DE LA FOIRE. MAXIME GORKI
Mme Isadora Duncan est une belle grande nymphe aux jambes nues et aux bras musclés. Sa tunique flotte, tourne, soulève son double pli et découvre des genoux ronds et rougis et de larges cuisses. Elle court, va, vient, le dos courbé, les mains en avant. De son corps amoureux, elle figure les ébats inquiets d'Ariane poursuivie. Bacchus va la saisir. Elle s'arrête, le dos frissonnant, peureuse, les bras au-dessus de la tête. Sa tunique retombée plaque son ventre au beau contour.
Il sied de mentionner, parmi les beaux spectacles de ce temps, les manèges, les loteries, les tirs, les soleils de papier et les petites grues de la fête de Neuilly, parce qu'il est heureux que chaque soir plusieurs milliers de personnes rient et chantent ensemble parmi les baraques peintes, les orchestres tournants, les équipages en files, et la foule bien nourrie des faubouriens gais. Sur un tréteau, marche un admirable nègre drapé de blanc et d'or. Trois femmes aux visages enluminés courent, en se don-
nant la main. L'une s'arrête, se campe devant vous. Ses grands veux luisent. Il faut tenir en creux ses mains de chaque côté de ce visage, et s'y chauffer comme au feu doux d'une lampe.
Au haut d'un escalier de bois, une grande fille jaune et maigre se tient immobile, l'œil trouble, le nez allongé, courbée sous le poids d'un serpent qui sifflote, la tète blottie entre deux mèches sales et blondes.
Nul ne mire dans l'absinthe glauque un œil morne et las. On rit au-dessus d'un bock, comme une grasse blanchisseuse auprès d'un cuvier.
Derrière les barreaux d'une cage noire, pleine d'une odeur de fauve et de sciure humide, deux yeux caressants et vernis, sourient.
Chacun s'occupe à se bien amuser d'un loisir facile : l'oisiveté n'est pas paresseuse.
Mais on se fatigue, tout de même.
La belle femme lasse, qui les yeux fixes, les bras tombants, est assise bonnement sur le dos d'un cheval de bois rouge !
A l'Odéon, on a représenté trois fois un nouveau drame de Maxime Gorki, Wania. Ah ! quand nous avons du soleil à Paris, comment peut-on nous faire voir cela- Attendons l'hiver pour relire les Vagabonds, œuvre excellente.
Septembre 1903. — le théâtre antique d'orange
Une belle colline domine Orange. Le mistral y souffle, en plein soleil, sur des pins maigres et tors, sur des rocs ornés de cactus et sur quelques menus débris de coquilles et de pots romains. Sur cette colline, il y a une statue qui pourrait être un Dionysos de bronze, et qui est une madone dorée. Et de là on voit les montagnes bleues, le Ventoux pointu et le Camp de César tout plat, et une immense vallée où la buée du large Rhône s'élève entre les arbres pleins de poussière ; et on voit tout entière, la vieille petite ville d'Orange avec ses toits de briques rondes et brûlées et ses rues étroites, où, sous le ciel chaud et scintillant, volètent les moustiquaires et les auvents de toile bise.
Il y a des habitants à Orange. Le jour, ils vendent des cartes postales ; la nuit, ils louent leurs demeures peintes à la chaux.
La petite ville est pour deux jours le foyer de Comédie française. M. Mariéton, directeur, parle à tout le monde. On ne sait s'il a plus chaud ou s'il est plus content. M. Crepet, secrétaire en blanc, va et vient. M. Mounet- Sullv a un royal ebapeau de jonc doublé de bleu. M. Fenoux se fait photographier à l'improviste devant l'Hôtel de la Poste. A la ville, M. Albert Lambert se tient aussi bien qu'à la scène. A la scène, Mm" Second- Weber et Brille quitteront leurs casquettes d'automobile ; M1U Ventura ôlera son grand voile, et s'affublera malheureuse-
ment de deux mamelles de carton pour figurer le sphinx. Son amie M11' Romaniza Manolesco a de bien beaux yeux ; mais on n'entendra pas ici sa belle voix. M. Paul Mounet est agile : il vient de tuer les six serviteurs du roi Laïus, il passe maintenant allègrement sous une table pour esquiver l'enthousiaste ovation des journalistes gais. On montre aussi du doigt M. Péladan, suivi d'un jeune secrétaire orné d'une ceinture verte et d'une cravate rose et bleu, large comme un ruban de nourrice, et M. Rivollet, auteur des « Phéniciennes », et l'actif M. Varenne, et Mme Moreno et Mlle de Pouzol, et beaucoup de personnes célèbres à Orange.
