‹ La boule de vermeilChapitre 23 sur 46 · DE TITULLE A LEONARD LIDO · texte numérisé non relu

DE TITULLE A LEONARD LIDO

Dimanche, 10 juillet.

J'ai (racé hier quelques notes sur le marché, mon très cher ; comme la lettre que je reçois de toi me paraît le demander, je t'envoie par courrier cette scène prise sur le vif, avec tout le plaisir que je mets à cette action puisqu'elle te semble utile, et avec toute mon amitié et mes baisers pour les tiens.

Jacques Titulle.

Jacques Titalle, à sa fenêtre, écrit ce que dicte la rue.

Marianne et Suzette sortent de petites tables de fer et des chaises paillées sur le trottoir et les installent commodément pour les pratiques. C'est, en effet, jour de marché.

Une marchande de faïence, tenant son cheval par la bride, arrête sa voiture auprès des « Trois Chats Bleus » .

Elle se met à déballer ses assiettes, vases, pots, plais... — Bonjour mes enfants... Fait rudement chaud ce matin!... Bah ! faut pas se plaindre, le soleil est meilleur que la pluie... En venant du Sourmoye j'aurais sûrement fondu en suées, s'il me restait une livre de graisse. (Elle aligne sur le trottoir ses piles d'assiettes, ses rangs de pots et de plats émaillés. Mes petites servantes, leurs mains dans les poches de leurs tabliers rouges, la regardent avec intérêt. Suzette, à la dérobée, jette un coup d'œil vers ma fenêtre et nos regards se rencontrent à cinq ou six reprises. La marchande continue :) Ah ! celte fois, j'ai apporté de quoi vendre ! Faudrait pour bien faire que je vende tout ça... Voilà que c'est rangé... Fait-il chaud! Fait-il chaud ! (Elle essuie avec un mouchoir orange son front ridé et ruisselant, puis va chercher une chaise au fond de sa voiture. Elle la place derrière sa vaisselle à l'ombre projetée de la banne des « Trois Chats ».De ses yeux aigus, percés tout près de son nez crochu de vieille rusée, elle considère sa marchandise ; soudain elle vise d'un regard oblique la double rangée de vases de nuit:) » Voyez bien ça, mes petites, tous pots de chambre. On en vend ; ça ne manque pas chez nous ! Et bien ! moi qui vous parle, jamais, jamais je ne me suis assise là-dessus !

Marianne. — Mais la nuit... mère Javet !}

La mère Javet. — La nuit, je suis au lit ; je dors.

Marianne. — Quand vous êtes malade ?

La mère Javet. — Malade, moi ? Ah ! ma pauvre petite, j'ai bien autre chose à faire... Allons! il faut que je rentre ma voiture dans la cour.

Elle mène son cheval vers la grande porte de l'auberge et entre. Mes petites amies la regardent s'éloigner quand leur laborieuse mère les vient prier de ne point déchirer les poches de leurs tabliers, et de venir essuyer plutôt une trentaine de verres qui les attendent. Suzelte a un coup d'œil vers ma fenêtre et Marianne vers l'enseigne du « Chat Ferrant » et, derrière leur mère, elles entrent dans la salle du café.

L'Epicerie du « Duc d'Agamples »,au coin de la rue du Chat, comporte un grand magasin muni de trois portes et un premier étage où s'ouvrent trois fenêtres. Les trois sœurs épicières sont de vieilles belles filles qui eurent 35 ans dès l'année i8p/i. Amélie, Zénobie et ïhéodorine sont chacune à l'une des trois portes : du reste, on dit généralement la porte de Zénobie, la porte d'Amélie. .. et de même pour les fenêtres.

Dans la rue, il commence à se remuer, vers la Place du Marché, une petite foule. Je remarque une très énorme marchande de poulets qui passe avec une amie en sens invers.

Amélie, à la première porte. — Bonjour, la Louve t te !

La Louvette, marchande de poulets. — Bonjour, mademoiselle Amélie !

Zénobie, à la 2e porte. — Vous n'allez donc pas

vendre aujourd'hui, la Louvette?... Où donc allez-vous par ce côté-là ?

La Louvette. — Non, je ne vais pas au marché en ce moment.

Zénobie. — Allons, vous allez où vous avez besoin d'aller.

La Louvette, bas à son amie. — Dame ! je n'ai pas besoin de lui dire où je vais, aussi !

Théodorine, à la 3e porte. — Bonjour. La Louvette. Nous...

