‹ La boule de vermeilChapitre 37 sur 46 · REMY DE GOURMONT · texte numérisé non relu

REMY DE GOURMONT

Il descend de la famille des peintres, graveurs, typographes des xve et xvie siècles, parmi lesquels fut ce Gilles de Gourmont à cpji l'on doit les premières impressions faites à Paris en caractères grecs et hébreux. De ces origines, Remy de Gourmont tire volontiers quelque fierté. Et il n'est pas mécontent de se rattacher directement par sa mère à la famille de François de Malherbe- Enfin, je ne pense pas qu'il voulût avoir vu le jour ailleurs qu'en la fraîche et féconde Normandie, au château de La Motte, à Bazoches-en-Houlme (Orne), le l\ avril i858.

Il n'est pas grand ; son visage est fort ; son front haut et large se découvre carrément ; ses yeux bleus luisent clairement derrière le binocle, et parfois au-dessus ou à coté.

Il marche le long du quai, admirant le paysage doux et puissant, l'harmonie des pierres et de l'eau, de la verdure et du cio!. Il s'arrête pour suivre la fuite de ce bateau qui descend, pour inspecter cette boîte de bouquins

où quelque curiosité se cache dans le fatras des choses trop connues, où un nom aimé se lit seul entre cent autres. 11 a vu un livre de M. Taine sur le dos duquel une araignée court à toutes jambes ; la reliure est vulgaire ; mais l'araignée est laborieuse et il admire son agilité. M. Taine pensait que l'intelligence était un produit normal du cerveau. ÎSon point. Elle est un accident. Excellent instrument pour les combinaisons aprioristes, elle est spécialement, dirait-on, inapte à percevoir les réalités. Voilà ce qui a fait naître les métaphysiques, les religions et les morales !... L'araignée est sur le bord de la boite ; elle a de beaux veux ; elle descend du côté de la bersre, file, disparait. Un pâle soleil luit sur la Seine jaune.

Il se redresse. L'horloge de l'Institut sonne cinq heures. Des livres sous la pèlerine de son manteau, il quitte le quai, marchant vite, la tète très droite, humant l'air. Il monte la rue des Saints-Pères, pour rentrer chez lui. La cour est ancienne : dans le petit jardin, deux jeunes arbres font de leur mieux pour grandir, troublés par l'hostilité du milieu. Au troisième, sa porte a pour cordon de sonnette une chaîne de cuivre. Elle s'ouvre lourde de tapisseries. De vieilles étoffes frangées de dorures pendent dans le vestibule.

Il revêt sa robe de velours noir, coiffe son bonnet de feutre et s'asseoit dans le grand fauteuil d'osier de son cabinet. Du plancher au plafond les livres s'alignent à l'infini, vieux et jeunes ; mais il y a place, néanmoins, pour une armoire de Boule (les belles éditions et les parchemins', des fauteuils, des bibelots, des peintures et des estampes et une grande statue de bacchante que patine à souhait la poussière des vieux livres.

Le thé fume. Il prend sa blague, tine feuille de papier à cigarette dont il déchire un petit morceau, roule son tabac, fume. 11 travaille ardemment et longuement, et il travaille encore quand le thé froid a jauni le fond de sa tasse et quand les bouts de cigarettes ont empli le plat à tabac.

Remy de Gourmont vint à Paris en i883. Il entra presque aussitôt à la Bibliothèque Nationale, mais fut, quelques années après, révoqué pour avoir publié un article intitulé Le Joujou- Patriotisme, où il affirmait la nécessité de l'accord franco-allemand.

De cette époque date son premier livre : Merlelte (1886) où son originalité se montre peu, mais où abondent d'agréables descriptions de la campagne normande qu'il peint complaisamment dans presque tous ses romans.

Son premier ouvrage important parut en 1890, S j'orne.

C'est un « roman de la vie cérébrale » où l'intrigue amoureuse a si peu d'importance qu'elle pourrait n'être pas Robert d'Entragues, jeune littérateur, note quotidiennement ses émotions devant la vie, les analyse, les retourne jusqu'à ce qu'il en ait découvert le mécanisme secret. Il se regarde aimer Sixtine. Cette curiosité dissociatrice l'empêche même d'agir ; il s'arrête au seuil de l'acte. On n'agit pas dans Sixtine ; la vie y est toute en dedans.

