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LES ECRIVAINS TRANQUILLES

Il est malaisé de définir l'état d'esprit des écrivains solitaires qu'il nous a plu de réunir en assemblée sous un même toit. A défaut d'être précise, i'opinion de Sénèque est compétente :

« Cette ferme assiette de l'âme, appelée chez les Grecs eùOuuîav. et sur laquelle Démocrite a composé un excellent livre, moi, je la nomme tranquillité. »

La littérature tranquille peut être une littérature de retraité, ou de paresseux, ou de sceptique, ou de sensible, — mais ce n'est proprement aucune d'elles ; elle unit tout ensemble la naïveté, l'esprit, la mélancolie et l'humour, et primitivement casanière elle est forte du plus effréné vagabondage.

C'est une des plus aimables traditions que celle de la tranquillité en littérature, et il est particulièrement piquant de remarquer le nombre considérable de ses adeptes à une époque où chacun tirant à soi un coin du gâteau, la plus grande part est à qui s'est montré le plus avide, bouillonnant et tumultueux.

Aujourd'hui, en effet, on ne fait guère que de la littérature commerciale ou militante ; — d'aucuns n'ont rien à dire, ne disent rien, mais crient aussi bruyamment que

ceux qui ont à dire des bêtises et qui les disent. Parmi cette bataille livresque, les véritables guerriers sont peu nombreux. Mais il y a, par chance, un certain nombre de paisibles spectateurs comme M. France, qui lit Montaigne, et en parle dans les salons, M. Renard, qui fait des Petites Bruyères, M. Octave Uzanne qui est érudit et doux, ou M. P.-J. Toulet qui surpasse Crébillon fils, au coin du feu, comme par. hasard, et quelques autres dont je ne veux point troubler le repos.

On m'excusera d'aller trouver les premiers vestiges de cette tradition au ive siècle avant Jésus-Christ.

On sait que Xénophon fut un bon général et un excellent écrivain. On lui attribue universellement une grâce et une modération particulières. Certes, on n'a point tiré cette opinion de la lecture des Economiques, parce qu'on ne les a pas lues, ni de ses œuvres socratiques où il ne se montre qu'un respectueux disciple.

Et vraiment, c'est dans la Cyropédie, dans YAnabase même, que Xénophon est tranquille. Quel paisible conteur de batailles ! Les ennemis sont tout près ; une multitude lutte contre une multitude ; les traits voilent le ciel comme une nuée d'oiseaux. Xénophon remarque un blessé : c'est un jeune Grec dont une pierre détachée du ravin a malheureusement rompu la cuisse gauche. Un peu plus tard notre Xénophon a perdu son bouclier, et il en est fort marri. Xous nous inquiétons avec lui jusqu'au moment où il s'abrite derrière celui d'un de ses soldats avec lequel il court à la mêlée. Un général vulgaire eût prit le

bouclier et laissé l'homme. Mais Xénophon est un honnête philosophe, pour qui l'héroïsme n'exclut point la politesse.

Jamais auteur se complut-il davantage à nous narrer une histoire, que Xénophon à nous conter celle du petit Cvrus ?

M — Dis-moi, grand-père, si un de tes esclaves s'était enfui et que tu l'eusses repris, comment le traiterais-tu ? — Je le condamnerais à travailler chargé de chaînes. — Et s'il revenait de lui-même ? — J'ordonnerais qu'on le fouettât, afin qu'il ne retombât pas dans la môme faute ; après quoi je me servirais de lui comme auparavant. — Prépare-toi donc à me fouetter, car j'ai le projet de m'enfuir avec mes camarades pour aller à la chasse. »

Et il ne consacre pas moins de sept longs chapitres à rapporter toutes les saillies de ce petit garçon turbulent.

Mais je m'étends trop moi-même sur la tranquillité de Xénophon ; dès le collège, chacun a la familiarité de cet excellent homme naïf, doux et beau parleur.

Il n'a point d'égal dans la littérature latine : Virgile, Horace, Ovide n'ont point l'âme si sereine. Seul, Pline le Jeune semble représenter le genre. Ce timide fonctionnaire de Trajan nous séduit aisément.

