LA RETRAITE D'AURËLIEN SCHOLL
Il ne ressemblait plus guère au jeune escrimailleur du Lorgnon, du Nain jaune et du Mousquetaire, le vieillard au front chauve et au dos voûté qui venait souvent depuis quelques années se retirer à Etampes.
On le voyait passer, tranquille et doux, dans sa voiture, au trot paisible du bon cheval Bob. Il allait au cercle faire un Avhist avec les habitués, chez le pâtissier acheter des petits-beurre pour ses chiens, au bureau de tabac de la gare, le seul où il y ait des cigares bagués, chez le vétérinaire qui soignait sa perruche. On entendait de loin la petite clochette de son cheval. Et, souvent, il allait chez son ami le percepteur de la ville où il trouvait son jeune confrère Jacques des Gâchons, et où j'avais souvent la joie de converser avec lui.
Il habitait dans un des faubourgs d Etampes une grande maison dont la terrasse dominait la petite ville. Par dessus les grands arbres du jardin, toujours pleins de cris d'oiseaux, on apercevait les clochers des églises et la vieille tour ruinée.
il vivait là, seul, ou en compagnie de quelque invité parisien, avec Miraud, Musette, Antonio, Joubert, ses chats, ses chiens, ses perroquets...
11 aimait à en être entouré, et il s'attendrissait au souvenir de ceux qui n'étaient plus :
— Venez voir mon cimetière, disait-il.
Et il nous conduisait au fond de ce jardin où, sous l'ombre des grands platanes, on lisait des noms de petits chiens, gravés en or sur des petites pierres tombales de marbre blanc.
Il quittait son monocle et mettait ses lunettes d'or pour les relire.
A. cause de son invraisemblable myopie, il fut fâché un jour d'apprendre que sa rue s'appelait Rue des Aveugles.
Il alla trouver le maire M. Beliard (un excellent peintre qui fut des premières expositions impressionnistes) et le pria de débaptiser sa rue : cela fut vite fait, et la rue s'appela Rose Chéri.
Scholl ne devait pas s'en tenir à ce premier succès politique : il fut, peu après, nommé conseiller municipal.
Il en riait plaisamment, et il en était heureux. Toujours il resta ainsi, sarcastique et bon.
Nul n'aimait plus les enfants, et je le vis bien des fois gratifier généreusement les moins méritants et embrasser les plus barbouillés. Mais d'autres essuyaient sans cesse son ironie.
— Ma cuisinière vient d'avoir une petite fille, me dit-il un jour ; c'est un monstre ; elle a des cheveux jusque sur les yeux !
— Elle est née avec un chignon? lui dis -je.
— Oui, dit Scholl ; et, sur les côtés, on voit déjà le peigne qui pousse.,.
Il ne travaillait plus guère.
D'abord il avait fait un article hebdomadaire à l'Écho de Paris, puis s'était occupé à réunir ses meilleurs mots en un volume, publié l'an dernier, Poivre et Sei.
C'est peut-être le volume de l'œuvre de Scholl que nos neveux liront dans un siècle : Chamfort et Rivarol (qu'on cite volontiers à cote de lui) furent de féconds romanciers et critiques, mais on ne lit plus aujourd'hui que leurs pensées et leurs maximes. Et, quant à Scholl, si, malgré de remarquables œuvres comme les Amours de théâtre. Denise, les Ingénues de Paris ou l'Amant de sa femme, on oublie un jour son théâtre et ses romans, on n'aura pas moins toujours devant les veux la figure nette et unique de cet homme d'esprit : les professeurs de l'an 2 000 feront une sélection de ses mots à l'usage des candidats à la licence ès-lettres, et les savants en publieront une édition compacte avec des notes, des portraits et une clef à toutes les allusions.
Ce recueil n'est rien moins que composé de jeux de mots et de calembours : l'observation juste et le souci du naturel ne manquent nulle part. Ses mots sont à la vérité des pensées, et Scholl est un moraliste. Il ne fut ni pessimiste, ni sceptique jusqu'à l'ironie, et jamais il ne bafoua méchamment. Et cest pourquoi sa doctrine est en quelque sorte la tolérance et la bonté : non que ce fût vraiment le but de Scholl d'être un sage et de faire une œuvre dogmatique, mais parce qu'il fut esssentiellement indulgent et bon.
C'est parce qu'il fut bon que ses mots sont pleins d'humanité et d'un sens profond de la vie simple, et c est parce qu'il fut bon qu'il a réuni sous le titre modeste de Poivre et Sel quelques centaines de vivantes anecdotes qu'un pessimiste eût pu appeler Critique du temps présent ou Moeurs de la décadence, et que Scholl a préféré nous offrir comme une œuvre badine et faite pour notre seul amusement.
Mais cela n'empêchera pas, d'ailleurs, les siècles qui nous jugeront de placer Scholl — et ses mots — au rang qu'il mérite ; et, dans les brumes de l'avenir, quand le temps aura brouillé nos vies et nos œuvres avec les vies et les œuvres de ceux que nous appelons les anciens, j'imagine volontiers les écoliers du xxxe siècle citant les Caractères de Scholl et Poivre et Sel de La Bruyère.
Depuis l'apparition de ce dernier ouvrage, Scholl n'avait plus guère écrit. Il méditait un projet de Mémoires, pour lequel il avait déjà classé des papiers et dont il comptait faire une œuvre de longue haleine.
Mais le temps n'a point voulu qu'il fixât ses souvenirs : ils resteront vagues et indécis comme sa silhouette de jeune provincial débarquant à Paris au Deux Décembre, comme sa figure de roi du boulevard, trônant et devisant à Tortoni.
Car, parmi nous, Scholl n'était déjà plus un écrivain contemporain : sa génération s'était presque entièrement éteinte.
Après avoir vu naître peu à peu sa gloire retentissante, il avait pour ainsi dire assisté à la consécration de son
nom dans l'avenir. Il savait que, de ses œuvres, bien peu seraient éternelles ; mais il savait que son nom aurait sa petite place inviolable et sûre dans l'histoire des lettres françaises.
C'est pourquoi, sans contemporains, il avait des amis bien plus jeunes que lui ; et c'est pourquoi ce sont des jeunes gens qui écrivent de tristes adieux le jour de sa mort.
L'ayant loué un jour dans un journal, il fut content de mon article et m'appela désormais « son bienfaiteur »...
Il me voyait aussi loin dans l'avenir que je le voyais dans le passé.
De longs temps nous séparaient. Et pourtant je n'ai point appris sa mort sans une grande peine. Car, si je le revois à Paris, avec sa veste rouge, pitoyablement allongé sur son canapé, et le pied emmailloté de charpie, je le vois surtout contant, au milieu d'un cercle attentif, une séduisante anecdote ancienne, ou dînant de bon appétit, avec ses chats sur ses épaules et sur ses genoux.
Et je suis triste en pensant que ce bon grand homme est parti au milieu des pleurs des siens, que ses chats vont chercher en vain ses caresses, qu'une perruche redira souvent son nom, que je ne courrai plus jamais ouvrir la porte en entendant la petite clochette de son cheval.