Le petit bureau de poste est une bruyante salle des dépêches : des jeunes femmes y attendent continuellement des mandats ; et les journalistes y rédigent d'infinis télégrammes : il y en a de deux sortes : ceux du Midi ont des jaquettes de drap, des chapeaux de soie et de larges La Vaflière ; ceux de Paris ont des Panamas et des pantalons blancs.
Douze mille personnes sont assises côte à côte sur les gradins de pierre. Le mur immense, ruiné, brûlé, s'illumine. Sur la grande scène ornée de deux bosquets, le chœur des femmes et le chœur des vieillards s'avancent. Des fanfares sonnent sous les arbres.
Un homme lève le rideau de la grande porte du fond et se tient debout sur le seuil, au haut des marches. C'est un héros.
Je n'avais jamais vu de héros. 11 n'y en a pas à Paris.
Nous vîmes là de nos propres yeux Œdipe, les Horace,
Etéocle, Polynice, Camille, Jocaste, des devins, un sphinx.
Toutes ces tueries, tous ces amours, toutes ces jalou-
sies, tons ces sacrifices, tous ces héroïsmes étaient grands.
Nous étions là douze milliers de gens attentifs et touchés et un peu intimidés parce que la belle nuit nous enveloppait fort étroitement et qu'elle devenait de plus en plus noire et de plus en plus proche de nos tèles et qu'elle plaçait ses étoiles jusque dans les crevasses et les issues par lesquelles nous étions entrés.
Nous nous serrions les uns contre les autres. Œdipe tuait Laïus, et tous les serviteurs de Laïus. Il était ivre à cause de son infortune. Nous nous serrions davantage, entre voisins et voisines. La fraîcheur tombait un peu. Jocasle pleurait. Œdipe allait tuer le sphinx. Il triomphait. Il épousait Jocaste. Il était parricide et inceste. Les sons de trompes étaient joyeux.
La scène est vide. On parle peu. Mais on entend beaucoup de voix fortes et chantantes. Les gradins grouillent un peu. On se regarde. Ces yeux-ci sont bien beaux, et si grands que j'y vois tout le grand mur, et la scène avec ses arbres qui remuent. Restons là. Ne disons rien.
Les Phéniciennes pleurent. C'est à leur tour de souffrir. Que de tristesse encore. On n'en finit pas d'être malheureux. La pièce de M. Rivollet est trop longue.
Mais nous, nous voudrions que cela durât plus longtemps encore, car on écoute si patiemment les pièces qui sont le motif d'un spectacle si excellent.
Et le lendemain on est heureux de nouveau. On s'habitue vite à être content.
Encore des héros, des amours, des cris de morts, nous émeuvent. M"" Moréno nous ferait bien pleurer. Horace tue sa sœur en scène. Ces Méridionaux applaudissent trop.
Le vent fait voleter les écharpes des jeunes romaines. Avez-vous froid sous la moitié de mon paletot ? Les cris tristes des trompes nous font tous trembler...
Est-ce que c'est le génie de Corneille qui est si grand ? Ces acteurs ont-ils un talent magnifique ? Ce grand vieux mur est-il si émouvant ? Ce beau temps si extraordinaire ? Cette assemblée innombrable fait -elle tout le ebarme ?