Ce livre, rempli d'idées neuves et de paradoxes, aujourd'hui vulgarisés et devenus presque des lieux communs

fut, pour les jeunes écrivains de cette génération, une révélation et une indication.

Cependant commençait de paraître Le Mercure de France, que dirigeait Alfred Vallette et dont Remy de Gourmont était fondateur avee Albert Aurier, Jean Court, Louis Denise, Edouard Dubus, Louis Dumur, Julien Leclcrcq, Ernest Raynaud, Jules Renard, et Albert Samain. 11 y débuta par des Proses moroses, qui étaient d'une remarquable perfection. Et il y collabora régulièrement et largement désormais.

En même temps (1892-189,4) il publie une série de contes au Journal, puis à l'Echo de Paris ; mais le journalisme convient peu à son esprit et à son art. Il lui préfère les revues jeunes et audacieuses, auxquelles il a toujours voulu accorder son concours : la Revue indépendante, la Revue Blanche, l'Ermitage, l'Hémicycle, l'Art littéraire, le Réveil, la Chimère, les Entretiens, l'Epreuve littéraire, Y Idée Moderne, le Livre d'art, la Province Nouvelle, le Spectateur catholique, et cinquante autres qui ne vécurent qu'un matin, sans compter les revues étrangères de tous les pays et de toutes les langues, dont il a été ou dont il est encore le collaborateur occasionnel ou régulier: Wiener Rundschau, Die Zeit, Rassegna Internationale ,~\Veekly criticnl Review, etc.

Le 11 décembre 1891, le Théâtre d'Art, de Paul Fort, représentait une pièce de Remy de Gourmont. Cette soirée fut mémorable. On y récita devant des décors d'Ibels et de Maurice Denis trois fragments de Fier-à-bras, Dcrte au grand pié et Roland ; on y donna les premières représentations des Aveugles de Maeterlinck, du Concile féerique, de Jules Laforgue, du Cantique des Cantiques, de Roinard,

avec orchestration musicale, lumineuse et odorante (le programme expliquait la concordance des sons, des voix, des couleurs et des parfums) et, enfin, de Théodat.

C'est une pièce fort simple et pleine de majesté, où l'on voit un évêque gallo-romain se laisser reprendre par les caresses de son ancienne femme. Lugné-Poe et Melle Camée interprétèrent les rôles de Théodat et de Maximienne.

En 1899. il publie le Latin Mystique, qui annonce suffisamment la mesure de son esprit et de sa vaste érudition. Cet autre bénédictin, Huysmans, préfaça ce beau livre, qui est une critique savante du latin des textes religieux, et une histoire fort curieuse de la liturgie.

En 1S92, aussi, parut Lilith.

Il est rapporté, dans le Codex Pseudepigraphus Veteris Testamenti, de Jean-Albert Fabricius, qu'il fut créé pour Adam deux femmes « quarum una ex lato extra paradisurn, altéra in paradiso ex costa condita fuerit. » Cette seconde femme, tirée du flanc de l'homme et qui resta dans le paradis terrestre, est Eve. La première est l'héroïne de Lilith.

L'histoire de la création, conçue d'après ce thème relativement nouveau, et mise en action sous une forme dialoguée et pittoresque rappelant un peu la Tentation de saint Antoine, de Flaubert, ne pouvait manquer d'être pleine d'attrait. Remy de Gourmont a su avoir des mouvements de naïveté, des gestes d'ironie, de la fougue voluptueuse, et parfois des élans d'inspiration dignes de Milton.

