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LA VOLEUSE

Au lever du jour, trois voitures de bohémiens étaient installées sur le champ de foire du village. Uniformes, couvertes de zinc denté, percées de petites fenêtres à rideaux blancs, elles s'ouvraient sur le devant par des portes vitrées que l'on gagnait par de courtes échelles. Au bord des toits étaient accrochés des lanternes, des cages, des pots de fleurs et des objets de vannerie. Entre les roues étaient pendus des seaux de bois et de larges paniers pleins d'étoffes usées, de ferraille et de bottes d'osier blanc.

Assis sur un baquet, un jeune bohémien aiguisait et polissait des scies d'une lime grinçante. Une vieille femme agenouillée soufflait à pleine bouche sur un feu de fagots où chauffait une marmite. Près d'un buisson, un grand gas, couché sur le ventre, ronflait sourdement. Deux enfants vêtus de haillons se battaient en silence dans le fossé.

Une fenêtre s'ouvrit : une femme à chair potelée, aux yeux rougis, s'y accouda, et, voyant le jeune

homme endormi, prit derrière elle une planche de bois qu'elle lui jeta sur les reins.

Le bohémien rugit, se leva en s'étirant : son œil vif rencontra la petite fenêtre où riait la grasse face. Il y vint à pas tranquille, et, montant soudain sur le bout de l'essieu, il mordit férocement l'épaule charnue ; la fille poussa un cri rauque, et frappa d'un coup de poing le visage de l'homme, qui, déchirant la camisole, lâcha prise. Il descendit ; le sang coulait de son nez large ; saisissant par les bras la vieille cuisinière, il baisa et barbouilla de rouge ses joues ridées. Mais, comme le saignement n'était point arrêté, il s'assit sur un fagot et, les mains aux cuisses, fit égoutter son nez dans une ornière.

La vieille s'essuyait ; les deux enfants et le raccommodeur de scies riaient à toute haleine, quand une porte s'ouvrit, montrant un vieillard à longue barbe inculte, qui prononça :

— Nous allons à Villebord, Grabin ; tu peux envoyer la môme.

Grabin souffla sur la dernière goutte qui perlait à sa narine et monta l'escabeau de sa voiture.

Bientôt, une petite bohémienne sortit, alla prendre un long panier à bandouillère où la vieille femme plaça une boule de pain, puis, ayant quitté le champ de foire, gagna à pas pressés la route de Villebord.

Une voilure passa.

La fillette se mit à courir. Ses cheveux voletaient autour de son visage bruni et ses pieds nus claquaient sur la route sèche. Elle était vêtue d'un mince jupon loqueteux et d'un maillot bleuâtre qui serrait ses maigres bras et sa poitrine de fillette. Son long panier battait ses reins étroits qui se cambraient dans sa course rapide.

Ayant atteint la voiture, elle s'y accrocha, ht un bond, et se trouva sur un double ressort où elle s'installa.

Un instant, elle s'amusa de cracher dans la poussière mouvante que soulevaient les roues de la voiture, puis, ayant agrippé le cuir de la capote, elle parvint à se tenir debout et donna un pied-de-nez au dos du conducteur. Ensuite, elle s'assit de nouveau et mangea voracement un morceau de son pain.

Elle s'appelait Marie parce qu'on l'avait trouvée au mois de mai, dans une ruelle de village. Son premier maître avait été un comique forain, hideux et difforme, qui l'avait élevée dans sa voiture pendant plusieurs années, mais qui, plus tard, l'avait tant effrayée par ses vices luxurieux et bachiques, que la fillette à cinq ans avait fui la roulotte pour suivre un chanteur des chemins. Elle portait un maillot noir et une petite robe de lustrine rouge qui donnèrent l'idée à son nouveau maître de se faire aider de Marie : il fit couper la

jupe rouge à la hauteur des genoux et découdre les manches, en sorte qu'elle eut un costume de ballerine. Pivotant agilement sur un pied pour faire voler la jupe légère, montrant à tous son corps fluet sous le maillot luisant, glissant sur un sol boueux, buttant à chaque pierre, tombant sur le tranchant d'un grès, elle avait tourné devant les passants de routes, dans des cercles de badauds rustiques, sur les places désertes des villes, tourné étourdiment dans les chemins herbeux, sur les voies caillouteuses, sur le pavé rugueux des rues.