Ou bien sommes-nous tout à fait contents seulement de pouvoir, en plein air, la nuit, sous un ciel très doux, entendre des paroles héroïques et voir des béros passionnés, en nous serrant les uns contre les autres et en mouillant parfois nos lèvres de l'eau fraîche de cette petite cruche de terre verte ?
Octobre 1903. — le théâtre populaire de belleville
On parlait depuis longtemps d'une telle entreprise. Vraiment, aujourd'hui, il y a un théâtre qui, le soir, s'affiche en lettres lumineuses : Théâtre Populaire.
Il est à Belleville, au coin d'une rue populeuse. Le funiculaire fait grand tapage. Les marchands de gâteaux et de bonbons, les fruitiers, les camelots encombrent la rue jusqu'au dernier entr'acte, et, à la sortie, les poêles à pommes frites grésillent encore dans la nuit.
On avait bien compris que cette inauguration avait une grande importance. La presse vint. La direction avait prié M. Eugène Morel de faire une causerie sur le Théâtre po-
pulaire. H. Morel parla bien. Mais le peuple n'écouta pas. Il allait avoir un théâtre, un théâtre à lui, dont il ferait ce qu'il voudrait. Le peuple s'en f... pas mal.
Au fond, le peuple serait content d'avoir son théâtre. Mais il n'aime pas qu'on lui dise pourquoi on le lui donne. Il ne fallait pas insister sur le cadeau qu'on lui faisait. Il ne demandait rien, n'est-ce pas?
Mais ce public tapageur a fort goûté le spectacle, ardu, pourtant, qu'on lui offrait : Monsieur Badin, de G. Courteline, bien joué ; Danton, de Romain Rolland, avec M. Severin-Mars, Mmc9 Daumain et Irène, et un bien caduc Robespierre ; enfin, Le Portefeuille, amusant et cruel, de M. Mirbeau.
11 v a des pièces qui ne sont pas jouées. On ne sait pourquoi. Le Bonheur des Hommes, de M. Roger Le Brun, est un acte habilement composé et fort dramatique. Dans un milieu de pavsans, qui forment une espèce de chœur de la Nature, une intrigue amoureuse, émouvante et simple, se déroule : c'est sobre, tragique et humain.
Il v a même des pièces qu'on ne lit pas. Celle de M. \ iteau Paul, par exemple. Brelan-Toc est la septième série des comédies de M. Viteau Paul, qui dit dans une Préface à lire lentement :
« Il se peut que ma vanité d'artiste apprenne que malheureux sort, ô lecteurs ! votre dédain — ou votre hostilité — réserve à toute œuvre littéraire qu'une intensive réclame négligea d'imposer à votre admiration. »
Et enfin, il y en a qu'on ne joue pas, qu'on ne lit pas, qu'on ne fait pas : de belles comédies, de belles tragédies !
Novembre 1903. — les revenants. — maison de poupée
Nous avons revu deux drames d'Ibsen. Le temps n'est plus, où Ibsen était sifflé, bafoué, méprisé, où Sarcey prétendait que cet homme du Nord n'avait aucun talent, où en un mot on ne comprenait rien aux pièces d'Ibsen. Aujourd'hui on s'aperçoit que Les Revenants sont un beau drame simple et très dramatique ; et on applaudit Maison de Poupée aussi chaudement qu'une pièce de M. Brieux. A l'Œuvre, M. Nozière conférencie ; mais il n'a plus personne à convaincre.
M. Antoine a créé le rôle d'Oswald en 1890. Il l'a repris parfaitement. M. Signoret avec son grand talent a joué le personnage du vieil Engstrand. Tous ont très bien joué. Leur but était de nous émouvoir le plus possible. Nous avons été très ému. Ils ne se disaient pas : Nous jouons une pièce sur l'hérédité ; comme ils se disent parfois : Nous jouons une pièce sur les nourrices, sur la magistrature ou sur la tuberculose. Ibsen ne tient pas souvent à ses sujets en eux-mêmes. Il faut bien s'apercevoir enfin qu'Ibsen est tout bonnement un dramaturge excellent.
