L'ART DE TOURNER LES POTS
Je visite souvent un musée de province qui possède de magnifiques plans en relief. Les hautes fenêtres grillées de la salle éclairent d'un jour terne et doux une multitude de vitrines où s'abritent, dans un jour calme et bleu, de menues maisons de bois, finement peintes, que coupent des rues rectilignes et des fleuves sinueux et azurés, et qu'embellissent de petits arbres de carton vert. Tamisés dans le grillage étroit des croisées, de pâlots rayons de soleil viennent caresser les toits roses, les gammes bleues des petits étangs et les vastes étendues planes que recouvre la poussière ancienne ; et il y a, dans ces paysages enfantins et tranquilles, une solitude et un silence touchants.
Yerncuil, avec ses routes montueuses, ses champs clos et déserts, son orme antique dominant la petite église, ses maisonnettes où s'adossent un banc et une échelle, ses cours encombrées d'énormes 'as de pots, de bouilloires et de cruches de terre, ses pignons où s'alignent les tuiles et les tuyaux, ses carrés d'herbe piétinée où, sous la vieille poutre pivotante, le cheval lentement meut la machine à malaxer, ses jardins pleins de choux et qui sentent le réséda, son usine aux tuyaux rouges, nets et droits, Ver-
neuil n'a pas moins de douceur que le village du musée n'a de douceur sous sa vitrine.
Et pourtant on travaille ardemment dans toutes ces demeures, à l'ombre de tous ces hangars, auprès des parois chaudes des fours profonds, et dans l'usine parmi l'alignement immense des séchoirs, au-dessus du forer circulaire du grand souterrain de cuisson, ou dans les salles silencieuses, pleines de la fraîcheur de l'argile.
Au milieu de cette paix laborieuse, on songe à Colonne la Blanche et à l'active Tanagra.
Et les potiers, ce sont Jean Lenty, Montagne, Jean et Jules Alaphilippe, Perrochon, Charliton, Mijouant... simples et habiles comme les modeleurs de poupées!
Mais auront-ils la gloire des modeleurs antiques? Leurs compatriotes y travaillent avec ferveur : le peintre Maillaud, qui leur dessine des modèles et recherche avec eux les teintes des vernis ; le fin critique Jacques des Gachons.qui fit l'an dernier venir l'un d'eux à son village berrichon de l'Esplanade des Invalides, Hugues Lapaire. qui les chante dans ses poèmes, et surtout leur bon jeune pasteur qui les conseille, les défend et les exhorte avec intelligence.
— Venez voir mes bons potiers, dit le curé de ^ erneuil, venez vite !
Et, l'œil vif. une main agitant sa canne de houx, la soutane battant les jambes, les souliers grinçant sur les cailloux, il vous a pris par le bras et emmené dans l'atelier frais et ombreux du maitre potier.
L'homme a tassé son argile brute sur sa tablette tournante et, maniant sa perche d'une main vigoureuse, il a fait tourner tout à coup le volant de fonte ; sa main frôle la terre molle, l'ouvre, l'étend, rétrécit, l'allonge, Félar-
git ou l'exalte, et peu à peu, sous ses doigts, naît la forme.
Il y a de tout jeunes potiers dont la main tendre et vive sait déjà toucher sûrement la terre fragile ; il y en a qui manœuvrent la glaise avec de lourds bras musclés et des mains puissantes ; et de très vieux, avec leurs coudes sèches et leurs doigts poilus qui peuvent encore frôler doucement la chair moite d'une frêle amphore.
Et chacun, en son coin d'ombre frais et silencieux, travaille dans la solitude nécessaire dont ces vrais artistes ne souffrent pas ; car ils ne sont pas seulement avec de la terre molle et une machine de fonte ; ils sont avec des œuvres, et leurs mains savantes créent quelque chose d'un peu humain.