« "S ous allez rire : eh bien ! riez tant qu'il vous plaira. Ce Pline que vous connaissez a pris trois sangliers, et des plus beaux. Quoi ! lui-même ? Oui, lui-même. X 'allez pourtant pas croire qu'il en ait coûté beaucoup à mon repos et à ma paresse. J'étais assis près des toiles : ni épieu ni dard sous ma main ; rien qu'un poinçon et des tablettes. Je rêvais, j'écrivais, et je me préparais la consolation de remporter mes pages pleines, sije m'en retournais

les mains vides. Ne dédaignez pas cette manière d'étudier... Croyez-moi, quand vous voudrez vous livrer à cet exercice, portez votre panetière et votre bouteille ; mais n'oubliez pas vos tablettes... Adieu. »

Ce mauvais chasseur n'est peut-être pas un grand génie, mais il est bien un des types les plus parfaits de ces auteurs qui écrivent des choses agréables dans le seul but d'écrire et de donner de l'agrément.

Ayant ainsi doté de deux patrons un genre baptisé par l'autorité de Sénèque, il est moins audacieux de discourir sur les écrivains tranquilles.

Un grand nombre de romanciers s'efforcent aujourd'hui de remplir leurs écrits d'une grande science des choses, et aboutissent à faire des livres d'une lecture insupportable. Il est évident qu'ils ne considèrent pas le métier décrire comme un art, et le résultat comme un plaisir.

Tout au rebours, les écrivains tranquilles considèrent que le divertissement du roman ne doit pas seulement être la part du lecteur, mais de l'auteur lui-même. Ils trouvent une joie à inventer des personnages amusants mêlés à d'intéressantes intrigues, à les faire vivre dans des paysages amènes, à en tirer des réflexions aimables et à tout exprimer, enfin, dans une langue élégante et claire, propre à faciliter le plaisir de la lecture. Ils ne s'abaissent point pour faire rire, et ne se haussent point pour étonner : ils imaginent être leurs propres lecteurs. Ils écrivent complaisamment.

Ils ne cherchent point les situations dramatiques, qui sont habituellement fatigantes, et semblent ignorer les violentes passions.

« Les anciens, frère Tobie, ont reconnu deux sortes d'amour, très distinctes l'une de l'autre, suivant la partie du corps où elles prennent naissance, la cervelle ou le foie. Ainsi, quand un homme devient amoureux, il doit considérer où est le siège du mal, » Voilà une théorie qui met Sterne à l'abri de l'importunité du drame passionnel. Délivré de la douleur, qui est triste et incommode, l'amoureux n'a plus que de précieux soins et de délicates inquiétudes, et quand ses vœux seront exaucés, il ne serrera point sa maîtresse sur sa poitrine avec des cris de joie et l'enthousiasme brutal d'un exubérant délire ; mais il pourra, de sang-froid, se montrer un amant galant et curieux.

Le bel amour, pour orner de beaux romans, celui qui vient de ce cœur tranquille, que Charles Lamb a appelé « petit triangle rouge, symbole de nos espérances et de nos craintes » !

Et qui ne se rappelle, à ce propos, la plus délicieuse page, peut-être, du Voyage autour de ma chambre :

« Il ne tiendrait qu'à moi de faire un chapitre sur cette rose sèche que voilà, si le sujet en valait la peine: c'est une fleur du carnaval de l'année dernière ; j'allai moimême la cueillir dans les serres du Valentin ; et le soir, une heure avant le bal, plein d'espérance et clans une agréable émotion, j'allai la présenter à Mma de Hautcastel. Elle la prit, la posa sur sa toilette, sans la regarder, et sans me regarder moi-même. — Mais comment auraitelle fait attention à moi ? Elle était occupée à se regarder elle-même : debout devant un grand miroir, toute coiffée, elle mettait la dernière main à sa parure ; elle était si fort préoccupée, son attention était si totalement absorbée

par des rubans, des gazes et des pompons de toute espèce amoncelés devant elle, que je n'obtins pas même un regard, un signe. — Je me résignai ; je tenais humblement des épingles toutes prêtes arrangées dans ma main ; mais, son carreau se trouvant plus à sa portée, elle prenait à son carreau, — et si j'avançais la main, elle les prenait de ma main — indifféremment ; — et pour les prendre, elle tâtonnait, sans ôter les veux de son miroir, de crainte de se perdre de vue... Enfin, l'avouerai-je? nous faisions ma rose et moi, une fort triste figure. »

C'est le lieu de remarquer que Xavier de Maistre et les autres écrivains tranquilles diffèrent de notre actuelle littérature, où l'amour est triste, social, psychologique, halluciné, saphique et... commercial.

