LA DÉCADENCE DU CHEVAL DE BOIS
i5 février igo3.
Autour de la planchette sautent les copeaux frisés. La plane ondule, polit, s'enfonce. Sous le renflement d'une cuisse, un jarret se raidit, un sabot se détache, \oici, pour le tas de pattes, une petite patte de cheval de plus.
Sous le hangar l'amas des incomplets, cabrés, renversés, alertes, rétifs, enchevêtrés, semble une mêlée furieuse de cavales vagabondes.
Ici le peintre, assis sur un tabouret, sifflote en tapotant de son pinceau le ventre rebondi d'un cheval pic.
Et le long du mur ensoleillé, la crinière hérissée, la queue roide, une bride de cuir verni flottant sur l'encolure, sèchent les chevaux définitifs!
Tous ces fiers coursiers trouveront-ils leur place dans les gais manèges de nos fêtes?
Les chevaux de bois s'en vont.
Peut-être est-il temps déjà d'écrire leur histoire. Je veux, au moins, déplorer leur décadence.
Depuis bien des siècles la noble allure et la pétulance du cheval tentèrent les enfants : ce n'est pas de nos jours
qu'ils commencèrent de chevaucher un bâton ou le genou d'un aïeul.
Pour la vraisemblance, on ficha dès longtemps une tête, grossièrement sculptée, au bout du bâton primitif. Puis une selle suivit. Les petites jambes de cinq à dix ans se chargeaient de galoper elles-mêmes.
Puis naquit le grand cheval à bascule, efflanqué, trop long, un peu ridicule avec son dos concave, ses pattes écartées, et ses élans inutiles, et qui, délaissé de son maître, vacillait encore, seul, la tète dans un coin.
Ce fut le tour du petit cheval paisible qui, les pattes raides fixées à la planche à roulettes, semble prêt à subir toutes les humiliations.
Enfin, trapu, vigoureux, les naseaux dilatés, l'œil vif, au milieu d'un terrible fracas de roues et de chaînes, accourut le cheval mécanique.
Cependant les manèges tournaient, sur les places des Ailles et des villages, accompagnés de la joie tapageuse de l'orerue de Barbarie.
Sous la tente de drap gris doublée de vert qui pointait vers le ciel, un doux âne, trottant paisiblement autour de son poteau, faisait tourner une dizaine de petits chevaux.
On y attachait des fillettes à capotes et à larges robes courtes d'où saillaient les dentelles d'une culotte bouffante : les garçons avaient des costumes de velours bleu et des casquettes de paille. Non loin, avec son chapeau de cuivre à grelots, l'homme-orchestre jouait, lourd de toute une fanfare. Et c'était un beau spectacle pour les mères à crinoline.
On imagina le parquet tournant, où le tenancier du manège fixa son orgue à manivelle. On décora la tente
d'images attendries, de boules de verre aux brillants reflets, de banderoles de drap où scintillèrent des perles et des miroirs ; on drapa l'orgue de Barbarie ; on caparaçonna de velours et de satin le gros cbeval qui remplaçait î'ùnon ; vingt, trente cbevaux tournèrent ; des traîneaux basculèrent ; on balança, recula, avança, pivota ; on fut étonné d'entendre un instrument qui jouait, sans que nul y touebât, aussi bruyamment que tout un orphéon ; on revit, secouant la tête et battant une mesure saccadée, les admirables automates chinois que M. Stevenai'd avait exhibes aux fêtes des Loges ; on fut émerveillé.
Jamais on ne vit plus beaux chevaux de bois que douze chevaux de bois manœuvres par l'ânon, sous la tente pointue !
La route gravit le coteau, tourne. Un flonflon diffus frôle l'oreille. Là-bas, au fond des vallonnements de verdure où sinue la rivière, on aperçoit au milieu d'une prairie le petit toit rond d'un manège. La forêt au loin mêle au ciel sa frondaison bleue. Les prés ondulent. Trois ormeaux tors s'isolent dans l'immense horizon. Sous la petite tente blanche, un peu de la joie humaine tourne et rit.
Il pleut sur le faubourg; la place boueuse brille sous le ciel gris ; un chien mouillé fuit ; et, pour s'abriter, les chevaux de bois décrochés se pressent les uns contre les autres au pied de leur mât peint en bleu.
On voit encore passer sur les routes et dans les quartiers populeux de Paris de vieux forains qui tiennent des manèges ambulants de quatre chevaux de bois.
Ils tournent sur un pivot fixé dans le plancher de la roulotte. On hisse tour à tour quatre bambins. Il y a le
cheval de Beauvais, celui de Nantes, celui de Lvon et celui de Chartres. Un petit bohémien souffle dans une clarinette nickelée. Ou bien les enfants savourent leur bonheur en silence.
Tournez, somptueux manèges de nos fêtes célèbres, Montagnes russes, Vélocipèdes, Automobiles, Cochons roses, vous ne vaudrez jamais les bons chevaux de bois !