On a rappelé que Maison de Poupée avait quelques analogies avec La Princesse de Bagdad. L'homme à thèse, le semeur d'idée, le penseur : c'est ce Dumas fils, dont on regrettera toujours de ne plus pouvoir dire ce Monsieur Dumas fils ; et l'homme de théâtre c'est M. Henrick Ibsen, ou proprement Ibsen.
2Q8 la boule de vermeil
C'est une belle scène que celle où Nora (Suzanne Després) la gorge pleine de pleurs danse un échcvelé fandango, une scène plus importante que celle où !Nora explique pourquoi elle veut quitter Helmer(M. LugnéPoé). C'est excellent, comme sont excellentes toutes les scènes secondaires de Shakspeare. Il n'y a pas de thèse dans Hamlet, ni dans Macbeth, ni dans Othello. Je crois bien qu'il n'y en a pa» dans Les Revenants, ni dans l'Ennemi du Peuple, ni dans Maison de Poupée, ni dans Rosmer- Iholm !
C'est un curieux spectacle aussi que celui du dramaturge.
Le dramaturge !
Vous souvenez-vous de ces dramaturges de frontispices dont les vieux xylographes ornaient les anciens livres ? Ils ont un visage tourmenté, une petite perruque à queue courte, des besicles à tige de bois, une mappemonde, une plume d'oie dans un encrier de bronze, un masque à visage tragi-comique, un flambeau allumé et un hochet de bouffon.
Au fond, sous une draperie relevée, un gros jet d'eau retombe dans un tout petit bassin.
Ibsen marche à pied, dans la neige congelée autour du pavage carré. Il va et vient sous les arbres qui ne bougent
pas. Un traîneau passe. Au-dessus des chevaux blancs qui secouent leurs colliers à grelots, une dentelle se balance. 11 hésite à la grille du parc. Le Prince lui a donné la clef. Il entre, referme la grille, jette son cache-nez sur son épaule et fait, dans le parc, sa promenade d'une heure et demie.
Et vous souvenez-vous, monsieur, de ce dramaturge bien parisien que nous vîmes un soir d'été ? Nous passions sur le boulevard. Il était assis devant une petite table de café, à la fenêtre du premier étage. Auprès de lui brillait une énorme lettre lumineuse. Notre auteur, bien habillé, élait fort petit derrière les ampoules électriques. Mais il remuait continuellement. Il parlait avec ses voisins ; il se penchait à la fenêtre ; il demandait des journaux au garçon ; et, parfois, il jetait sur une feuille de papier à l'entête de l'établissement une petite phrase rapide et nerveuse qui n'avait l'air de rien, mais qui sans doute, serait « un des plus précieux joyaux de la future pièce à succès d'une des grandes scènes du boulevard ».
Dramaturgie !
Cothurne ! Autel de Bacchus ! Comédiens du Roy ! Racine ! Shakspeare ! Thalie ! Chœurs sacrés !
Boulevard !
Décembre 1903. — livres : Comédies de Jules Renard ; Etudes dramatiques d'Alphonse Môny ; La Griffe de Jean
Sartène. — théâtre antoine : La Guerre au Village, La Matérielle, au Perroquet Vert.
Le volume des Comédies, de M. Jules Renard, s'appellera plus tard Les Chefs-d'OEuvre de Jules Renard. C'est bien certain. A moins qu'il ne s'appelle Chefs d' Œuvre de Jules Renard, tome 1er, Œuvres dramatiques.
Le Plaisir de Rompre et le Pain de Ménage représenteront pour nos neveux notre comédie parisienne d'aujourd'hui. Pauvres neveux, ils se figureront que c'est ça qu'on jouait tous les soirs sur les boulevards au commencement du xi" siècle. ]S'ous crovons bien, nous, que Racine fêtait avec « les directeurs, acteurs et amis du théâtre, sur la scène du..., la 000e représentation du grand succès »... Phèdre.