Avec cette humeur égale, on a parfois envisagé la philosophie. Montaigne et son oreiller du doute sont célèbres. Sénèque, dès longtemps, avait doucement enseigné la sagesse à Lucilius, dans des lettres où reviennent souvent l'éloge du vertueux loisir et ce précepte, si pittoresque : « Je réduis donc tous mes principes à celui-ci : « sovez lent à parler... »

Les historiens tranquilles sont nombreux, depuis qu'Amyot pacifia si aimablement Plutarque, et c'est une preuve que la vie publique n'est pas un cauchemar pour tous les grands esprits. Ce fut, pour Montesquieu, une excellente manière de « faire de la politique » que d'écrire les Lettres persanes.

La religion enfin, qui fit de grandes guerres et qui fait encore un grand tapage, eut de paisibles adeptes. Au temps de Luther et de Calvin, certain naïf auteur d'une de ces Vies des Saints que ne vendent plus les librairies religieuses, mais que conservent pieusement les quais de Paris, ne s'occupe guère de discuter les dogmes du christianisme : « Saint Romain, écrit-il, ayant vu un ange qui essuyoit la sueur du front de saint Laurens, quand on le tourmentoit, et ayant considéré la constance et la joye de ce martyr, conclut de ces deux prodiges que la religion chrétienne étoit la véritable. » Et voyez avec quelle bonhomie il conte les origines de la Toussaint : « Un saint ermite, rencontrant un religieux françois, le pria de dire à saint Odilon, pour lors abbé de Cluny, que les démons se plaignoient de ce qu'il délivroit par ses prières plusieurs âmes du Purgatoire. Le saint Abbé, ayant sçù cela, ordonna qu'on prendroit en tout son ordre le deuxième de novembre pour prier Dieu pour les âmes du Purgatoire. Le Pape établit depuis dans toute l'Eglise ce que cet abbé avoit fait dans son ordre. » La nature calme de ce pieux écrivain le pousse quelquefois, il faut bien l'avouer, à l'invraisemblance. Les aventures de saint Maclou sont peu conformes aux mœurs maritimes dont un certain nombre d'anciens officiers nous entretiennent aujourd'hui : « Saint Maclou étant encore enfant, s'endormit auprès de la mer sur une motte de terre : le flux de la mer enleva cette motte qui servit de berceau flottant, ou plutôt de vaisseau à cet enfant de la Providence qui, après avoir évité le danger, se fit religieux. Étant un jour en pleine mer, Dieu envoya une baleine près de son navire, sur le dos de laquelle il célébra la sainte messe. Une autre fois, comme

il voulait aller au désert dans une isle, Jésus-Christ fut son pilote. »

A défaut d'un grand talent, une grande tranquillité, du moins, apparaît dans ces écrits singuliers.

Ainsi, les plus différents genres ont tous été traités par quelques écrivains tranquilles.

Et, de ce fait, pouvons-nous conclure à l'existence d'une méthode et d'une école.

Il importe peu, dira-t-on que la tranquillité ait, dans les histoires littéraires, un chapitre comme le romantisme, le Parnasse, le symbolisme et le naturalisme ; et je ne tirerais point une grande gloire d'en être le naïf inventeur.

Mais l'attrait de Montaigne, l'autorité de Sénèque imposent. L'esprit véritablement tranquille est fort : il est une source limpide et profonde.

L'homme d'action, qui court et fait du bruit, oublie vite le but de son acte et prend aisément l'habitude de considérer comme l'action même sa course et le bruit qu'il fait. L'homme calme a pour lui le loisir et le silence.

L'habitude de la solitude ne féconde peut-être pas son esprit, mais, lent à penser, il crée, réfléchit ; sa pensée s'éclaire, se fixe sûrement. Il ne considère pas l'ensemble, mais examine le détail, le tourne, s'y pose, s'y complait. S'il ne prend pas droitement le chemin le plus court, il jouit du moins des avantages du sentier, qui a de l'ombrage, des détours imprévus et des fourrés déserts où, parfois, il fraye de ses propres mains une issue nouvelle.

Enfin, libre de soucis, et, en même temps, réduit à ses propres forces, il fait prescpae nécessairement une œuvre originale.

