‹ La boule de vermeilChapitre 22 sur 46 · DE JACQUES TITILLE A LEO'ARD LIDO · texte numérisé non relu

DE JACQUES TITILLE A LEO'ARD LIDO

Mardi, 5 juillet.

Je reçois toujours avec une incomparable joie de tes nouvelles, mon très bon Léonard, mais je ressens une profonde tristesse à te savoir en crainte. Donne-moi beaucoup de détails sur tes affaires pour me rassurer, car je suis à cette heure le plus peiné des amis. Tu me dis de te parler des marchés d'Agamples et je suis bien grandement joyeux de te pouvoir être utile en ceci.

Ma tout aimable hôtesse à qui je parlai négligemment de cette affaire m'enseigna à qui m'adresser ; je m'habillai prestement pour aller voir ce monsieur qui a nom Blorisse, et je descendais mon escalier de bois sculpté, quand je rencontrai mes deux belles servantes qui. chacune soutenant un côté, montaient une caisse arrivant à mon adresse. Du geste, je m'offris à les aider et voulus me mettre à la place de Suzette, que je crois bien préférer ; esquissant une moue des lèvres, elle parut me blâmer de mettre en doute sa robustesse. Pour leur éviter de porter trop longtemps cette caisse, je courus ouvrir ma porte, près de laquelle je m'effaçai.

Leurs regards au passage parurent me remercier et, quand elles eurent déposé à terre leur fardeau, je me trouvai très troublé, me demandant si je leur donnerais cinquante centimes à partager, ou bien cette somme pour cbacune, ou bien s'il était indiscret de leur rien offrir. Tant, que je ne m'aperçus point qu'elles s'étaient enfuies : je me trouvai très ridicule en une si favorable occasion de n'avoir point même observé leurs agréables extérieurs ni les traits ainsi approchés de leurs visages riants.

Bref, je laissai là cette malle qui, tu le peux remarquer, arrivait quatre jours après moi grâce au peu de zèle de messieurs les employés de chemin de fer ; puis, quittant mon hôtel, et même la rue du Chat, je me mis à longer une sorte de route ombragée et suivie par une jolie rivière, qu'on appelle ici Promenade des Jardiniers. De chaque côté, en effet, s'étendent d'immenses lignes de cloches à melon, de châssis qui reflètent le soleil et de serres qui troublent les yeux ; puis il y a des rangées d'artichauts à perte de vue et, je pense, de tous les légumes connus. Mais ce qui réjouit mon regard à un tournant de la promenade, ce fut un jardin rouge, blanc, multicolore de toutes les fleurs de l'été et qui me parut être la possession d'un marchand de plantes. Je me hasardai à entrer et l'on me reçut fort courtoisement. Pour dire tout et vite : je m'enquis d'une gerbe de fleurs de la mesure d'une brassée à peu près et qui me coûta six francs vingt-cinq, somme

fort modique d'autant plus que l'on s'offrit à me la faire porter aux m Trois Chats Bleus ».

Tu me demandes la raison de tout cela : elle est naturelle, et la voici :

Quand je rentrai à mon hôtel, je trouvai mes deux servantes, les poings sur leurs belles hanches, fort intriguées à cause de la gerbe qu'on venait d'apporter. Je les priai de me monter un seau d'eau et elles m'obéirent rapidement, portant à deux leur seau, avec inconvénient, mais pour prendre prétexte à monter chez moi l'une et l'autre. Elles emplirent d'eau les trois vases de ma cheminée et la petite corbeille de saxe que j'ai toujours sur mon bureau ; puis, à mon ordre tout courtois, elles y placèrent des fleurs avec goût. Les vases remplis, il restait, tu le penses avec raison, les trois quarts de ma botte fleurie. Je jouai la surprise — pour ménager ma modestie — et je leur fis entendre qu'elles eussent à orner la grande salle de l'auberge et le salon d'attente avec ces fleurs qui restaient, et que surtout elles n'eussent garde d'oublier leurs virginales et radieuses petites chambres —

Le compliment fut bien entendu. Marianne ouvrit si grands ses yeux noirs que j'eus peur ; Suzette sourit avec une grâce infinie et je connus par là qu'elle était la plus intelligente. Ce trait ne contribua pas peu à confirmer mon jugement sur mes deux jolies filles : Suzette est, tout compte fait, ma préférée, ma plus aimée petite amie...

Ne t'inquiète pas à cause de cela, mon cher Léonard, je ne suis pas près de t'oublier. Du reste ,je crois fortement qu'il ne s'agit pas d'amitié entre mon petit être et celui de ma chère Suzette ; mais le mot est si grave que je n'ose le prononcer.

J. TlTULLE.

DU MEME AU MEME

Jeudi, 6 juillet.