La Louvette. — Bonjour, mademoiselle Théodorine.

La Javet est revenue derrière ses assiettes. D'autres marchandes se sont installées sur les trottoirs. Des hommes en blouses bleues amènent des chevaux au h Chat-Ferrant ». On se dit bonjour. La rue du Chat est pleine de voitures à demi déchargées. Des paniers d'osier, où je vois des œufs ou des poulets, s'ouvrent à me rompre les nerfs. Des conversations s'engagent entre les demoiselles épicières et les vendeurs. L'on crie d'un côté et, de l'autre, on se parle bas, avec mystère. Tant, que je n'y entends mot et ne vois qu'un remuement inharmonique : je comprends toutefois que le rideau intérieur des « Trois Chats » s'agite et que ce petit manège est bien plutôt que l'œuvre du vent, une intention aimable et touchante de ma petite amie préférée, M"° Suzette Framond.

DU MEME AU MEME

Lundi, 1 1 juillet.

Ce jour de marché et ce dimanche, peu calme, passé, la tranquillité est revenue dans notre rue du Chat.

Voici l'affreuse marchande de « sable blanc » qui débouche au coin de l'épicerie du « Ducd'Agamples o . Je ne t'ai jamais parlé de cette femme, parce qu'elle m'est odieuse ; mais il fait si calme aujourd'hui dans la rue, privée de voitures et de gens, et en moi, privé depuis le jour de la vue de mes deux servantes, que je vais te dire ce qu'elle fait, faute d'avoir plus aimable à te conter. Elle vient d'arrêter son équipage ; je ne dis point son âne, car il est si immobile, si pelé, si roux, si difforme que son corps se confond avec les haillons qui lui servent d'attaches et le tout ne fait qu'un avec l'informe voiture qui est à l'arrière. Cette vieille a l'avantage de crier ce qu'elle dit. J'entends que c'est de l'absinthe qu'elle vient chercher dans cette bouteille verdàtre qu'elle tend d'une main branlante à MUo Zénobie. Soudain M!1° Théodorine, qui est à sa fenêtre,

remarque le chiffon noir qui entoure la coiffe de la vieille: « Vous êtes en deuil, la mère? — L'homme a crevé, ce matin. — Bah? Hein? Comment ça? — Oui, il était dans le lit; il se sentait mal; je lui ai passé le litre ; il n'avait pas plutôt mis le goulot dans sa bouche qu'il l'a laissé tomber ; il ne bougeait plus ; j'ai appelé ; j'ai pincé ; je lui ai foutu des coups ; rien n'a fait... — Alors, il s'est éteint, hasarde Zénobie. — Oh ! il est mort pour sûr, et bien mort... Allons, mon litre ! Je vous paierai en revenant... Hue! Cochon... Hue donc, sale cochon ! » Elle frappe à deux mains la bête... Le tout se meut et la petite clochette, à l'arrière, près de l'écriteau « Sable blanc », sonne avec timidité la présence de la laide ivrognesse et tout ensemble le glas de l'homme qui vient de crever...

Mais je crois que mon calme se change en triste mélancolie. Et j'ai beau regarder avec une attention soutenue les portes et fenêtres des « Trois Chats Bleus », pas une jolie frimousse ne veut me rendre un peu de joie ! . . .

Enfin, voici la belle Marianne qui sort : elle porte aux forgerons leur goûter de quatre heures... Mais pourquoi va-t-elle si lentement vers ces beaux hommes qui s'éjouissent d'habitude de sa venue? Elle paraît absorbée par une idée : est-il donc permis qu'une si belle enfant songe et réfléchisse? Elle dépose le pain et la bouteille sur un escabeau. Les hommes ne semblent pas la voir, sauf Jean qui l'examine, mais

sans oser lui parler. Elle retourne avec lenteur et referme la porte... Bon ! voilà Suzette qui va à l'épicerie et qui ne détourne pas les regards de ses mignoltes pantoufles bleues. Oh ! mon bon Léonard, il faut absolument que je te quitte et que j'aille m'enquérir de ce qui se passe de fâcheux dans la demeure de mes chers hôtes. Porte-toi bien.

Jacques Titulle.

P. S. — Mon ami le petit Pierre, que je viens de corrompre avec quelques sous, m'a appris le sujet de ce froid familial. Le facteur a apporté ce matin une lettre de sa sœur Pauline. Comme sa mère la lisait, Pierre s'aperçut qu'elle n'en prenait pas belle humeur. Il a osé l'interroger et une gifle lui est venue roide sur la joue. Il n'en sait pas davantage, sinon qu'il croit que M1,e Pauline vient à Agamples un de ces jours. Je te tiendrai au courant de la chose avec célérité.