Il ne s'occupe que de sa pensée, l'enveloppe soigneusement de l'expression la plus parfaite : replié sur lui-même, il sourd un style né en lui, si étroitement lié à sa pensée qu'on ne sait lequel des deux est fait pour l'autre.

Le style est donc subordonné chez lui à l'excellence du fond : et c'est le propre de la forme excellente.

Si d'abord, en effet, on est tenté d'estimer verbiage ou rhétorique les phrases longues et appliquées de l'écrivain tranquille, il faut bien comprendre ensuite que cette longuerie et cette application sont légitimes. Si l'on blâme l'auteur d'avoir, par son style précieux, insisté outre mesure sur une idée futile, le reproche vise l'idée et non l'expression. Qui vous dit que l'auteur ne trouvait pas fort importante l'idée que vous jugez futile ?

Lorsque MUe de Scudéry relate une fête au Louvre, ne lui permettez-vous pas de dépasser la longueur d'un écho de journal ?

Et si M. de Régnier décrit en longues pages les fruits en céramiques de M. de Serpigny, croyez bien que c'est qu'il accorde à leur velouté, à leur grenu, à leur vernis une aussi grande importance que M. Decourcelle à la méthode qu'emploie Fonlbnsc pour étrangler la fripière de la rue Saint-Maur.

Les lecteurs des romans scatologiques ou humbertistes bâillent aujourd'hui sur les contes de Crébillon ; du moins les gens de goût et qui bâillent avouent-ils que la Nuit et le Moment est « un chef-d'œuvre du genre ».

Et parce qu'il a cessé de plaire à certain public, faut-il

mépriser un irenre dont le propre était d'exiger un stvle pur, élésant et harmonieux ?

Le genre humbertiste exige le stvle du reportage et si les gens de goût ne bâillent point sur le a chef-d'œuvre du genre >), du moins crient-ils à l'infamie ou à la chienlit.!'.

Enfin, cette attitude de solitaire est-elle incompatible avec le développement d'un grand art.

N'est-ce point la commune image de l'écrivain crue ce paisible bonhomme amoureux de sa vieille robe de chambre et de ses pantoufles, fumeur de pipes, casanier, propre à rien qu a écrire et penser ?

Et cette condition n'est-elle pas surtout convenable à l'écrivain qui écrit, pour ainsi dire, de lui et à lui ?

Tant de gens peinent aujourd'hui à faire des œuvres qu'ils savent médiocres et qu'ils méprisent eux-mêmes !

Louons ces singuliers écrivains qui, laborieux et doux, écrivent de bonne foi des livres qui leur plaisent, et qui chérissent leur besogne comme une maîtresse tendre et agréable ou comme un enfant obéissant.

Revue Bleue.

LE JOURNAL AMOUREUX DE M»e DE VILLEDIEU

Quelque temps après qu'André Doria et Ferdinand de Gonzague eurent fait inhumainement massacrer son père Louis de Farnèse, Octave duc de Parme, vint à Paris demander au roi Henri II la vengeance de ce forfait.

Ce monarque aimait les plaisirs et sa cour était le centre de tous les divertissements : « La Reine, sa femme, feignait d'être commode ; Diane de Poitiers, sa maîtresse, était belle et coquette et ses courtisans étaient voluptueux ».

Octave fut présente à la Cour par le connétable de Montmorency qui avait juré amitié à l'infortuné Farnèse, et il y fut reçu avec une grande courtoisie parce qu'il avait une figure agréable, et quoiqu'il affecta une grande indifférence à l'égard de l'amour et des femmes.

Il fut remarqué par la belle Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois. Et il ne fut pas longtemps cruel, quand il s'aperçut qu'une femme pouvait être aussi belle et l'aimer. Un jour que le roi faisait monter des chevaux dont la Reine d'Ecosse lui avait fait présent, le duc de Parme crut le moment favorable pour aller voir Mme de Valentinois qui le reçut dans un cabinet de rocaille, proche de son appartement d'été. « Il n'était meublé que

de piles de carreaux de drap d'or et de vases de porcelaine remplis de fleurs. Une Vénus de marbre blanc formait une grotte, qui régnait le long de ce cabinet, et huit ou dix petits amours les uns dormant, les autres occupés au service de la Déesse, formaient autant de jets d'eau qui se refléchissant dans un grand nombre de miroirs dont ce cabinet était orné, se perdoient en murmurant par des conduits de plomberie. Un petit lit de repos fait à la Portugaise, estoit dans un des bouts de ce cabinet et d'une corniche de roquaille, qui se jettoit hors d'oeuvre, tomboient mille branches de verdure meslée de fleurs, qui servoient comme de Pavillon à la tête de la Duchesse qui estoit couchée au-dessous. » Le duc Octave n'osa pas lui avouer d'abord son amour, et il imagina de lui conter une histoire orientale dont les héros pouvaient être reconnus pour Mme de Valentinois et pour le duc de Parme. Et au moment qu'il dit que ces héros s'embrassèrent, Octave baisa Mme de Valentinois sur sa belle bouche.