Poil de Carotte, c'est notre théâtre de caractère. Nous n'avons que ça. Mais c'est quelque chose. Et Monsieur Vernetl Xe serait-il pas notre Bérénice ?
« Disons-lui adieu. Adieu ! Adieu ! Dis-lui adieu, Julie... Mais qu'est-ce que tu as, toi aussi ? — Ça me fait de la peine. — Beaucoup de peine ? — Beaucoup de peine. — Mais quelle peine ? — De la vraie peine. — Ah ! — De la peine. — Ma pauvre amie, il était temps. » Cela vaut, à la vérité, le fameux et admirable « Hélas ! »
Au fait, M. Jules Renard se porte à merveille. Il fait d'autres pièces. Ce volume de Comédies s'appellera donc : Chefs-d'OEuvre de Jules Renard, tome 7er des Œuvres dramatiques.
C'est une chose entendue.
NOTES SUR LES SPECTACLES 3o I
Mais M. Adophe Môny est modeste ! Ses premiers livres s'appelaient Théâtre de Société, Entre deux paravents... Celui-ci s'appelle Etudes dramatiques.
On y trouve pourtant le Prométhée enchaîné d'Eschyle, qui est mieux qu'une étude. La traduction en vers, si réprouvée, a conservé ici un peu de la beauté grecque :
..Etlier divin, zéphyrs, sources, fleuves géants. Flots sans nombre, flots d'or, rire des océans...
Bien plus nouveau est M. Sartène : La Griffe, que représentera le Théâtre Moderne, est un drame rustique. Cela rappelle ces pièces trop nombreuses aujourd'hui où l'émotion est commandée brutalement par un accident, un viol ou un assassinat. Mais M. Sartène est un écrivain dramatique. Tout est là.
M. Schnitzler, auteur allemand, connaît aussi son métier. Au Perroquet Vert est un drame amusant. M. Signoret est un marquis délicieux.
M. Signoret est un curieux professeur de collège. 11 a une mauvaise redingote, une lavallière à pois. Avec Mr " Després, qui est admirable, il fait dire de la Guerre au Village, de M. Gabriel Trarieux : a C'est intéressant ».
Janvier 190U. — l'oasis. — le retour de Jérusalem
11 était bien difficile de monter la nouvelle œuvre de M. Jean Jullien. Elle est « sociale, romantique et littéraire », et le boulevard est accoutumé à des pièces « parisiennes ».
D'autre part, le boulevard n'aime pas les pièces sérieuses, et l'Oasis n'est pas joyeux, pimpant, et frivole, comme Les Sentiers de la Vertu, La revue des Variétés ou L'Adversaire.
On n'imagine pas comme une « idée » nuit à une pièce. Néanmoins, réjouissons-nous, parce que, M. Lugné-Poé, ayant monté Y Oasis, la pièce a été publiée et nous l'avons lue, et nous avons une fois de plus remarqué que M. Jullien sait manier les grandes idées, comme les grandes passions, et qu'il est, d'ailleurs, aussi passionnant de s'efforcer à gagner le bonheur que de chercher à aimer une jolie femme.
M. Maurice Donnay a fait une comédie fort excellente et qui agrée à tout le monde. C'est la pièce à thèse qu'il fallait écrire sur la question juive. On aime à être bafoué: juifs et catholiques ont ici leur compte de satire. Et ils sont également loués, ceux qui ont inventé la poudre et ceux qui ont trouvé le moyen de s'en passer. Et que ce
NOTES SUR LES SPECTACLES 3o3
soit M. Dumény ou Mme Le Bargy qui jouissent du beau rôle, l'un et l'autre sont des acteurs excellents.