DU MEME AU MEME

Mercredi, i3 juillet.

MUe Pauline — mon cher Léonard — n'a pas beaucoup moins de beauté que mes deux autres amies. Elle ne différa d'abordée à mes yeux que par cet air confus que l'on garde quelques jours, après qu'on a essuyé quelque défaite, qu'on a eu le refus d'un éditeur quelconque, ou qu'on a été mis à la porte de n'importe où. Et puis elle ne différa plus du tout.

Eh! oui, cette jolie fille n'est plus au service du gros bourgeois, en la bonne ville de Chartres. (Certes, moi, je l'aurais bien prise à mon service de petit bourgeois et en n'importe quelle bonne ville. Mais j'ai dû ne point faire une proposition qui eût pu donner du souci à Suzette. Quand on veut se dire amoureux, il faut donner tout son amour à sa maîtresse, et n'accorder aux autres femmes aucune espèce de sympathie, et surtout ne pas avoir pitié...) Mais ne va point penser, mon Léonard, que M!le Pauline ait été chassée par le bourgeois mécontent. La seule Pauline a volontiers quitté la demeure de vieux faune de ce satyre,

qui pensait faire d'une jolie nymphe une nymphe complaisante ! Pauline connaissait ce que valent les déclarations qui s'adressent au corps, et voulut rester la pure et jolie fillette que je vois courir sur le trottoir des Chats-Bleus. Elle a pourtant gagné, dans son aventure, cet air rieur, un peu fier et content de soi que prennent les yeux d'une jolie femme qui vient de passer la rivière sur un pont de grosses pierres moussues et tremblantes. Elle s'est beaucoup amusée tout d'abord, puis, au milieu de l'eau, sur un rocher branlant, elle a poussé un petit cri et a ouvert tout grands ses yeux apeurés : une femme âgée qui était sur le bord l'a grondée de son imprudence, mais, quand les petits pieds ont sauté sur la rive et que la jeune femme a embrassé la femme âgée avec de la gravité, elle a fait trois petits bonds joyeux, frappant des mains et criant d'une façon aiguë : c'est à ce moment que les yeux de la jolie femme ressemblent parfaitement à ceux de Pauline. Mais comme tout cela a passé vite en cette jolie fille : comme elle eut vite fait de courir du ridicule au rire insouciant. Je crois bien qu'une jeune fille est seulement un miroir qui court devant les joies du monde et ses tristesses. Il reflète tout sans cesse, mais avec célérité. Il eût été déplorable que le satyre de Chartres prît le miroir et en usât grossièrement.

Pauline reflète en cette minute un beau soleil fort chaud qui descend d'un grand ciel bleu et cela tient lieu de bien des sentiments et me paraît

aussi bon à sentir que toutes les passions de la terre . Quand on se chauffe au soleil, que l'on regarde une jolie fille rieuse et que l'on écrit à un ami bien cher, l'on n'est pas malheureux, je te jure!

J. TlTULLE.

DE JACQUES TlTULLE A LEONARD LIDO

Vendredi, 1 5 juillet.

Je viens, mon cher Léonard, t'informer de faits importants et te demander à leur sujet ton avis le plus sincère.

Ce soir, comme je regardais, par hasard, la porte de l'auberge, à cette heure où tous les dîneurs et les forgerons encombrent le seuil sur des chaises de jardin et accoudés à de petites tables sans consommations, je vis sortir mon amie MlleSuzette, et il se trouva qu'au même moment elle m'aperçut : je ne sais ce qu'elle vit dans mon maintien ou dans mon regard, mais elle baissa les yeux — ce que je ne la vis jamais faire — et rougit véritablement jusque dans les boucles de ses cheveux, au-dessus de la nuque. Elle se dégagea

de cette petite affluence et même avec peine, car elle renversa par malchance la petite Rosine qu'elle releva en disant : « petite sotte ». Puis elle se dirigea vite vers les demoiselles épicières du « Duc d'Agamples » .

