‹ La boule de vermeilChapitre 39 sur 46 · COURT, ETC · texte numérisé non relu

COURT, ETC

Les cafés-concerts n'ayant pas donné ces jours-ci de premières importantes, je me trouve fort embarrassé pour rendre compte du mouvement dramatique de ce mois. Je cherche en vain à me passionner pour la Châtelaine ou la Duchesse des Folies Bergère. Je ne sais que dire... Je dessine à l'encre violette de vagues figures sur mon encrier et sur ma table. C'est du plus bel effet. L'encre séchée a des reflets admirables. Ma table et mon encrier mordorés semblent avoir servi de lieu de rendez-vous à toute une famille de limaces... Pensez- vous qu'il fasse beau dans le bois de Vincennes ?

M. Lugné-Poe, directeur du Théâtre d'avant -garde l'Œuvre, a monté Manfred, de Lord Byron. Rappelons la définition du drame romatique d'après la Safyre Ménippée :

« Nous mirant facilement dedans, nous nous apparaissions plus beaux que n'estions pas, et nostre voisin plus laid que nous mesmes, pour ce beusmes chascun à plein gaudet, clignants les yeux afin de nous aymer tant plus

l'un l'autre. Mais une chose advint aussy contre notre espérance, que chascun de nous depuis en devint grand songecreux. L'un parlait de manger melon en hiver, l'autre de la multiplication sur un à deux, l'un de l'esprit universel, l'autre de la première matière... »

De M. Francis de Croisset un acte à l'Athénée et deux aux Mathurins.

« Estant nay un filz, un mois après que la mère s'estoit remariée, Martin dit au père de la femme : Il sera bon que tu fasses ce garçon corrier, car il ira tousiours deux ou trois milles devant les autres » (i).

Au Gymnase, Joujou, par M. Bernstein.

Tu pesti acqua in un mortaro

Tu mandi un pettene a un calvo (a).

Mme Sarah-Bernhardt ne me semble pas avoir bien inspiré M. Paul Hervieu. Théroigne de Méricourl, succession un peu lente de six scènes historiques, manque de l'élan cordial qu'il faut à de tels drames ; je ne sais si

(i) Faceciet (Lyon-i582).

(a) Tu piles de l'eau dans un mortier Tu envoies un peigne à un chauve.

durera la mode des pièces qui ne sont ni drame, ni tragédie, mais ces tableaux détachés satisfont mal l'esprit de l'auditeur qui s'attend à rire ou à pleurer, et qui reste indifférent.

Mais si cette pièce historique n'est pas une pièce, elle est terriblement historique : Citations, énumérations, dates, nous repassons toutes nos leçons de Révolution française, et au sixième acte, Théroigne dans sa folie nous en trace un complet tableau mnémotechnique.

Au milieu de tant d'érudition, on a peine à retrouver la puissance dramatique que M. Paul Hervieu avait montrée dans ses drames modernes.

Février 1903. — le secret de polichinelle. — l'oltm-

PIA. INFIDÈLE. — LE PAPE ET l'eMPEREUR. LES TA- BLIERS BLANCS

On a fait grand bruit autour de la nouvelle comédie de M. Wolff : les journalistes se sont attendris ; le public a pleuré : on a cru devoir affirmer que cette pièce révolutionnait l'art dramatique, parce qu'aujourd'hui on prend si peu le temps de penser, que rien n'est plus naturel que de confondre les évolutions d'un auteur de second ordre avec la révolution d'un genre littéraire.

i84 LA BOULE DE VERMEIL

L'Italien Bracco continue de nous donner, au Théâtre d'Art International, un exemple humiliant. 11 est un peu naïf et le choix de ses sujets ne prouve pas une grande imagination, mais il a de l'habilité et de l'esprit, moyennant quoi il se passe aisément de recourir aux cas singuliers de nos spécialistes parisiens. L'Infidèle est une pièce tendre et gaie. Un ménage s'aime. On s'est juré de ne pas se tromper, mais de n'être pas jaloux. Le mari montre de la jalousie. La femme est libre. Et comme elle peut choisir un amant à son goût, elle déclare son amour à celui qu'elle préfère, son mari.

Ce sujet trois ou quatre fois séculaire, M. Bracco l'a modernisé fort agréablement et M. Bour en a tiré un vif succès.

Sur le dos, un caniche faisant le beau sur chacune de ses pattes, un éléphant n'est pas admirable.