Evanouie par le froid, une nuit d'hiver, Marie avait été laissée pour morte dans un fossé : c'était là que Grabin l'avait recueillie.

Dès lors, elle avait vécu avec le bohémien et sa famille de vanniers, couchant dans la maison roulante et devançant d'un jour les étapes des nomades pour voler de menus objets et mendier sa nourriture.

Un coup de fouet la cingla et la fit tomber sur la route. Elle frotta l'une contre l'autre ses mains endolories, dont les écorchures s'effacèrent sous la poussière, et jeta un regard hautain vers le galopin dénonciateur qui ricanait, bouche bée, sur le haut d'un tas de cailloux.

Le village reposait, et, dans la rue déserte, Marie entendait le bruit mat de ses pas.

Soudain, une poule traversa la route en déplovant ses ailes déplumées. Un chien survint, qui cessa de courir, aboyant et reculant devant la bohémienne.

Et Marie longea des jardins bordés de buissons, des cours de petites fermes, un étalage de sabotier, des fenêtres fleuries de giroflées en pot, les chantiers d'un marchand de bois... Elle s'arrêta près d'un magasin de tuiles émaillées et de briques vernies : elle s'accroupit, mania quelques cailloux, et, prestement, glissa dans son panier entr'ouvert une petite dalle ornée d'un œillet d'émail rose en relief.

Elle chantonna, sourit, s'éleva sur la pointe des pieds pour caresser un chat arrondi sur un mur ; un gamin lui jeta des pierres.

Quand elle eut dépassé la boutique d'un épicier, d'un boucher et d'un tailleur, elle se trouva sur le pont d'où, s'étant accoudée au parapet, elle regarda couler la rivière. Un jeune homme, en passant, caressa les cheveux follets de sa nuque, et, tandis qu'elle se retournait avec surprise, elle vit une fillette qui marchait en détournant les yeux et en relevant gravement sa jupe courte ; Marie mit deux doigts dans sa bouche et siffla.

La bohémienne sauta et courut sur le pont qui résonnait sous elle ; puis elle marcha de nouveau dans le silence du village.

Des volets clos muraient la rue dénuée d'ombre. Dans le café voisin, des boules de billards se cho-

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quaient et des pas frôlaient un parquet. L'horloge de l'église frappa onze heures, le vent souleva faiblement la poussière du sol.

Urae porte en s'ouvrant sonna : une femme brune se tint sur le seuil de la boutique du coiffeur ; Marie s'approcha.

— Je n'ai pas mangé depuis deux jours, madame, dit-elle ; ayez pitié d'une petite fille qui a faim.

La femme du coiffeur laissa un moment sourire ses longs yeux noirs, puis, ayant disparu dans le fond du magasin assez longtemps pour que Marie pût voler un savon, apporta une large tranche de pain blanc.

Quand, de loin, la bohémienne se retourna pour la regarder, la femme du coiffeur souriait encore.

Marie détestait les gens qui la regardaient en souriant. Aussi, comme, à propos, elle rencontrait despoules, elle leur jeta son pain avec dégoût, puis demeura en contemplation devant les becs affairés, gloussant et picorant, qui disloquaient le morceau, trouaient la terre et jonglaient avec des miettes et des cailloux.

Derrière le barreau de bois d'une maison à toit de chaume gris, elle vit un petit garçon dont les cheveux roulaient sur un large col blanc et qui avait une brillante chaîne de montre étalée sur sa veste bleue.