Quand elle sortit du magasin, je remarquai qu'elle n'avait rien acheté, mais semblait plus occupée à regarder les pavés si mal rangés de nos trottoirs que la petite fenêtre de mon cabinet. Je m'explique encore mal comment à son retour elle eut la dureté de gifler bruyamment le petit Pierre qui la tenait gentillement par sa jupe ; puis il lui fallut traverser à nouveau la foule peu remuante et qui empêche l'entrée. Le voyage en éclaireur de sa main blanche parmi tous ces hommes peu courtois m'intéressa, puis m'émut au point que, comme elle écartait un forgeron en le poussant par son épaule à moitié nue, je ne pus m'empêcher de frissonner et de pousser un petit cri, tout heureux de ce familier attouchement. Après quelques gestes de mécontentement, accompagnés du haussement de l'épaule, la petite main, saine et sauve, arriva au bouton de la porte, et, sans un regard en arrière, M"' Suzette Framond entra dans l'auberge.

Eile n'a pas reparu, mon bel ami, et le rideau d'aucune fenêtre n'a remué depuis ce moment, et la maison Framond est close au moment où je trace ces lignes, parce qu'il est minuit passé.

... As-tu deviné ma pensée, Léonard, mon meilleur ami? Ou plutôt, as-tu estimé, par ce qui précède et

comme je le lais, que ma préférée n'est pas indifférente à mes regards passionnés du premier étage?

Ecris-moi par courrier, mon très cher, écris -moi qu'elle m'aime et je baiserai ta lettre avec amour ; de même que je t'embrasse, que j'embrasse ta femme et aussi tes enfants chéris.

Jacques Titulle.

DU MÊME AU MÊME

lundi, 1 8 juillet.

A l'entrée de la forge de Framond, assis sur un escabeau, ses mains lourdes sur ses genoux, les poings fermés, le bracelet de cuir au poignet droit, Jean fronce ses sourcils noirs qui voilent ses yeux fixes. C'est la première fois, mon ami, que je le vois assis, et la première fois mélancolique. L'on ne sent pas d'air aujourd'hui, mais une brise amoureuse souffle pourtant dans notre rue du Chat. Mes deux amies ne sortent point ; je rêvasse en traçant ces lignes, assurément mal ordonnées ; et Jean lui-même est assis sur un escabeau de bois, un léger chagrin dans ses yeux noi: s.

Je crois bien, mon Léonard, que, si je t'avais pas, j'aurais aussi de la souffrance dans mes yeux bleus et de l'irrésolu dans mon esprit. Mais, à m'entretenir avec un ami, je me distrais, je diminue de moitié mes soucis, je finis par me fixer la voie à suivre — et cette voie, je crois bien que c'est de laisser venir à moi les événements par le moyen des heures écoulées, et suivant les degrés de l'amour de Suzette. Je me suis toujours demandé pourquoi deux êtres qui s'aiment et savent leur amour réciproque ne prenaient point incontinent le plus court chemin pour se venir baiser sur les lèvres et se déclarer de cette façon brève et évidente. Je sais bien qu'un grand nombre d'animaux agissent ainsi ; mais pourquoi faut-il que celui-là même qui se dit le plus sage donne un aussi dommageable exemple de méditation déplacée? — Pardon, me réponds-tu, il faut accorder au moins une douzaine d'années à la pensée, et cela à partir de l'âge où l'on peut raisonner sur l'humanité et l'âme possible. — Je t'accorde la réflexion jusqu'à vingt-cinq ans, si lu y tiens ; mais j'en ai trente et crois bien pouvoir, à la fin, faire quelque chose avec mes mains et mon cœur ! Au reste, ce principe que tu viens d'énoncer est uniquement théorique : en vérité nous renversons l'ordre des choses et agissons sans réfléchir avant 25 ans et réfléchissons sans agir après cet âge. Or, je renverse cet inverse de ta théorie, et voici que je suis d'accord avec toi : je veux agir dès à présent. Je suis furieusement

heureux de cet accord qui nous lie et je t'en suis reconnaissant, les yeux fermés, de tout mon cœur et avec mes mains qui serrent une des tiennes, nerveusement.

J. Titille.

DU MEME AL MEME

mardi 19.