a Lorsque Dieu voulut créer Adam, lit-on dans la Chronique de Tabari, il ordonna à Gabriel d'enlever de la face

de la terre une poignée de chaque espèce d'argile : de la noire, de la blanche, de la rouge, de la jaune, de la bleue, et de chaque espèce différente. » Mais la terre ne permit pas à l'archange de ramasser l'argile : « Que serait-ce, dit-elle, si Dieu formait de moi des créatures et qu'ensuite elles fissent le mal sur la terre et qu'elles répandissent le sang injustement ? » Michel n'osa pas davantage porter la main à la terre. Mais Israël, ange de la mort, envoyé le troisième, rapporta l'argile à Dieu. Alors Dieu forma Adam, et le soleil le sécha. Il resta quarante ans étendu, ne faisant rien de remarquable et un peu oublié. Mais Areth le vint voir ; et il vit que son corps était vide : alors Dieu fit entrer l'âme peu à peu dans tout le corps d'Adam.

o Dieu dit aux anges : Adorez Adam ; et ils l'adorèrent à l'exception d'Eblis que Dieu maudit et qui devint le mauvais démon. » Tabari ne fait naître à Adam qu'une femme, Eve, qui fut persuadée par Eblis de manger le blé de l'arbre défendu. « Lorsque ce blé fut descendu dans le gosier d'Adam et qu'il fut arrivé à son ventre, la peau qu'Adam avait dans le paradis tomba de son corps ; celle d'Eve tomba de même, et la chair de tout leur corps fut à découvert comme nous l'avons maintenant. Cette peau qu'Adam avait dans le paradis était semblable à nos oncles ; lorsqu'elle fut détachée, il leur en resta au bout des doigts, la quantité que nous avons maintenant. Or, toutes les fois qu'Adam regardait les ongles de ses doigts, et Eve également, ils se rappelaient le paradis et toutes ses délices... »

Remy de Gourrnont a préféré suivre la tradition rapportée par Fabricius. La première femme, tirée de l'ar-

gile et envoyée aussitôt hors du paradis, fut la femme et la complice de Satan : tandis que le démon se chargeait de tenter Eve, Lilith, non contente des caresses infécondes de son époux, allait offrir sa beauté et sa science à Adam.

Et le sujet qu'il a choisi lui a permis d'écrire d'admirables pages. Les commandements que Jéhovah, après la chute d'Adam et Eve, fait à ses archanges sont particulièrement pleins de grandeur et de charme. A Zachariel, il confie la régularité perpétuelle des formes créées..., et le maintien de l'essence des formes dans le mystère du germe ; à Samaël,il donne « le fouet du châtiment... dont les éraflures, les moindres, verdissent empoisonnées » ; à Michel, il attribue la garde de la beauté, il confie « la couleur de toutes les nuances, la pâleur des lys et la blancheur des seins » ; à Anaïl, il donne la végétation, à Raphaël les générations charnelles ; à Azraë, il enseigne la mort.

Et il sait aussi solidement peindre du spectacle et aiguiser de l'impression : aussi parfaitement douces sont certaines descriptions du paradis où « les moineaux, dans les arbres nouveaux, jouent à cache-cache avec les éperviers ; les tigres avec les daims se roulent dans les herbes fraîches, et, dans l'eau transparente des fleuves bleus, les goujons malicieux agacent la queue des grands amphibies qui dorment sur les sables roses » ; aussi violentes et chaudement lubriques sont les conversations amoureuses de Lilith et de Satan ; aussi grandioses, naïfs et humains sont les primitifs entretiens d'Adam, le premier homme, et d'Eve, notre mère, seconde femme terrestre.

Cette œuvre parut dans les Essais d'Art libre qu'imprimait Edmond Girard et que rédigeaient Albert Aurier,

Remy de Gourmont, P.-N. Roinard, Hugues Rebell, Camille Mauclair et Henri Mazel.

Et, tandis qu'on s'arrachait encore les exemplaires ( violet archevêque » et « pourpre cardinalice » du Latin mystique et les 84 exemplaires « isabelle, rubis oriental, gris de fer et havane » des Litanies de la Rose, Remy de Gourmont préparait les précieuses éditions de ses admirables petites œuvres : le Fantôme, avec deux lithographies de Henri de Groux, sorte de messe d'amour liturgique et païenne, d'une sensualité mystique ; après quelques extjtfes, le poète redescend de son mensonge et sa maîtresse, dépouillée du reflet qu'il lui prêtait, redevient l'impalpable « fantôme qu'elles sont toutes >-.