Le duc de Parme eut à se louer de son audace, et il eut été tout à fait heureux s'il n'avait eu un rival dans le comte Stuart.

Ce comte, qui n'était pas aimé, tira une si grande jalousie de la fortune du duc de Parme qu'il résolu, avec l'aide de la Reine, de mettre obstacle à l'amour d'Octave, et de \lme de Valentinois et d'en donner soupçon au Roi lui-même.

Ils se saisirent d'une tablette où le duc de Parme avait écrit pour Mm' de Valentinois un galant madrigal ; et ils découvrirent le piédestal d'un Mercure de marbre qui était dans un des carrefours de la forêt et où le duc et sa maitresse déposaient leurs messages ; le duc de Parme et le

comte Stuart se prirent enfin de dispute au sujet d'une belle peinture cpui était dans une galerie du château d'Anet ; mais tous les moyens de la Reine et du comte jaloux furent déjoues. Mmo de Valentinois sut attendrir le Roi, par la douleur qu'elle feignit habilement de ressentir des calomnies qui l'accablaient. Elle lui demanda la faveur de se retirer d'un monde dont elle était devenue l'opprobre et le jouet. Et le Roi plus pour lui plaire que pour la punir, lui permit d'aller habiter un petit pavillon qu'elle avait sur le bord d'une rivière à une lieue d'Anet. Le duc Octave s'accommoda fort de cette feinte retraite, parce qu'il lui fut aisé d'y venir passer toutes ses nuits.

Un jour, le comte Stuart, ayant suivi, par surprise, son rival, comme il se rendait à cheval du côté de ce pavillon, il le vit se dévêtir, passer à la nage la rivière, et entrer par une porte secrète que lui ouvrit Sainte-Brune, la suivante de Mme de Valentinois. Il résolut d'empêcher le duc de se rendre le lendemain à son rendez vous et d'y aller à sa place. Mais il arriva que le Roi ayant été averti d'un bruit qui se faisait chaque soir dans l'eau, avait fait tendre ce jour-là un filet où fut pris le comte Sluart. Et cette aventure rapportée au Roy, mit ce monarque si fort en colère, qu'il bannit de sa cour l'infortuné rival du duc de Parme.

Ainsi délivrés de l'incommodité d'un fâcheux, Octave et M"" de Valentinois eussent pu s'aimer longtemps si, abandonnés à leur propre défiance, ils n'avaient été vite surpris.

« La duchesse étoit un soir dans un cabinet de verdure, couvert de cette espèce de roses qui fleurissent tous les mois, dont l'odeur est si agréable : Un petit siège de

gazon, semé de mille feuilles volantes de ces mêmes roses, v i'ormoit un lit de fleurs, et le Roy étant allé à Paris pour des affaires importantes, la tendre Mme de Yalentinois attendoit le duc de Parme dans cet endroit sans autre inquiétude que celle de son impatience. » Mais le Roi avait fait une plus grande diligence qu'il ne pensait, et ce fut lui qui vint au moment que Mm' de "S alentinois attendait le duc de Parme et qui reçut, à la faveur de la nuit, les caresses de sa maîtresse et le nom de cher Octave.

« Ce revers de fortune où Mmc de "\ alentinois était si peu préparée. 1 étourdit d'abord jusques à l'accablement ; elle pleura, elle s'arracha les cheveux, et suivant la manière des dames imprudentes, elle gronda Sainte-Brune jusqu'à se mettre dans le danger de la faire causer. La fureur passa de la confidente à l'amant ; elle maudit l'instant où il lui avait paru aimable, et elle prit la résolution de ne plus l'aimer ; mais enfin, comme elle avait le courage grand, et qu'elle n'ignorait pas que l'hvpoerisie est d'un usage merveilleux pour les coquettes spirituelles, elle ne parla plus que des effets surprenants de la grâce. Elle écrivit au Rov des sermons admirables sur l'instabilité des choses du monde, et faisant en effet cette retraite dont elle avait fait tant de feinte, elle toucha si fort le Rov par cette marque de son repentir, qu'il ne put résis... »

Ainsi se termine l'aventure du duc de Parme avec Mœ* de Valentinois, telle qu'elle est contée dans le Journal Amoureux de Mme de Villedieu.

