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LE VIEUX BATEAU

À ma mère

Le vieux bateau que l'on voyait toujours attaché à la rive, près de la petite porte de fer, et au bout duquel on allait encore pêcher, le vieux bateau est mort.

Chaque fois que nous revenions au village et passions sur le pont de pierre, nous avions un bon regard pour lui.

— Le vieux bateau est toujours là, disions-nous.

Mais aujourd'hui, accoudé au parapet de fer, j'examine en vain l'ombre des bouleaux et la petite baie que forment les roseaux de la rive ; le vieux bateau n'est plus là, et j'en suis attriste.

Car les choses aussi familières et aussi bonnes que lui ont une vie, comme la notre, et leur disparition ressemble à un deuil humain.

Le pin qui le forma naquit sur un tertre élevé dominant la lande rouge et jaune qui s'étend au delà des

bâtiments des Forges, le long de la rivière de l'Indre. Le vent chargé du parfum des bruyères secoua douze fois ses rameaux sombres. Mais, un printemps, tous les arbres du tertre sentirent à leur pied la cognée déchirante, et, l'un après l'autre, s'abattirent d'un bloc sur leurs sections rosées et humides de fraîche sève.

Un forgeron acheta les planches du pin, et, à ses heures de loisir, sous le petit hangar toité de chaume où séchait son épervier, il construisit patiemment un grand bateau plat, large, rustique et solide.

On le tourna d'un flanc sur l'autre dans un champ, pour le peindre et le goudronner.

Enfin, chargé sur deux poutrelles, triomphalement, il fut porté par le forgeron, son fds aîné et ses deux voisins il descendit le chemin creux bordé d'arceaux d'épines, et, à un tournant, il vit l'étendue plane et immense de l'onde glauque.

Au bord de l'étang, toutes les femmes et les enfants du bourg regardèrent, épanouis, le lancement du bateau neuf. Il toucha l'eau.

Le forgeron y monta seul pour l'essayer : fièrement campé à l'arrière, il piqua de sa perche ferrée le gravier de la rive et, entre deux reflux d'eau clapotante, le bateau glissa. Joyeuse, battant des mains, l'assemblée regarda le forgeron s'éloigner du bord, filer à droite et à gauche et sillonner l'étang paisible de sa nacelle rapide et reluisante.

On ne le laissa, enchaîné à un poteau, à demi caché

dans les joncs, que lorsque la nuit tomba. Le forgeron revint même, avant de se coucher, allonger sur lui la lueur de sa lanterne.

Alors, dans le repos de la nuit, le bateau neuf connut les eaux où il devait mener son premier âge.

A mesure que sombrait le ciel et qu'augmentait le silence, une lueur et un bruit croissaient au delà des eaux, dans un endroit où l'horizon se surélevait de toitures. La lueur se doublait de son reflet... le bruit, de son écho. Quand les voix de la terre, avec le dernier chant de la grenouille, se furent tues et que le ciel ne parut plus qu'une masse obscure percée d'étoiles, les forges rouges se découpèrent sur l'horizon et le bruit double des marteaux sonna nettement dans l'air calme. Des flammes montaient dans l'ombre et passaient sur l'étang. Les toits illuminés accentuaient leurs lignes. Chaque fenêtre montrait son petit carré de feu où, parfois, s'allongeaient des ombres démesurées. Et la fournaise, fulgurant la terre et l'eau, montait bientôt rougir au ciel les nuages aux courbes fantasques.

Quand l'aube ramena autour de l'étang le vol des insectes, le battement des lavoirs, le lent pas des bestiaux, les chants des jardiniers voisins et les plongeons épars des éperviers, le bateau du forgeron, bientôt visité par son maître, acheva de connaître la bonté du pays où il devait vivre.

Chéri des siens et admiré des autres hommes ,

fut heureux quelques années dans ce coin de campagne plein d'herbes odorantes, de joncs frais et d'arbres vigoureux, sur cet étang large et tranquille, alimenté des eaux invariables de la rivière, au milieu de cette solitude que les forges animaient sans cesse de leur chant monotone et grandiose.

Mais souffla le vent du hasard et de l'infortune. Les forges abandonnées ne chantèrent plus et ne se mirèrent plus la nuit dans l'onde pourpre. L'étang fut desséché et le sol vendu en petites parts. La rivière, au fond de son lit. traîna désormais à travers le village son maigre courant caillouteux.