Théodat avec une couverture d'après une étoffe byzantine, l'Idéalisme avec un frontispice de Filiger, Fleur de jadis, le Château singulier, l'Histoire tragique de la Princesse Phenissa, Proses moroses et Hiéroglyphes avec le manuscrit reproduit en aulographie.

Il est malaisé d'étudier à part chacune de ces œuvres courtes et d'une perfection singulière. Et il ne faut pas davantage les considérer d'ensemble, comme les chapitres séparés d'un même livre. Ici, l'harmonie du stvle. les mots rares et la richesse de la langue commandent l'inspiration : la beauté des Litanies de la Rose, de Fleurs de jadis et d' Hiéroglyphes consiste dans les mots seuls. Là, c'est l'audace de la pensée qui domine, comme dans le Fantôme ou le Château singulier. Ailleurs l'agrément du conte l'emporte ; on lit avec amusement ces histoires pour donner à rêver : Le Pèlerin du Silence, la Princesse Phenissa, qui veut tuer l'avenir pour immobiliser sa beauté éternelle, Proses Moroses, contes cruels aussi, et d'une

anatomie savante dans leur raccourci. Un lien toutefois unit ces ouvrages : le symbolisme.

Remy de Gourmont, avec le mouvement svmboliste, s'est donné pour règle de bannir les règles, — règles traditionnelles ou règles prétendues nouvelles. Il lui semble inutile que l'artiste par principe se donne un guide attitré cpii les promène à sa guise et il décrit à ce propos fort cruellement le cours de nos trois derniers siècles littéraires : « Le haquet de Thespis brouetta ces résignés deux siècles durant ; puis ce fut le cabriolet romantique, puis la tapissière parnassienne, puis le tombereau naturaliste, puis le cab psvchologique, puis le vélocipède néo-chrétien.))

Le symbolisme sera, par contre, une théorie de liberté:

« L'Idéalisme signifie libre et personnel développement de l'individu intellectuel dans la série intellectuelle ; le symbolisme pourra (et même devra) être considéré comme le libre et personnel développement de l'individu esthétique dans la série esthétique, et les symboles qu'il imaginera ou qu'il expliquera seront imaginés ou expliqués selon la conception spéciale du monde morphologiquement possible à chaque cerveau symbolisateur.

« Je sais bien que, par la définition même de l'Idéalisme, le Permanent lui-même ne peut être conçu que comme personnel, c'est-à-dire comme transitoire, et que ce qu'il y a d'Absolu vraiment est incogniscible et hors d'être formulé en symboles ; ce n'est donc qu'au relatif absolu que vise le symbolisme, c'est-à-dire ce qu'il peut y avoir d'éternel dans le personnel. »

C'est fort de ces théories audacieuses que Remv de Gourmont se mit alors en devoir de nous donner des œuvres de plus longue haleine,

Après l'amour des beaux livres aux formats singuliers et aux papiers luxueux, une autre passion le distrait un moment des travaux proprement personnels : la littérature du Moyen Age.

Il trouve un rare plaisir à feuilleter les manuscrits des sotties et des fabliaux, à lire les vieux auteurs dans les textes imprimés par ses sages aïeux, à rechercher des éditions anciennes qu'il prend un soin bienveillant à republier.

Pendant que sa pensée repose et mûrit, cette étude des littératures du Moyen Age ne lui est pas inutile : il y perfectionne sa connaissance de la langue ; il se familiarise avec les mots, tous les mots. Il les connaît tous familièrement,et leur lointaine généalogie, et, leurs alliances et leurs mésalliances. Il peut dire comme Nietzsche : « Nous autres, philologues. » Il s'arme des mots pour conquérir la connaissance.

Il aime passionnément les images naïves et les images perverses. Il dessine d'irrespectueux diablotins et de pâles vierges aux longs visages et aux cous penchés. Whistler, Gauguin, de Groux, d'Espagnat, Séguin, Filiger dessinent pour lui des pages qui vont lui permettre d'organiser, en 189,4, VYmagier, où ce qu'il y a déplus vieux en art voisine avec ce qu'il y a de plus nouveau.