Je voulus mettre sur-le-champ mon beau projet à exécution et, après avoir fait une complète toilette à mon visage et à mes mains, je passai une fort jolie redingote gris-fer que j'ai ici. Il faut croire que ces préliminaires, encore que peu rapides, n'étaient pas superflus et contraires à notre principe, car à peine eus-je ouvert ma porte que je trouvais sur le seuil Suzette elle-même qui souriait avec grâce. Malheureusement elle était fort embarrassée d'un immense plateau où se trouvait le premier service de mon diner et je n'osai que la prier de se débarrasser de son fardeau Elle fut plus audacieuse et admira très simplement mon élégante et avantageuse tenue, sur quoi je lui demandai son avis personnel. Elle me répondit, avec de la rou-

geur sur les pommettes et en frottant d'instinct une assiette avec son tablier mauve, que tous les vêtements m 'allaient à ravir, mais que cette redingote étroite m'allait mieux que tous. La conversation s'engageait, avec trop de lenteur pour contenter notre théorie, quand elle me demanda avec simplicité si j'avais mis un tel vêtement pour aller visiter le gros M. Blorisse, ou bien... Je lui coupai la parole avec irrespect et clamai que c'était pour elle, pour elle seule, que j'avais passé ce que j'avais de mieux dans ma garderobe, que je m'étais mis à mon plus grand avantage pour apparaître le moins indigne possible de ses yeux, et même de ses lèvres. J'étais fort troublé en terminant cette déclaration et je tombais à genoux quand je m'aperçus qu'elle m'avait devancé dans celte position implorante. Comme nous n'avions rien à nous reprocher.nous nous sommes baisés aux lèvres et relevés avec plus de tranquillité.

Cependant que je m'efforçais de tourner une phrase galante et naturelle et que je lui tenais la main droite dans mes deux mains, nous entendîmes mon hôtesse qui appelait Suzette pour lui dire que le second service commençait à roussir d'une façon odorante. Elle dut descendre et prétexter à ma prière que je m'étais mis en retard pour dîner à cause d'un travail pressant. Elle m'excusa sans doute maladroitement car, prête à remonter, voici qu'on l'appela d'autre côté et ce fut Mme Framond qui vint elle-même me servir.

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Le bouillon était assurément glacé et le rôti me fut servi calciné, mais je ne pensai pas une minute à me plaindre à ma belle hôtesse, qui semblait du reste courroucée et peu disposée à la conversation. Toutefois elle eut à la fin la curiosité de savoir pourquoi j'avais revêtu ma redingote, et, pour expliquer cette tenue, je suis allé chez M. Blorisse.

Cet homme, de haute taille et corpulent, possède surtout remarquables, un nez large et crochu et des mains immenses, toujours occupées à palper quelque objet. Quand je lui parlai grains et affaires, il m'appela immédiatement son ami et me donna une abondance de détails sur les blés d'Àgamples et le commerce agamplois, en général. Il finit par me remettre un petit tableau plein de chiffres et mis à jour — lequel je t'envoie sous toute réserve ; et, comme j'entendis sonner dix heures, je me sentis la gorge sèche et vis bien qu'il ne m'offrirait jamais un verre de sirop, (puisqu'il avait remué la tête négativement lorsque sa femme lui avait montré de grands yeux interrogatifs), je pris congé de lui, en le remerciant « de ses excellents conseils et de ses bonnes paroles ». Cet homme positif ne saisit aucunement l'ironie de cette salutation enjouée ; mais je crois bien avoir fait sourire les beaux traits de sa femme que j'estime autant à plaindre qu'à admirer.

Afin de couronner une aussi belle journée où j'avais rendu un petit service à un ami en visitant à son in-

tention, et où je m'étais moi-même débarrassé partiellement de mon indécision à l'égard de ma jolie amie, je me couchai au profond du noir de mon alcôve et dormis lourdement jusqu'à neuf heures.

Je joins à ce mot le petit papier de maître Blorisse et je t'embrasse.

Jacques Titulle.

DU MÊME A.U MÊME

Jeudi 3 1 .

Je ne suis pas heureux, mon ami. Et même je m'ennuie réellement. Je lis toute la journée, ou je travaille consciencieusement, ou je réfléchis sur l'avenir incertain, ou je pense avec épanouissement à mon cher Léonard. Souvent aussi je songe à ce délicieux baiser que m'accorda une fois Suzette, et je me lamente en pensant qu'elle ne m'aime plus. Elle ne m'aime plus ou, mieux, elle affecte de me fuir : pourquoi agit-elle de cette façon méchante ? Est-ce ruse d'amante, que de me rendre volontiers malheureux ? C'est une ruse maladroite en vérité ; car elle ne peut que me donner des rides sur le front, des cheveux

l86 LA BOULE DE VERMEIL

blancs et des idées noires : tout cela vient si vite à notre

D'autre côté, pourquoi Mme Framond ne dit-elle plus mot en me servant mon diner ? Pourquoi me regarde-elle avec antipathie? Pourquoi ne met-elle plus qu'un morceau de sucre dans la soucoupe de mon café '.'

