérience de Catane avait fait non seulement en Sicile, mais dans toute l'Italie. De Rome, de Turin, de Naples, de Milan, économistes ou journalistes accoururent. C'était en effet la première tentative de ce genre qui avait lieu en [talie, et on désirait en connaitre les premiers résultats, . afin de savoir s’il n’y avait pas là une solution pratique à la question toujours actuelle du bon marché et de la qualité du pain.
Nous citerons seulement parmi les plus sérieuses enquêtes celle de M. Buffoli (3), le directeur de l'immense Union coopérative de Milan, celle de M. L. Bargini (4), rédacteur au Corrière della Sera, de Milan, l'étude si complète de M. Cicero (5). parue dans le Giornale degli
(4) Voir plus bas: La Municipalisation et les ouvriers, p. 108.
(2) Voir plus bas : Rapports avec le Municipe, p. 143.
(3) ZL nostro giornale, organe de l'Union coopérative, nos de février 4903, mars, «vril 1903, février 1905, août et octobre 1906.
(4) Corrière della Sera, mars 1903.
(à) Gicero. Giornale degli economisti, décembre 1904, janvier, avril, juillet 1905.
economisti, et qui nous a été d’un précieux secours, et enfin celle de M. Tenerelli, professeur de droit à l’Université de Catane, où nous avons puisé aussi de très utiles données (1).
Un point que tous étaient unanimes à reconnaitre était que l’expérience était bien le résultat des efforts énergiques et inlassables de M. de Felice, le pro-syndic de Catane ; et puisque nous en avons l’occasion, nous donnerons 1c1 le portrait qu'en traçait un correspondant d’un journal de Milan venu à Catane pour étudier la boulangerie : ,
« La popularité de M. de Felice est quelque chose qui dépasse les bornes de l'imagination.
« M. de Felice passe-t-11 dans une rue ? C’est un échange continuel de saluts, de poignées de mains, de reconnaissances de vieux amis qu'il n’a pas vus depuis vingt ans. La foule la plus mélangée à des rapports avec lui. Cet homme singulier, en moins de cinq minutes, aura serré la main d’une population d'amis de toute espèce : ouvriers, journalistes, officiers, employés, politiciens, prêtres, typographes, viveurs, archevêques, attachés d’ambassade, ex-détenus politiques, princes du sang, diplomates, conspirateurs, professeurs, jeunes et vieux, femmes et enfants, riches et pauvres. Une marée humaine ! (2). »
(4) Tenerelli. La municipalisation du pain, 1905. (2) Interview de M. de Felice dans 27 Tempo, 23 janvier 19083.
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Ilest difficile en effet de voir un homme plus entouré : — sa popularité ourne même à la dévotion — mais en même temps plus puissant el plus tenace.
Mais, au contraire, ils étaient loin de reconnaitre tous à la municipalisation les effets bienfaisants que le pro-syndic s'était flatté d'amener. D'ailleurs, les plaintes arrivaient nombreuses sur la qualité et la fraicheur du pain.
On parlait d’un conseiller communal qui faisait venir chaque jour son pain d'un village voisin pour éviter de manger celui de la boulangerie municipale.
Un autre jour, on racontait que le colonel d'un régiment en garnison à Catane avait dû refuser le pain pour ses hommes, à cause de la mauvaise qualité.
Enfin la ville de Riposto, au cours d'une grève des boulangers, ayant fait venir du pain de Catane, les habitants l’auraient refusé pour la même raison.
Les journaux s'étaient emparés de ces faits ; on parlait de graves fraudes qui se commettaient journellement dans la boulangerie municipale. Enfin on affirmait déjà que les pertes subies par la commune, du fait de cette expérience, étaient énormes et constituaient une véritable faillite. Tous ces bruits circulant avec persistance dans la ville, et des dénonciations continuelles arrivant à l'autorité au sujet de la conduite des directeurs de la boulangerie, une enquête parut à tous s’imposer.
Dès les premiers jours de juin 1904, à la suite d’une
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plainte déposée contre le directeur, le pro-syndic avait lui-même procédé à une enquête sommaire sur la gesüon de celui-ci. Les résultats de cette enquête et le désir de satisfaire les concitoyens l’'amenèrent à proposer au préfet de confier à un fonctionnaire du gouvernement le soin de faire une enquête très sérieuse sur la boulangerie.
Le préfet, M. Bedendo, chargea de cette mission M. Poidomani, comptable de la préfecture.
Le pro-syndic aurait voulu que tous les citoyens pussent parliciper à l’enquête et en vérifier l'exactitude, et dans ce but il avait fait demander à chacun des journaux locaux un représentant. Le commissaire du gouvernement devait présider les séances. Mais: dès la première séance, le représentant de Za Sicilia ayant demandé à être assisté d’un expert en comptabilité, et cette autorisation lui ayant.été refusée, déclara se retirer, et dans ces conditions les autres commissaires déclarèrent s’en rapporter à la compétence des délégués de la préfecture, MM. Anceschi et Poidomani, à qui ils laissèrent le soin de procéder seuls à l’enquête.
D'ailleurs, il restait encore aux citoyens la possibilité de faire une enquête personnelle, puisque les-livres de comptabilité étaient laissés à la disposition de qui en voudrait prendre connaissance, et que, par une lettre du 5 juillet, le pro-syndic invitait ses amis et adversaires à venir exercer eux-mêmes leur contrôle : propo-
sition qui ne fut d’ailleurs pas relevée.