Ce petit roman de cent pages à peine, écrit dans un style correct, extrêmement vif et élégant, a été publié pour la première fois en 1669, c'est-à-dire deux ans avant Zayde et neuf ans avant la Princesse de Clèves.

Cette circonstance n'engageait-elle pas à tirer de l'oubli l'aimable Mme de Villedieu ou du moins la meilleure part de son œuvre ?

Elle était assez célèbre au xvn* siècle pour que Tallemant des Réaux écrivit : a Tous les gens emportés y ont donnée, tète baissée, et d'abord ils l'ont mise au-dessus de M"e de Scuderv et de tout le reste des femelles ».

Voltaire la goûtait. « Son style est vif et léger, dit-il, ses images animées ; elle a fait perdre le goût des longs romans. »

Ne peut-on aujourd'hui aussi songer un peu à elle ?

On sait que Mme de Roban poussa et égratigna la duchesse d'Halluyn qui voulait marcher devant elle au mariage de Monsieur avec M11" de Montpensier, mais on ne sait point assez qu'elle avait une femme de chambre qui s'appelait Desjardins et qui accoucha en 1601, à Saint- Remi-du-Plain d'une fille qu'on baptisa Marie-Catherine- Hortense et qui fut un grand romancier.

Catherine était une petite fille agitée et curieuse Elle assistait à la toilette de la duchesse de Roban. Elle lui tendait les épingles, lui donnait son avis, et faisait avec elle des révérences au miroir. Sa mère lui laissait une si grande liberté que Catherine pouvait impunément s'as-

seoir sur la pelouse où il y avait qualre cyprès dans des caisses et grimper aux arbres avec le fils du jardinier.

Dès qu'elle sut lire, Catherine s'empara des romans qu'elle trouva chez sa mère. Elle connut tous ceux de Honoré d'Urfé et de M1Ie de Scudery. Elle aimait extrêmement les récits d'aventures qui y étaient fait, et elle fut bientôt pris d'un goût vif pour les billets galants, les rendez-vous dans les cabinets de verdure, les conversations au bord des rivières dont on voit les poissons, les chevauchées nocturnes dans les bois, les promenades des grandes amoureuses qui vont et viennent dans les allées poussiéreuses des Tuileries au bras de leurs maris qui ont des perruques enrubannées et de hautes cannes et qui ne savent pas qu'ils sont trompés.

L'histoire ne lui plaisait pas moins. Elle en tirait que toutes ces aventures singulières pouvaient bien être vraisemblables. Et enfin l'agrément qu'elle eut de voir ellemême, au hasard de ses indiscrétions, que les intrigues de la cour et les jeux de la galanterie étaient fort ordinaires et naturels, ne contribua pas peu à lui faire découvrir dès l'âge de quinze ans la vocation pour laquelle elle était née : elle commença d'écrire avec une grande facilité et beaucoup d'élégance un roman qu'elle appela Alcidamie, et, avant pris goût aux rendez-vous que lui donnait un sien cousin bien fait dans une salle verte qui élait au bout du parc, il fut bientôt évident qu'elle était grosse.

Elle en reçut des reproches et, ainsi faite, courut chercher asile chez Mme de Rohan qui la reçut bien. Elle fut soignée. Elle accoucha heureusement, mais l'enfant mourut à quelques mois.

De ce premier coup, Catherine eut une expérience assez

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vive, et comme elle était bientôt éprise d'un nouveau galant, elle eut la prudence d'exiger qu'il l'épousât. Il s'appelait Boissé de Villedieu et était capitaine d'infanterie. Il promit ce qu'elle voulut et fit publier les bans. Mais une certaine fdle de notaire de Paris y opposa qu'elle était l'épouse légitime de M. de Villedieu, et le jeune capitaine qui ne le pouvait nier, s'enfuit sans mot dire vers Cambrai où son régiment tenait garnison.