Il faudrait aussi perdre l'habitude d'attacher des femmes en maillot au bout d'un fil de fer pour faire croire qu'elles volent. Elles tâchent d'être gracieuses, agitent de petitsbras et des jambes grêles hors d'un énorme corsetqui les écrase. Elles ne sont certainement pas heureuses et le public, qui s'en rend bien compte, n'ose pas leur dire qu'elles ressemblent à des paquets de chiffons qu'on fait tremper dans un bain colorant et qu'on sort et replonge tour à tour pour constater les progrès de la teinture.

Mais, à l'Olympia, une jeune fille japonaise, au corps

agréable, fait des prodiges d'équilibre au faite d'une pyramide de boîtes de thé.

Depuis la Mort du duc d'Enghien de M. Léon Hennique, on n'a point tenté au théâtre de reconstitution historique aussi conscencieuse que Le Pape et l'Empereur, de M. Jacques des Gâchons, ni aussi dramatique. D'aucuns prétendent que l'histoire est froide et s'adapte mal à la scène ; assurément toute l'histoire n'est pas dramatique, de même que tous ses épisodes ne sont pas pittoresques : les images murales des écoles représentent bien la mort de Jeanne d'Arc et mal la Révocation de l'Edit de Nantes. Il sied de choisir. M. Jacques des Gâchons n'a point lésiné: il a carrément posé face à face Napoléon et Pie VII, dans une salle du palais de Fontainebleau. Ces deux fameux souverains sont aux prises, et un véritable combat se livre. Le pape signera-t-il le Concordat? L'Empereur veut, explique, gronde, fascine, menace, tempête. Et la force a raison.

C'est une belle pièce, sobre et simple. On a écouté dans un silence attentif MM. Chautard et Gournac qui jouent parfaitement, au Grand- Guignol, cet acte émouvant et sévère.

Chez Antoine Les Tabliers blancs, ne manquent point d'amusement. Les bonnes sont en grève. Malgré moi, je songe un peu au chœur antique, aux épouses de Lysislrata,

et cela me pousse à voir dans cette aimable pièce des qualités, de la fantaisie, de l'audace. Assurément cela divertit.

Mars 1903. — andromaque. — théâtre antoine.

Mme Sarah Bernhardt a voulu jouer Hermione ; et de la traditionnelle Hermione furieuse, elle a fait une amoureuse qui souffre. Elle en a tiré un vif succès. On a été ému. D'aucuns pleurèrent. Mais M. de Max, qui a un grand talent, a efféminé et exagéré de telle sorte le rôle d'Oreste qu'il a bien fallu rire !

Racine est suffisamment expliqué dans les collèges. Au théâtre, du moins, on aimerait à le voir jouer clairement et sobrement. Quand Oreste dans sa fureur s'écrie :

Dieux quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !

il est inutile que l'acteur se donne la peine de pivoter sur le talon en faisant tourner autour de sa tête sa ceinture de pourpre.

Quant à la musique de M. Saint-Saëns, je laisse à mon bon voisin William Molard, le soin d'affirmer qu'elle est excellente me réservant seulement celui de dire qu'elle est inutile.

M. Forest s'est excusé d'avoir tiré une pièce du Colonel

Chabert, en assurant qu'il répondait ainsi à un désir de Balzac. Le pauvre maître a toujours trop désiré !

Cette adaptation est fort bien interprétée. Au Théâtre Antoine, il suffit de donner un petit scénario à beaucoup de personnages : une merveilleuse troupe se charge de dessiner des physionomies et de faire vivre des caractères. MM. Antoine et Signoret font d'excellentes pièces.

Mlle3 Andrée Mcrv et Bellanger, MM. Dumény et Numès, collaborent largement aussi au succès que M. André Picard remporte avec sa Bonne Fortune. Durant cette comédie, claire et amusante comme une bonne conversation spirituelle, on n'est pas inquiété par l'action, qui importe peu. Mais les scènes intéressent par le jeu des acteurs qui sortent et rentrent à peu près à leur guise, et l'on suit la pièce : — Voici MIle Bellanger : elle va nous attendrir. — M. Dumény rentre en scène : on va s'amuser follement. — Cette fois c'est Mlle Méry, elle va s'asseoir dans ce fauteuil et rire, rire ! Ce sera délicieux. Elle a un talent infini...

Avril 1903. — werther. — l'indiscret. —

Page 1