Tous ces menus faits me rendent mélancolique, et je te le répète, mon très bon, je ne suis point content.

Eh bien ! si, mon ami, je suis heureux, parfaitement, indubitablement heureux!... je viens de voir, derrière le rideau de dentelle de sa fenêtre, mon amie, ma Suzette, pleurante, triste dans ses grands yeux, regardant avec désir et tristesse ce qu'elle peut voir de ma chambre dans l'embrasure de ma croisée. Je suis le plus heureux des hommes, puisque Suzette est malheureuse avec moi, et comme à ma place.

Il m'étonnait bien vraiment que ce baiser chaud de lundi dernier fût une boutade. Il était très sincère, mon Léonard, sincère comme celui que je lui ai donné, comme celui que je t'envoie avec ce mot, pour ta riante famille et pour toi.

Titille.

DU MEME AU MEME

Samedi a3.

Je connais, mon ami, pourquoi mon hôtesse avait, en me servant à dîner, de la colère dans les yeux et de la dureté dans le geste. Une conversation intime entre elle et son robuste mari m'ont découvert qu'ils connaissaient ma petite passion pour leur fille aînée et voici qu'ils n'ont point l'air de m'approuver ! Les lèvres de Mme Framond murmurèrent de certains mots tels que « paillard » et « petit beau » qui m'étonnèrent venant de mon hôtesse, et m'ennuyèrent, étant lancés vers moi-même. Le maréchal-ferrant eut un avancement de la mâchoire inférieure qui me fit peur et un geste de railleuse violence qui me versa du froid dans le dos.

Nous ne continuons pas moins, ma petite amie et moi, de nous témoigner notre cordiale sympathie, et nous saluons dès le jour de façon progressivement familière.

Depuis quelque temps j'avais pris, à la maison, l'habitude de me couvrir la tête d'un bonnet de velours

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noir élégamment brodé, afin de pouvoir, de ma fenêtre, me découvrir aux regards de Suzette ; mais, par naturelle timidité, elle se contentait de baisser les yeux et de rosir ses joues. Une fois pourtant, elle osa rire simplement et me fit comprendre que cette coutume de rester la tête couverte dans les appartements ne lui semblait pas louable. Elle ne perdit rien, du reste, à me la faire abandonner. Je m'accoutumai le matin à la saluer d'un geste amical de la main, et même d'un léger baiser esquissé vers son côté : Suzette me répond d'un signe de tête affectueux, avec un sourire de plus en plus ouvert.

Nous jouons aussi à qui ouvrira le plus tôt sa fenêtre et il lui arrive parfois de gagner à ce jeu innocent. Dans l'encadrure de nos grossières fenêtres, nous sommes de petits bienheureux naïfs qui sourions le modèle du pur plaisir de vivre et de nous aimer.

Pourtant, elle ne répond point avec équité à mes baisers de la main et, depuis le jour du baiser à genoux, elle n'a point fait de progrès en générosité. J'accuse ma bonne hôtesse Mme Framond d'avoir effrayé ma petite amie... Pourquoi donc mon ami Jean le forgeron éteint-il sitôt la monumentale lanterne des Chats Bleus"?... Mais je vois la porte s'ouvrir et apparaître deux ombres... Sont-ce des voleurs ou des amoureux?... Le plus grand sort un banc du café: ce sont des voleurs?... Ils s'asseyent: ce sont des amoureux ! . . . Je vais approcher ma lampe de la fe-

nêtre et saurai à quoi m'en tenir... Mais c'est hideux ce que tu viens de faire là, mon petit Ti tulle ! hideux comme la mer au matin d'un sinistre, hideux comme le sourire des vierges de petite ville !... Petit scélérat, souiller de ton regard profane un vrai baiser de deux amants, le premier baiser peut-être de Jean et de Marianne, ceci est d'un lâche et d'un sot. Puisque tu as chassé avec ta lampe impie cet Homme et cette Femme, va te coucher « paillard ! », « petit beau » ! tu n'es pas digne d'embrasser ton ami, ton tendre et respectable ami Léonard.

TlTULLE.

DU MEME VU MEME

Dimanche 24.

Elle est redevenue ma Suzette. Elle est prête à tout. Elle m'aime : j'en suis assuré, et je pense l'aimer de même... Mais procédons par ordre, avec logique et précision, pour le rapport de tout ce qui s'est passé depuis hier soir. Je n'hésiterai pas à employer le style dramatique, lorsqu'il me paraîtra préférable.