Marie s'avança vers lui, et, les lèvres pincées, elle lui caressa les joues du bout de ses doigts minces. L'enfant eut peur et pensa pleurer ; mais, la bohémienne ayant tiré de sa poche un couteau nacré qu'elle présentait à ses regards cupides, il poussa le barreau et suivie Marie.

Elle gagna à reculons une ruelle étroite, montrant toujours le couteau attirant. Sans le lâcher, elle le mit dans la main du garçon qu'elle embrassa et baisa au front, tandis qu'il se débattait, lié à elle.

Ils roulèrent l'un sur l'autre dans la poussière où le garçon, soudainement furieux, domina et violenta la bohémienne. Le col blanc roula dans une écuelle d'eau grasse, le casaquin de Marie eut une manche arrachée, le panier vogua dans une mare verte.

Alors la voleuse prit la force de se dégager et courut reprendre son butin. Mais l'enfant avait aperçu sa montre au fond du panier découvert ; il se releva, cria, courut après la bohémienne qui avait déjà sauté un buisson et se retrouvait dans un jardin dont elle recherchait de tous côtés l'issue. Elle se crut prise et, désespérément, franchit un mur crèté de tuiles rouges d'où elle tomba dans un cimetière, aussitôt suivie par l'enfant.

Elle eut alors l'idée de l'assommer, lui jeta des pierres, un bol d'eau bénite, des pots de fleurs, des couronnes de porcelaine et de perles vitreuses ; puis, tandis qu'il tenait ses bras devant son visage pour se

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garantir, elle se jela derrière une tombe, glissa sur les genoux et rampa jusqu'à l'entrée d'un caveau béant où elle se blottit, dans un coin obscur, parmi des pelles et des pics de fossoyeurs.

Quand elle eut cessé d'entendre au-dessus d'elle les pas hésitants du petit garçon, elle s'assit dans une brouette, leva le couvercle de son panier, et, comme elle ne pouvait pas contempler ses larcins, elle mania tour à tour le savon qu'elle porta à son nez, la dalle dont elle caressa le relief, la grosse montre à chaîne souple, puis elle acheva de manger sa boule de pain.

Ennuyée, elle sortit. Gomme il était prudent qu'elle ne revînt pas au village où elle était assurément dénoncée, elle quitta le cimetière et gagna les champs.

Des moissonneurs fauchant les blés ensoleillés entouraient les coteaux d'où tombait par instant leur chanson monotone ; des femmes les suivaient, courbées vers les gerbes qu'elles entassaient en meules basses.

Marie s'occupa de remplir son panier de beaux épis qu'elle glana dans un « chaume » récemment coupé. Lorsqu'elle eut fini, elle entendit sonner cinq heures et se mit à la recherche du campement des bohémiens.

Elle prit des sentiers cachés pour tourner le village,

franchit plusieurs buissons, traversa la rivière sur des pierres moussues, et, croyant être poursuivie, gravit une colline, s'égara dans un bois de sapins.

Elle ne trouva qu'à la nuit les trois voitures qui étaient alignées au bord d'un chemin creux.

On distinguait, dans l'ombre silencieuse, des enfants et deux femmes dont les mains prestes ployaient et tressaient l'osier clair. Une flamme flottante mourait, blanchissant les visages ridés des deux vieillards. Grabin, assis sur un timon, agaçait la grosse fille en lui palpant la poitrine et le ventre.

Quand il aperçut Marie, il la gronda de revenir si tard ; mais, quand il eut examiné le contenu du panier, il l'embrassa et lui dit d'aller tout de suite se coucher. Mais, comme Marie, lasse et affamée, demandait à manger, la vieille femme aviva le feu et fit bouillir une écuelie de soupe.

Ensuite Marie gravit l'échelle, sauta sur la large couche qui emplissait la voiture, et, roidie contre les planches, les doigts crispés à la couverture, elle se sentit heureuse ; et, songeant que son maître l'avait baisée aux joues, étouffant dans sa main un ricanement nerveux, imaginant soudain des vols difficiles et des butins luxueux, contente de sa fructueuse journée, elle s'assoupit en souriant.

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