LE BEAU VASE
Le beau vase se mirait dans l'eau.
Le soleil frappait le dos des satyres, dorait la croupe des nymphes fugitives, éclatait au renflement poli des anses de bronze.
Un vent léger moirait l'eau verte du bassin, virait les oriflammes des girouettes.
Sous la vérandah de latte verte, Mlle de Martial écrivait à son amie Laure Dheureux :
« Ma chère petite amie,
» Nous sommes dans la tristesse. Nous venons d'enterrer cette pauvre Françoise Ledoux dans sa vingtneuvième année. Te rappelles-tu ses grands yeux bleus qui souriaient si bonnement lorsqu'elle nous préparait des tartines de crème? Quand M. Antoine Moulin disait qu'elle était perdue, il avait malheureusement raison. Il n'a pu malgré ses soins la rappeler à une vie qui fuyait sous les doigts de la science. Il a montré un grand abattement lorsque Françoise a rendu l'âme, car le marquis était extrêmement affecté.
FRAGMENTS 2i5
C'est le marquis lui-même qui a fermé les yeux de Françoise. Que va devenir son infortuné orphelin !
» Viendras-tu bientôt à Vilbord? Le temps est magnifique.
» J'ai vu ce matin quatre hirondelles qui étaient posées au bout des piques de la grille dorée ; comme les oiseaux sont adroits !»
Le jardinier vint offrir.au creux de sa main calleuseT quelques fraises à MUa de Martial, qui interrompit sa lettre pour les savourer goulûment, le regard perdu dans l'eau brillante du bassin.
Au bout de l'allée la porte du parc eut un grincement aigu. M"e de Martial en fut éveillée. Elle termina sa lettre :
« Nous avons des fraises des Alpes, tu ne peux pas imaginer comme elles sont douces.
» Au revoir, ma chère petite amie, je t'embrasse et je te prie de recevoir l'expression de ma plus affectueuse amitié. Ta compagne qui t'aime pour la
vie.
» Augustink de Martial »
Sur le gravier, des pas nombreux s'avançaient. Le marquis de Martial, MM. Biaise et Antoine Moulin, et quelques notables du village revenaient du cimetière. Ils avaient des habits et des chapeaux noirs. Ils
marchaient tous à une allure gauche et solennelle, au défaut du marquis dont le visage était triste.
Les frères Moulin, quoique leurs ventres énormes imposassent à leurs jambes une démarche pesante et balancée, soutenaient aisément malgré le soleil, leur corpulence extraordinaire.
Le marquis s'assit sous la vérandah. On était silencieux.
Antoine Moulin, la lèvre tombante, laissait flotter sur son foulard son menton et ses bajoues.
Biaise, le notaire, dit au marquis :
— Qu'allons-nous faire du gamin?
— Eh bien ! fit le marquis.
Il n'était point disposé à discuter. Il secoua nerveusement les épaules et sortit en fermant la porte.
Il erra dans le parc. Un pli de colère rayait son front ; il rageait : la mort de cette femme lui faisait une peine insupportable.
Après avoir tourné les pelouses et examiné les bosquets, il trouva le petit Etienne dans le pavillon des instruments de jardinage.
Debout sur un ancien fauteuil blanc, poussiéreux et éventré (i).
(i) Seul fragment visible du Château près du village.