C'est une publication bizarre et curieuse. De parfaits dessins s'y mêlent aux images d'Epinal les plus primitives. Remy de Gourmont n'y écrit presque rien, mais il

publie, en les rajeunissant légèrement, des chefs-d'œuvre surannés et oubliés, tels que le Mystère de Théophile, Aucassin et Nicolette, ou la Patience de Griselidis.

L' Ymagier n'a pas duré, mais ce fut le prototype de toutes ces revues d'art qui pullulent maintenant. En ce temps-là, il n'y avait presque pas un endroit où un artiste indépendant pût donner un dessin.

En même temps paraissent à la librairie de Y Ymagier :

Phocas, ce paisible jardinier et paisible martyr. La plaquette est ornée par l'auteur, qui a la douce passion des petits dessins.

La Poésie Populaire avec un air noté et des images.

L' Almanach de V Ymagier avec gravures sur bois de G. d'Espagnat.

Aucassinet Nicolette, le délicieux fabliau du xin" siècle, et le Miracle de Théophile de Rutebeuf.

Il publia aussi le Cahier de gravures sur bois, de d'Espagnat, un merveilleux album qui n'est rien moins que grand in-folio.

Pendant ces années-là, le maître bibliophile, l'adorateur des vieux dessins, des parchemins jaunes, des manuscrits gothiques maculés et enluminés, le savant ironique et sensible, s'en donna à cœur joie.

Mais la pensée l'emporte sur l'amusement le plus passionné.

Cette mystérieuse limpidité des rivières, ces feuillages

féconds qu'enfle le vent d'été, cette herbe épaisse et langoureuse, ces bois vivants aux racines faunesques et aux brandies vierges, toute cette nature pleine de sève et d'amour, qu'il retrouve tous les ans dans les campagnes de son enfance, il faut bien qu'il les voie et qu'il les aime et qu'il en dise toute la puissante vitalité et toute la beauté.

Il faut bien, la tète pleine de science érudite, qu'il soncre au violent instinct, animal et sexuel, de la bouillonnante nature.

Il faut bien qu'il écrive ces contes pleins de verdure, de soleil, de femmes nues et de philosophie : D'un pays lointain, les Chevaux de Diomède, apologie de l'amour voluptueux, souriant et léger, et ce délicieux roman épisiolaire : Le Songe d'une femme, où la chair et la rêverie sont si admirablement unies.

On analyserait bien mal ces beaux livres, singulièrement composés mais aussi également riches en agrément et en philosophie. Nulle part n'apparaît mieux cette manière de symbolisme sensuel qui caractérise Hemv de Gourmonl, et nulle part, en même temps, cet écrivain jeune ne montre mieux son esprit profond de vieux savant.

Quatre petits livres paraissent encore. Ils méritent mieux qu'une simple citation ; mais, pour une œuvre si féconde, ces pages sont si courtes. Ce sont : le Vieux Roi, tragédie en prose, sobre et très dramatique ; les Saintes du Paradis, touchantes litanies illustrées par d'Espagnat ; Oraisons mauvaises, poème ; et un beau chant bucolique, Simone.

Puis, nous devons alors considérer Remy de Gourmonl sous un nouvel aspect.

Avec les deux Livres des Masques commence de se révéler le critique.

Il est vif et ironique ; il voit clair et loin ; solitaire, il voit de haut et il voit juste. C'est à cause de cela que ces annales des jeunes écrivains, dont Vallotton a tracé les masques avec une précision définitive qui est cruelle, sont un document infiniment précieux.

Le critique — ou pour mieux dire, le philosophe — nous apporte ensuite davantage : toute une œuvre considérable qu'avait fait prévoir la petite brochure ['Idéalisme, et dont il convient de dire toute l'importance.