Je ne pus dormir de toute la nuit pour ce que j'étais

absorbé par une foule de pensées qu'il serait importun de te rapporter ici, et qui se résumaient en celle-ci, qu'il me fallait à tout prix faire de très humbles excuses à Jean, l'homme que j'avais offensé aussi audacieusement.

Sachant qu'il était toujours au travail une heure avant ses compagnons, je me levai à quatre heures et F allai trouver sous le porche de la forge. Il me vit approcher avec ennui et, comme je lui dis avoir à lui parler, il me montra d'un geste du bras l'escabeau de bois où je l'avais vu, une fois, mélancolique. Je m'assis, mais avec cette restriction :

— Je devrais plutôt me mettre à genoux devant vous, monsieur Jean, car je suis un sot et vous dois d'en convenir avec modestie.

Il parut s'étonner et je repris :

— Je suis bien affligé, je vous jure, de vous avoir interrompu, vous et votre amie, dans cet entretien d'amour. Je suis fort confus et ne serai content que lorsque vraiment vous m'aurez pardonné.

— Vous êtes tout pardonné, monsieur le voyageur, me dit avec calme cet homme en alignant les fers qu'il venait de préparer.

— \ous le dites, mais, en vérité, vous gardez une grosse rancune contre le gêneur dejcette nuit. Et moi, qui espérais faire de vous un ami sincère, vous me verrez toujours à travers du mépris. Ah ! oui, pour vous, on ne peut que vous admirer, vous êtes un homme

droit, un homme aimé. Si vous êtes plus heureux que moi, monsieur Jean, c'est justice.

— Nous faisons l'amour « pour le bon motif »,nous autres, monsieur le voyageur, dit-il avec de l'ironie familière.

— Vous voulez dire que moi je ne fais... Ah ! oui, un « paillard » , un « petit beau ! »...

— Quoi ! vous épouseriez Suzette, mon beau monsieur !

— Ce serait une femme adorable, mon enfant! Et ce sera un beau rêve que j'aurai songé ici... Allons! puisque je suis un peu pardonné, je vous laisse, monsieur Jean ; je vous ai assez ennuyé. Au revoir.

Je lui ai tendu une main et, quand il se fut débarrassé du marteau et des fers qu'il tenait et eut passé ses mains sur son tablier de cuir, il la prit dans l'étau de sa droite et la serra si maladroitement que je sentis mes bagues pénétrer dans mes chairs ; et, remonté chez moi, je dus passer un quart d'heure à pommader mes pauvres doigts endoloris...

Gela fait, je me mis à ma fenêtre et vis Suzette revenir de la forge où cette petite curieuse venait d'interroger Jean à mon sujet, me regarder avec un coup d'œil charmant disparaître dans le café, et presque aussitôt reparaître au cher cadre de sa fenêtre. Ce ne fut qu'à ce moment que j'eus le loisir de lui envoyer le baiser matinal et même, comme la troupe des forgerons sortait à cet instant, je dus feindre de lisser mes

moustaches pour motiver ce geste rapide de mes doigts vers mes lèvres. De ce rusé manège, Suzette cependant ne sourit point, mais, reculant profondément dans sa chambre, pour être de moi seule vue et toute à moi, elle mit avec des regards amoureux ses deux mains sur sa petite bouche rouge et me jeta par dessus la rue du Chat ce baiser parfumé.

Au reste, elle s'est enfuie tout aussitôt et tout aussitôt je quittai ma fenêtre pour venir mettre ma tête dans mes mains, m'accouder sur ma table, réfléchir, et t'écrire cela, mon beau Léonard.

Tu ne peux imaginer le bonheur que j'ai de t'aimer et de pouvoir te conter ces choses avec franchise !

Jacques Titille.

DU MEME AU MEME

Jeudi 28.

Tu as en moi — mon Léonard— un ami bien heureux, mais bien étonné. Depuis ce bout de conversation que j'ai eu avec Jean, voilà tous mes hôtes aux petits soins près de moi. Mme Framond m'apporte elle-même

FRAGMENTS I q3

le soir, dans un plateau de verre bleu, une carafe d'eau fraîche et un flacon de vieux cognac ; la même a ordonné que l'on me servit à déjeuner deux plats de légumes au lieu d'un. M. Framond, lui aussi, a voulu examiner si j'étais bien installé et m'a serré les mains dans une des siennes avec une rude amitié.