J'avais bien résolu, cette fois, de me lever assez tôt pour jouir du lever du soleil au petit coin de ciel et de nature qui m'est accordé sur la gauche de mon horizon. J'ai tenu ma parole, mon bon ami, et, comme j'ouvrais ma fenêtre, je me suis fort étonné de voir un de mes forgerons amener en sifflottant un cheval noir qui boitait par manque de fer, et Framond,le patron luimême, forgeant avec énergie et prudence un fer rouge qui lançait mille feux à chaque coup de marteau. Je m'intéressai quelque temps à voir travailler cet homme si bien fait et si beau,quoique sale et mal vêtu. L'habileté avec laquelle son lourd marteau s'abattait sur le

fer, puis retombait sur l'enclume avec un double bruit retentissant, me donna de l'admiration.

Le lever du soleil fut fort admirable lui aussi, et ces changements de coloris de tout un coin de la surface céleste me troublèrent étrangement et me firent faire cent réflexions qui aboutirent à me convaincre d'ignorance.

A peine suis-je à ma fenêtre depuis quelques minutes, et voici des contre -vents qui s'ouvrent de tous côtés. Les Agamplois sont matineux, et je les tiens pour cela gens pratiques. La musique monotone des volets qui frappent le mur est fort amusante, et surtout à cause de son inévitable régularité : l'on entend la fenêtre qui s'ouvre ; puis, les crochets sonnent ; soudain les deux volets d'un coup brusque frappent ; deux bras menus plus ou moins beaux, plus ou moins velus rentrent furtivement, et le bouton tourne, qui clôt à nouveau la croisée.

J'avais treize fois entendu cette scène innocente de la comédie des petites villes, quand j'aperçus les beaux yeux de M"e Marianne à la porte des « Trois Chats Bleus ». La belle fille à qui ils sontporlaitsous son bras une bouteille de vin blanc et dans ses mains un pain d'environ deux livres qu'elle porta directement aux rudes travailleurs du « Chat -Ferrant ». Elle donna le pain à son père qui se mit à le couper en quatre, et sa bouteille à celui des forgerons qui se nomme Jean et porte de longs cheveux noirs ornant avec avantage les traits vi-

rils et réguliers de son visage. Jean se plut à prier Marianne de boire au goulot la première gorgée et, comme elle le fit en riant, je jugeai que ces noirs ouvriers jouissaient d'un grand bonheur, buvant à la source que de si jolies lèvres avaient inaugurée. Jean ne pensa aucunement aux convenances et but dès après la belle fille, en dépit de son maître, M. Framond, qui le regardait en croisant sur sa poitrine ses bras musculeux. Cet Hercule montra une singulière bonté et ne fit à ce sujet suggestif aucune réflexion. Il se contenta de boire après Jean et de passer la bouteille aux deux autres cyclopes qui, buvant quatre gorgées chacun à leur tour, achevèrent avec équité de vider la bouteille. Jean voulut recommencer le jeu pour le morceau de pain : Marianne, amusée, s'apprêtait à faire une petite tranchée avec la parfaite rangée de ses menues dents blanches, quand Framond dit : « C'est bon! » ... et ma pauvre petite servante, l'image des gros sourcils noirs de son père dans l'esprit, s'enfuit, toute rouge, avec le litre transparent et le couteau au pain.

Après que j'eus entendu l'orchestre des volets répéter huit fois sa rythmique mélodie, après que j'eus vu à trois reprises se soulever le rideau intérieur du café des « Chats Bleus », laissant apparaître la mignonne tête de M11* Suzelte, je m'aperçus que toutes les boutiques du quartier étaient ouvertes et que déjà les marchandes de primeurs arrivaient en affluence du côté de la Promenade des Jardiniers. Je comptai sept petites maria

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chandes de fraises, toutes jolies de la même façon naturelle et offrant avec toute une gamme de sourires les petits pots rouges à trois sous des grosses et à quatre sous des petites fraises des quatre saisons. Je ne pus m'empêcher de descendre en acheter un que je payai cinquante centimes de fort bon cœur. Je décidai de rester quelque temps encore dans la rue, où je voyais plus aisément les jolies frimousses des marchandes et surtout une nuée de petites filles qui, sortant de tous cotés, se réunissaient et, la main dans la main, allaient en sages et lentes farandoles vers la maison de Mlle Clochette, l'institutrice. Puis, ce furent les petits garçons, gagnant l'école, en débandade et avec des jeux. Deux passèrent près de moi qui crièrent de rire à me voir manger des fraises dans le petit pot rouge et se sauvèrent, à disgracieuses enjambées et en retournant la tête. Deux autres, qui marchaient doucement sur le trottoir où je me tenais, s'arrêtèrent pour me considérer, les mains aux poches, la bouche ouverte. Je demandai son nom au plus petit et il rougit sans me répondre, ce dont son camarade le blâma en disant : a Ah ! le bête, il a peur ! ;> Je dis à ce dernier qu'apparemment il me dirait bien, lui, comment il

— h Louis Philippe Auguste Bernard Dupuis-Morot », me fut-il répondu si violemment vite que je restai abasourdi quelques minutes. Revenu de ce petit étonnement, je priai Louis Philippe d'accepter mon pot de fraises et je remontai à mon cabinet d'où je t'écris cette

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fidèle relation, me disant moi-même ton fidèle ami.

Titulle.

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