Le forgeron, forcé d'aller gagner sa vie ailleurs, vendît son bateau à un riverain du bourg. C'était un grand homme mince, vieux et bon : retiré des affaires, il s'occupait curieusement de son jardin dont toutes les fleurs, dans leurs massifs purs et réguliers, avaient chaque jour sa visite. Il marchait sans cesse par les allées, sanglé de sa redingote, courbé vers les plantes qu'il examinait de ses yeux myopes. C'était rarement qu'il venait par la petite porte de fer détacher le bateau et filer timidement sur la rivière. Ses enfants et ses petitsenfants aimaient beaucoup, au contraire, le bateau qu'ils avaient remis à neuf et garni de banquettes. Combien de fois, lourd de cinq ou six passagers, n'avait-il point passé sous le vieux pont de bois et atterri aux îles de Valières où la pêche était copieuse et où l'on collationnait gaîment sur les pelouses ! Les dames avaient de

lourds nœuds de rubans et quelque peu de crinoline et les hommes des jaquettes de coutil blanc.

De longues années, il vécut là, en face de l'abreuvoir où les mêmes hommes amenaient tous les jours les mêmes chevaux. Il se plia aisément aux. mœurs bourgeoises ; on l'emmenait pour jeter l'épervier ou lever les nasses de jonc ; mais il se tenait surtout calmement attaché au bord, entouré des va-et-vient lumineux des poissons, des promenades bruissantes des canards et du renouvellement infini des feuilles et des brindilles qu'emporte la rivière. Et, le dimanche, lorsqu'il avait entendu sur l'eau le chant assourdi des cloches du village, il était sûr qu'on Fallait venir chercher, qu'une troupe jolie et rieuse le monterait, et que, la chaîne ayant sonné sur ses planches, il s'élancerait vers la seconde arche du pont par où l'on gagne les verdures ombreuses de Valières.

— Montez, tonton, disait quelque jeune voix au vieillard.

Mais il souriait, maniait les boutons de sa redingote dont il tâchait de se sangler davantage, et il ne montait jamais.

— Mais non, mais non : je garde les petits.

Et la barque fdait doucement, laissant immobiles sur la berge la longue redingote et les quatre petites robes de velours.

Mais bientôt les petits devinrent les plus fidèles amis du bateau et, comme ils étaient très jeunes et que, ridé

d'usure, il prenait un peu l'eau, ils l'appelaient déjà « le vieux bateau ».

Lorsque l'aîné eut une quinzaine d'années, on lui accorda la garde de ses frères : le second, plein d'initiative et à cause de ses goûts pour la peinture, ne se lassait pas de badigeonner le bateau et de le couvrir d'inscriptions et de chiffres, aidé par le troisième petit, qui taillait sans cesse quelque bois avec son couteau et à qui on dut l'idée de faire un trou dans le banc central et d "y ficher un mât avec une voile blanche. Le quatrième était tout petit et, les mains aux poches, il regardait.

Le vieux bateau laissait faire, un peu confus, mais plein de bonhomie, comme le bon chien qui se laisse chevaucher et tirer la queue.

Quand les enfants furentgrands et qu'on les emmena à la ville, la vie devint tout à fait calme pour lui.

Il vieillissait en regardant se renouveler le village: des maisons blanches se construisirent, un pont de pierre remplaça la passerelle de bois. Tristement, la mort faisait son œuvre : d'autres hommes amenaient à l'abreuvoir d'autres chevaux ; des jeunes filles aux torses ronds remplaçaient peu à peu les vieilles laveuses aux bras ridés, et le vieillard ne venait plus emplir son arrosoir en courbant dans les joncs son dos fluet.

On ne le détachait plus ; mais, parfois encore, quelque voisin y montait et, debout à l'avant, jetait

une ligne. Ou bien des gamins se baignant venaient s'y accrocher.

Il faisait partie du rivage comme les grandes pierres blanches propres aux battoirs, comme les chardons argentés et les touffes de jonc. Tout le village l'appelait « le bateau », ainsi qu'on dit la grand'place ou le clocher. Et il vieillissait en mêlant son bois vermoulu aux mousses et aux cailloux de la rive. Il verdissait aux saisons fertiles et l'été l'enfouissait sous des hampes de roseaux ; un printemps, le vieux bateau eut des fleurs.