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Ce n’était pas une tâche facile qui était échue aux délégués de la préfecture.
Depuis l'ouverture des fours jusqu’au noie avril1903, les livres avaient été tenus d’une façon fort irrégulière et peu rationnelle : seul, le mouvement des entrées et des sorties d'argent avait été tenu par la Commission financière nommée par la commune. Ce n'était que le 4 avril 1903, quand le directeur avait été mis à la tête de l’entreprise, que la comptabilité avait été plus méthodiquement organisée, encore, nous dit Fenquête, que cette comptabilité ne fût pas un modèle (4).
Nous n’entrerons pas ici dans le détail des faits révélés par l'enquête ; nous aurons occasion de les faire apparaître dans la suite ; qu'il nous suffise de dire que la gestion de l’entreprise, du F8 octobre 1902 au 1°" juillet 1904, donnait une perte totale d'exploitation, vols compris, de 147.594 [. 15.
L'enquête examinait successivement les résultats économiques, hygiéniques et sociaux de l’entreprise.
Au point de vue soctal, elle concluait que la municipalisation avait bien contribué à supprimer le conflit permanent entre ouvriers et patrons, que les salaires des ouvriers avaient été sensiblement améliorés, et que la question du chômage avait été en partie résolue par elle ; mais, tout cela aux dépens mèmes de Fentreprise.
(1) Enquête de 1904, p. 16.
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Au point de vue hygiénique, elle reconnaissait que les conditions de travail avaient été beaucoup perfectionnées, mais que l’organisation des fours était loin d'être encore à la hauteur des progrès modernes, et qu'il n’élait pas bien sûr que la qualité du pain fût bien supérieure à celle des boulangeries privées.
Enfin au point de vue économique, si le prix du pain avait été réduit de quelques centimes, ç'avait été au détriment de la caisse communale, puisque, comme nous l’avons déjà dit, la perte totale se montait à près de 150,000 I.
Malgré cela, l'enquête ne concluait pas à la fermeture de la boulangerie : elle estimait qu'avec une organisation metïlleure de la comptabilité, la réduction du nombre des ouvriers, et un contrôle plus sévère, la commune pourrait arriver à combler le défiert et l’entreprise à se développer.
D'ailleurs le pro-syndic n’était pas homme à se décourager de ces résultats. Il contestait tous les chiffres, et jusüfiait même le déficit par des raisons politicosociales.
S'il y avait à la boulangerie un grand nombre d'ouvriers, C'était, disait-1l, parce qu'il n'avait pas cru pouvoir faire autrement que de rembaucher tous les ouvriers que la fermeture des fours privés avait laissés sans travail.
De même s’il n'avait pas cru devoir augmenter le prix du pain proportionnellement à l’augmentation du
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prix des farines survenue pendant l'hiver 1903, ç'avait été pour ne pas offrir aux fauteurs de troubles une occasion de désordres, et c'était à cette raison qu'il altribuait la plus grande part du déficit.
Enfin il ne fallait pas s’étonner qu'une organisation aussi neuve, surgie si promptement dans des conditions si difficiles ne réalisàt pas du premier coup la perfection et cela expliquait encore en grande partie le déficit.
D prétendait enfin que ce déficit ne représentait pas une perte annuelle d'exploitation, mais seulement une dépense occasionnelle, venant de la nécessité où l’on s'était trouvé d'indemniser les patrons boulangers, de l'expropriation forcée qu’on leur avait fait subir et que cette source de dépenses disparaitrait bientôt, permettant ainsi à l’entreprise de réaliser de gros bénéfices (1).
Quoiqu'il en soit, il résultait clairement de l'enquête, que l’expérience était loin d’avoir donné les résultats magnifiques que le pro-syndic en attendait pour les ouvriers, pour les consommateurs, ou pour la commune.
Dès que les résultats furent connus, les journaux les commentèrent : les attaques devenaient tous les jours plus violentes et la situation de l’entreprise tous les jours plus critique.
À la suite des dénonciations, et sous le coup de soup-
çons graves, le directeur donnait sa démission en
(i) Voir M. de Felice Giuffrida : La municipalizsazione del pane à Catania, p. 12. Catane, 1903.
re
août 1905, et le Conseil communal décida alors de laisser la direction technique aux surveillants alors en fonetions, ef la direction administrative à une commission provisoire composée du pro-syndic lui-même et de deux assesseurs.
C'est peu de temps après l'enquête que quelques habitants de Catane, du parti opposé à l'administration communale, désireux de briser le monopole de fait créé au profit de la municipalité et en mème temps de se procurer du pain de meilleure qualité, décidèrent de fonder une boulangerie coopérative. Le premier four fonctionnait le 2 juillet 1904, au grand désappointement du pro-syndie. Le nombre des coopérateurs qui était de 86 seulement le jour de la constitution, s'élevait ce jour-là à 256, et montait rapidement à 912 le 31 décembre 1904, soit après un semestre seulement d'exploitation.
Voici comment le rapporteur du premier exercice de la coopérative, en expliquait la naissance : « Vous connaissez tous, Messieurs, la principale cause qui a fait surgir et prospérer notre coopérative : le monopole abusif du municipe dans la fabrication du pain qui nous obligeait à manger du pain de qualité souvent médiocre, et à le payer à un prix supérieur au prix
de revient (1) ».
(1) Relasione del Consiglio di Amministraszione della Cooperativa, jusqu'au 31 décembre 1904.