Catherine à cette nouvelle prit le même chemin. En habit d'homme, elle parcourut par petites étapes les routes de la Picardie et de la Flandre.

Au bout de deux semaines elles arrivèrent à Cambrai où Catherine eut vite fait de trouver son amant. Le capitaine était confus et repentant ; M"e des Jardins n'avait pas une grande colère ; ils se réconcilièrent donc et, passant en Hollande, ils acquirent à peu de frais un semblant de mariage et même quelques sacrements.

Catherine put ainsi rentrer honorablement à Paris et s'y faire connaître sous le nom de Mmo de "Villedieu.

Elle publie Alcidamie et quelques poésies gracieuses. Elle fréquente chez Mm8 de Chevreuse, chez M°" de Montbazon, chez M1Ie de Montpensier. Elle concourt au succès des Précieuses de Molière. Elle est courtisée. M. de Villedieu ne lui est pas fidèle. Mais on ne sait qui de l'un ou de l'autre est le premier trompé. Le capitaine meurt bientôt des suites d'une blessure.

En 1662, M"" de \illedieu fit jouer une tragédie en vers Manlius Torquatus dont le bon succès fut éclatant. Mais sa seconde pièce Nitetis échoua et sa comédie Le Favori passa inaperçue. D'ailleurs, Mm9 de Villedieu avait un bien plus grand goût pour les romans et elle publia

successivement Les lettres et relations galantes, Le Journal amoureux, Les Annales galantes, Les exilés de la cour d'Auguste, Carmente, Mémoires de Henriette — Sylvie de Molière, Les Galanteries grenadines, Les Amours des grands hommes, Les Mémoires du sérail, Les Désordres de Vamour, etc. Barbin lui payait 6 livres la page. La cassette du Roi subvenait aux autres besoins de Mme de Villedieu qui fréquentait toujours les femmes du plus baut monde et continuait d'avoir des mœurs fort galantes.

On s'attend peu à voir Mme de Villedieu finir ses jours, comme tant de femmes de ce temps, dans une retraite aussi sévère que sa vie publique avait été déréglée. Il est vrai pourtant qu'après la perte d'une amie, elle se détermina à entrer au couvent. Elle s'y montra très humiliée, mais comme on reconnut bientôt la novice pour cette aimable aventurière qui avait écrit tant d'ouvrages galants, et qui avait eu une vie pleine de désordres, on refusa de garder plus longtemps une repentante qui avait montré si peu de dispositions à la modestie religieuse.

Mmê de Villedieu rentra dans le monde. Elle fut accueillie par Mmc de Saint-Romain. Elle écrivit de nouveaux romans. Elle se laissa encore aimer et elle demanda le mariage à un certain marquis de La Chatte qui avait 60 ans et qui était déjà marié. On fit encore opposition aux bans qui fuient publiés. Et grosse une fois encore, Mm" de Villedieu ne réussit pas mieux à garder son enfant que le dauphin et MUe de Montpensier avait tenu sur les fonds baptismaux et qui mourut à six semaines.

Le marquis peu de temps après mourut aussi et, Mme de Villedieu s'en alla vivre à Saint-Rémi duPlainoù elle était née, où elle retrouva son cousin qui lui rendit

en l'épousant son nom de des Jardins, où elle écrivit d'autres romans, où elle eut peut-être d'autres aventures dans la salle verte, et où l'on dit qu'avant de mourir, elle s'adonna, avec son mari, à l'abus des liqueurs fortes.

Une telle vie ne promettait guère une œuvre solide et bien ordonnée. Certains romans de Mm0 de Villedieu sont trop touffus, d'autres trop romanesques d'autres ennuyeux. Mais la langue de presque tous est excellente. La fermeté des périodes le choix des comparaisons, la valeur des mots, le respect de la grammaire, l'impressionnisme des descriptions, le style enfin place Mmo de Villedieu parmi les meilleurs écrivains.

On pourrait dire qu'avec Mme de La Fayette, et avant elle, elle réagit contre la préciosité, la fadeur et la monotonie des romans du xvne siècle. Mais n'est-il pas préférable de savoir simplement que Mm° de Villedieu est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages fort bien écrits parmi lesquels Le Journal amoureux est un des romans les plus aimables et les mieux faits de la littérature française ?

Revue Bleue,

Janvier 1903. — manfred. — théroigne de méri-

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