Sa vieillesse était triste ; parfois seulement il reconnaissait quelqu'un des enfants dont il avait égayé les premières années. Les petits étaient grands et, quand, au moment des vacances, ils passaient sur le pont du village, ils s'accoudaient au parapet en souriant.

— Pauvre vieux bateau, disaient-ils.

Mais le village ne respecta pas la vieillesse de son bateau.

Un quatorze juillet, quelques jeunes étrangers vinrent allumer un feu d'artifice. Ils imaginèrent qu'une gerbe lumineuse, au-dessus de la rivière, serait d'une beauté inconnue des paysans du bourg. Ils arrachèrent du sol le vieux bateau à demi-enterré et agrippé de mille tiges vivaces, et, l'ayant chargé de paquets de poudre, ils le poussèrent au milieu de l'eau.

Un gamin, qui ne connut point la charité de son acte, le rattacha le lendemain à la rive.

Mais bientôt le vieux bateau devait périr. Ce matin-là, le village trouva en s'éveillant que sa rivière coulait plus allègrement que la veille. Ses eaux plus claires lavaient sur les deux rives des pierres et des joncs qu'elles n'avaient point coutume de baigner ; et, ayant quitté leur silence habituel, elles couraient en chantonnant. Des laveuses s'étonnèrent en voyant qu'il fallait reculer leurs selles. Des canards,l'œflrond, une aile étirée, s'éjouissaient de balancer sur des vagues pressées. Le vieux bateau lui-même fluctuait un peu.

Une pluie commença de tomber et les laveuses troussèrent leurs jupes sur leur tête ; mais l'eau gagna bientôt la paille de leurs baquets ; le courant grossissait, et, au milieu de la rivière, où tressautait l'averse grise, les canards excités barbotaient et se battaient les flancs. Les genoux mouillés, les femmes coururent se mettre à l'abri sous le pont, d'où elles durent bientôt gagner leurs demeures.

Des langues d'eau s'allongeaient sur les piliers de pierre, et, léchant les' deux rives, emportaient des feuilles mortes, des morceaux de bois, du linge oublié. Bientôt le cours fut si vif qu'il déracina le vieux bateau, qui clapota, vira et tira sur sa chaîne.

Et tout s'avançait du même côté, la pluie, le bateau, les branches des saules, les hampes des roseaux, les joncs qui sifflaient, les planches emportées, et les canards qui, bousculés, se dressaient et claquaient du bec.

A midi, l'eau gagnait les marches de la petite porte de fer, et il n'y avait plus qu'une mince ligne de ciel entre elle et le pont, où de rares coureurs se montraient affolés.

La terreur était grande au village. On déménageait les maisons basses ; on courait des étables aux champs ; on se réfugiait dans les greniers et, peureusement, par les lucarnes, derrière les vitres que giflait la pluie, on regardait la rivière furieuse qui Jioulait, bouillonnait, galopait clans son lit immense, en se versant, çà et là, par-dessus les murs.

Et le vieux bateau, que sa chaîne trop courte retenait à demi dans l'eau, était, malgré les trous de ses flancs, retenu à la surface. L'eau sifflait dans ses fissures, lissait ses planches, écumait autour de lui, mais la chaîne ne rompait pas. Le vieux bateau, disloqué, se débattit désespérément jusqu'au soir.

Mais, lorsque le soleil couchant vint, à travers la pluie, rougir les ondes agitées, il y eut une si violente poussée de la crue, que les plus gros arbres du bord s'abattirent en craquant et que le petit poteau, fiché en terre par la main soigneuse du vieillard, fut arraché. Un soubresaut releva l'arrière du bateau, et soudain il fut entraîné dans la course des eaux.

Il sursautait, ballottait d'un flanc sur l'autre, filait roidement, s'écorchaità la crête d'un mur, s'enfonçait et se relevait tout à coup, s'arrêtait un moment dans le feuillage inondé d'un saule, et repartait ; et, soudain,

'use trouva en face d'une large plaine que quelques heures avaient changée en un immense lac où les vagues houlaient librement. C'était l'emplacement de l'ancien étang, celui qui animait les forges au temps où il était l'heureux bateau d'un forgeron, et le soleil rougissant rappelait encore les reflets dont les nuits emplissaient ces anciennes eaux : les fenêtres étaient rouges encore, mais ruinées, délaissées, semblables à des crevasses béantes ou aux déchirures d'une grande plaie.

Le vieux bateau alla se briser contre la muradle, et nul n'entendit le cri de sa mort.

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