C'est Mlle Marianne qui est chargée de m'apporter mon chocolat, le matin, et, depuis quelques jours, elle joint à mes rôties une assiette de beurre dont je me plais à lui faire étendre un morceau elle-même sur le pain. Et,ce faisant, elle me conte complaisamment les nouvelles et petits faits domestiques, que la petite Rosine a une poupée animée, que le petit Pierre est un vrai singe, que Pauline est maintenant aux anges avec son nouveau rentier.

Mais c'est avec ma Suzette que je passe mes plus belles heures. Dès qu'elle est libre, elle monte me visiter, et je sais que ses parents le lui permettent.

Notre lieu préféré pour nos entretiens est mon grand fauteuil, dont je t'ai dit autrefois que nous y tiendrions aisément toi et moi. Tu sais que Suzette est rondelette et bien hanchée : pourtant je te jure que nous sommes encore mieux ainsi gênés. Nous passons là de tendres minutes à sourire, ou bien à nous regarder au profond des yeux, ou bien à jouer avec nos mains, ou bien à nous baiser aux joues.

Souvent la joie est dans mon regard et sur ses pommettes ; parfois aussi nous avons de grandes querelles

If)4 LA BOULE DE VERMEIL

à cause que je lui sers trop violemment le bras, ou la taille ; mais rien ne la met plus en colère que de lui essayer mes bagues, car mon amie est mécontente de voir ses doigts plus gros que les miens.

Parmi tout cela nous ne sommes point loquaces et même nous ne nous disons presque rien. Nous préférons jouer à écrire sur le papier les brèves expressions de nos sentiments. Oh ! combien nous disputons qui aura la plume, quand nous avons trouvé une nouvelle parole tendre à nous dire ; combien je m'amuse de la voir trépigner, brûlant de l'envie de m'écrire un joli mot, tandis que je rédige avec abondance quelque suave déclaration d'amour ! Nous ne nous comprenons point toujours, parce que je fais, me dit-elle, des phrases beaucoup trop longues et parce quelle écrit, luidis-je, d'une façon un peu primitive et barbare. Mais nous comprenons bien que tout cela veut dire que nous nous aimons beaucoup l'un l'autre.

Et, lorsque l'un a été trop loin dans ces conversations du timide, il nous arrive de nous regarder dans nos prunelles grand'ouvertes, les dents serrées, les bras roidis et de nous quitter avec une sage brusquerie.

En vérité, il nous va falloir fixer le moment où nous préviendrons M. et Mme Framond de l'échéance de notre platonique amitié et je crois bien que le plus tôt serait le mieux.

Mais ceci est une tâche bien rude pour le petit

Titulle, Ion ami, qui voudrait bien t'avoir ici pour prendre conseil.

ITULLE.

XYII

Lettre de L. Lido. Des conseils de père de famille, viennent juste à point.

DU MEME AU MEME

Mardi, a août.

A deux heures enfin, elle est venue me visiter. Comme tous les jours, nous nous sommes installés dans mon fauteuil. Mais nous n'avons pas joué avec ses mains ni ses cheveux. Tout de suite nous avons commencé notre correspondance amoureuse.

Nous n'avons point ri, point souri ; mais nous n'avions jamais été aussi tendres, aussi passionnés dans l'expression de nos sens. Suzette était assise sur mes genoux, mais, quand elle me présentait le porteplume, jamais elle ne toucha ma main. Après les ten-

dresses sont venues, à notre commun étonnement, les confidences sérieuses, graves même. Tant, que nous avons noirci cet après-midi douze feuilles de papier écolier.

A un moment, comme j'écrivais avec feu, ma plume d'oie s'est cassée avec un grincement, et cette petite aventure nous a soudain déridés. Je le regrette pourtant, car ce fut à Suzette une occasion pour me baiser sur les yeux et s'enfuir...

Je n'ai point quitté le fauteuil avant la nuit. J'ai voulu qu'on me servit là mon dîner. Tu ne saurais croire, ô mon ami, combien j'ai eu de peine à onze heures pour m'aller coucher. Je ne pouvais me tirer de ce fauteuil plein de la chaleur de son beau corps. Harassé de fatigues, à la fin, je ramassai tous les feuillets noircis durant nos entretiens amoureux, je me couchai et je m'endormis en tenant sur mes lèvres les pages émues de notre chère correspondance...

Demain, mon très cher, je t'écrirai plus longuement des nouvelles de ton

Jacques Titulle.

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