L 'Idéalisme , c'est une philosophie ; et Remy de Gourmont veut restituer à ce mot qui « traîne dans les journaux » sa valeur aristocratique. « L'idéalisme, dit-il, est une doctrine immorale et désespérante ; anti- sociale et anti-humaine... Tous les hommes, par cela seul que leur cerveau fonctionne, se représentent un monde, mais peu d'hommes se représentent un monde original. Considéré comme une entité, l'ensemble des cerveaux humains est pareil à un four à porcelaines d'où sortent successivement des milliers de pièces identiques et banales ; une sur un millier apparaît bizarrement craquelée, roussie, fumée, rayée d'étranges dessins imprévus et fous, gondolée, creusée, soufflée, déformée, ralée : cette pièce de porcelaine, c'est la représentation du monde conçue par les esprits supérieurs, par les génies. C'est, en somme, pour cette pièce unique que le four chauffe, et il importe peu que toutes les autres soient anéanties, si celle-là demeure. » Les mots, qui lui « ont donné peut-être de plus nombreuses joies que les idées, et de plus décisives, comme il le raconte dans « l'Ivresse verbale », l'ont mené direc-

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tement à la philosophie. « Ce rien, le mot, est pourtant le substratum de la pensée ; il en est la nécessité : il en est aussi la forme, et la couleur, et l'odeur ; il en est le véhicule. »

Il les (( adore » et les « collectionne comme des jovaux ». Il les assemble, mais les désassemble aussi, et c'est à ce jeu qu'il doit ses plus curieuses, ses plus paradoxales trouvailles philosophiques. La dissociation des idées ! désarticuler les mots et les idées rouillées par l'habitude de vivre côte à côte, les combiner en nouveaux attelages vers de nouvelles et inattendues idées. C'est une méthode d'abstraction, certaine, algébrique et qui dégage, peu à peu, l'inconnu, — la vérité? Si de Gourmont n'y croit pas, il ne la cherche pas, car, dit-il, ce qu'il y a de plus affligeant, lorsqu'on la cherche, c'est qu'on la trouve.

Cette méthode, préparée par un travail acharné, et qui montre combien le génie doit être cultivé pour produire, nous a déjà donné trois livres : V Esthétique de la langue française, la Culture des Idées et le Chemin de velours.

L'idée maîtresse de Y Esthétique, c'est que la beauté d'une langue est faite tout entière de sa pureté ; aussi faut-il n'user que le moins possible des mots étrangers ou des mots fabriqués sans goût par les savants. Ce livre, qui s'est épuisé rapidement et qui ne sera republié qu'avec de nombreuses corrections et additions, n'a pas signalé inutilement le péril que l'exotisme et la fausse science font courir à la langue française ; il a eu un commencement d'influence qui s'accroîtra, car ce n'est, sous une forme toujours scientifique, qu'un appel au bon sens.

La Culture des idées a une importance différente ; c'est, sous une forme fragmentaire, l'esquisse d'un traité de la

dissociation des idées. Avant de se servir des mots abstraits, des mots-idées, il faut les ouvrir, les analyser, les dissocier, voir ce qu'il y a dedans, de quels éléments ils se composent ; il faut faire pour les idées de travail ce que les chimistes ont fait pour ce qu'on appelait autrefois les corps simples. Il y a de prétendus corps simples qui se résolvent à l'analyse en trois, quatre éléments et plus ; il en est de même de nos idées abstraites, véritables idoles métaphysiques, comme a dit M. Jules de Gaultier, qu'il faut jeter au creuset et fondre à grand feu. La dissociation des idées est la méthode de ceux qui ne veulent pas être dupes des mots, qui ne veulent pas perdre leur temps à cueillir des noix vides. Le Chemin de velours développe le même système en se servant d'autres exemples. Quelques titres de chapitres indiqueront les sujets traités, les idées dissociées dans ces deux livres : L'Idée de Décadence, le Paganisme éternel, les Femmes et le langage, la Morale de l'Amour, la Gloire, la Jeune fille ; le Chemin de velours est plus spécialement une étude de la morale des Jésuites dans ses rapports avec la morale généralement admise, la morale moyenne.

Ah ! la bonne trouvaille, qu'il fit sans doute un matin dans une boite du quai Voltaire, de l'Art d'écrire enseigné en vingt leçons, par Antoine Albalat !

Elle fut la cause première de presque tout un livre, le Problème du Style, et de deux études, qui font partie l'une de Y Esthétique , l'autre de la Culture : Du style ou de l'écriture et Le Cliché.

L'art et le style, ces deux mystères qui nous tourmentent et nous passionnent, quelqu'un s'offrait bonnement de nous les enseigner en vingt leçons ! Remy de Gourmont douta, sourit ; puis, non content de son ironie, il se mit en devoir de combattre. Si la lutte fut aisée, elle fut du moins le sujet d'une riche et belle matière. L'ouvrage incriminé abaissait l'art d'écrire à la portée de tous. La vulgarisation d'une langue peut être un bien, au point de vue de l'économie politique ; celle du style, au point de vue littéraire, est une calamité. Il faut avertir M. Jourdain que lorsqu'il parle il fait de la prose, mais il ne faut pas lui dire qu'il parle comme Bossuet. Et on le lui laisse entendre quand on lui enseigne à s'assimiler les grands écrivains. C'est une idée bien assez répandue déjà qu'il n'y a pas grand malice à faire de la littérature !

Remy de Gourmont ne s'est pas contenté de réfuter les théories de vulgarisation.

Trop sage pour résoudre de propos délibéré une telle question, il a. posé le problème.

« Le problème du style, dit-il, est important, si l'art est important, si la civilisation est importante. Il est insoluble dans le sens où M. Albalat a voulu le résoudre. On n'apprend pas à écrire, c'est-à-dire, à acquérir un style personnel ; sans quoi rien ne serait plus commun, et rien n'est plus rare. C'est le côté pédagogique de la question et le côté vain. Le véritable problème du style est une question de physiologie. S'il est impossible d'établir le rapport exact, nécessaire, de tel style à telle sensibilité, on peut cependant affirmer une étroite dépendance. »

On a souvent dit que Remy de Gourmont aimait le paradoxe. C'est une opinion facile. Elle serait juste si on

définissait le paradoxe parles mots de Pascal dont il épigraphie un de ses livres : « Ni la contradiction n'est marque de fausseté, ni l'incontradiction n'est marque de vérité. >)

En publiant une série de dissociations d'idées, dont quelques-unes sont récentes et d'autres remontent à dix ans, il s'est aperçu que sa pensée d'aujourd'hui ne détruirait pas celle d'hier et que les traces de pas sur le chemin parcouru avaient une valeur essentielle. C'est pourquoi il se contredit, mais ne se renie point.

Parfois une remarque singulièrement neuve et audacieuse étonne. « On n'est pas plus spirituel, dit-on. » Mais est-elle futile, l'audace d'un tel penseur, paradoxale la conclusion de ce sage dont le seul désir est d'aller loin, de percer le plus de nuit possible, d'éclairer son jugement de toute la science et de ne pas faire d'une foi un asservissant point de départ, mais de chercher dans la poursuite d'un but passionnant la raison d'être d'une foi consciente ?

Il semble que Remy de Gourmont se révèle dans ce livre plus pessimiste qu'autrefois. Mais ne continue-t-il pas à nous régaler de ses réflexions personnelles, de grave penseur qui est bon. A. cause de cela on aimera toujours ses livres ; car, même s'il s'occupe de nous convaincre de l'idée de destruction, comme nous et avec nous « il tremble à l'idée de pérennelle obscurité. Il faut, à notre sensibilité, une toute petite lumière dans le lointain, parmi les arbres qui bordent notre vue ». Et, en enseignant notre connaissance, toujours il satisfera notre sensibilité. C'est le profit que l'on retirera certainement du livre, encore mystérieux, auquel il travaille en ce moment,

et depuis plus de deux ans, l'Amour dans la nature.

11 sied peu de conclure définitivement à propos de l'œuvre très vaste, mais encore jeune et vive, d'un homme comme Remy de Gourmont. Ses Epilogues, qu'il publie chaque mois au Mercure de France et qui le rendirent célèbre, vont être réunis en volumes. On les relira avec joie. On les consultera souvent. Et, avec le temps, on s'apercevra que ce qui a fait notre amusement n'est autre chose que l'œuvre parfaite et profonde d'un philosophe et d'un grand écrivain (i).

(i) Extrait de la monographie Remy de Gourmont (Sansot, éditeur .

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