Voilà une pièce charmante ; car l'art français n'est point tant dans les statues de marbre, dans les jardins à balustres, dans les campagnes pleines d'oiseaux, dans les cadres dédorés des Musées, et dans les monuments historiques ; il y a, depuis Mm0 de La Fayette, un art véritable dans les conversations courtoises de plusieurs personnes bien élevées dans un salon à la mode — et ce n'est pas sans un art précis que M. Donnay et ses héros sont spirituels, au Gymnase, qui est un vieux théâtre du meilleur monde, avec des fauteuils de velours, des loges de bois doré et des tentures à franges, qui pendent au-dessus du parterre, rouges, pesantes et poussiéreuses, depuis la fin du xvn* siècle.
Février i90U. — un cauchemar
Quelle belle saison. On joue à Paris des comédies et des drames qui s'appellent G il Blas de Santillane, Cadet Roussel, Falstaff; on annonce le Roi Lëar. Nos dramaturges sont ingénieux. Ils font des pièces célèbres.
Mais ce qu'ils font est si fâcheux qu'on se laisse aller à ne plus sortir le soir. On chausse ses pantoufles. On se met au coin du feu. On se tient au courant en feuilletant le Rire : M. Capiello est notre meilleur critique dramatique.
Et c'est bien si l'on n'est pas soi-même chargé de
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rendre compte des spectacles à un certain nombre de ses meilleurs contemporains. Mais un critique négligent a d'affreux cauchemars.
Hier, j'ai feuilleté le Rire et je me suis couché. Dès que je fus endormi, ma porte s'est ouverte, et ils sont tous entrés dans ma chambre, tous dessinés par M. Capiello, le rond M. Capus, M. Guitrv, Mma Sarah Bernhardt, un peu grasse, M. Sardou, coiffé d'un béret, M. de Max, en inquisiteur, M. Paul Mounet, menaçant, M. Brieux, frisé, M™8 Rolly, le nez en l'air, Mme Le Bargv, le nez en bas, et M. Dumeny, qui n'était pas ressemblant. Quelques-uns y étaient deux fois, M. Garault, MM. de Fiers et Caillavet, et M. Pierre Veber, avec sa petite barbe blonde. Et tous me regardaient sans rien dire. Ils voyaient bien que je comprenais. Mais quand je rêve, je suis brave. Je me mettais en devoir de dire à chacun son fait, quand arriva, sous le prétexte que je dois aussi rendre compte des music-hall, le jeune artiste Consul. Quand il se fut assis sur ma table de toilette et qu'il se fut mis avec les autres à me regarder, j'ai pris la parole de cette manière :
— Le théâtre d'aujourd'hui n'est pas en décadence. Vous suivez les traditions, bien plus qu'ont coutume de le prétendre nos périodiques d'avant-garde. « En 1735, en effet, on donna à Paris une comédie en un acte, ornée de chants et de danses, intitulée Le Conte des Fées. On avait mis exprès dans la pièce un rôle de géant qui fut représenté par un Finlandois, âgé de vingt-neuf ans, haut de six pieds, huit pouces, huit lignes ; — mesure de France exactement prise sans souliers, — ettrèsloien proportionné d'ailleurs ; il était le septième de onze enfants, et pesait
NOTES SUR LES SPECTACLES 3o5
45o livres. Cette singularité attira tout Paris à la pièce nouvelle. »
Mars Î90U. — les tisserands. — papa mulot. — l'assassinée. IPHIGÉNIB.
M. Beaulieu, le directeur du Théâtre du Peuple, tient ses promesses. Il monte chaque semaine un nouveau spectacle intéressant. En six répétitions, il met debout une pièce comme la Nouvelle Espérance ou la Fille Elisa. Sa troupe, jeune et sans vedette, travaille laborieusement et révèle, de temps en temps, une excellente artiste comme M1" Kalf.
Nous venons de revoir les Tisserands. Pourquoi ne pas redire que ce drame de G. Hauptman est plein de beautés. Il est simple et bien fait. L'intérêt y croît. Nulle thèse ne l'alourdit.
Ils sont pauvres et ont froid. On les paye mal. Le marchand qu'ils enrichissent se plaint avec eux de la mévente : il a trop de marchandise, mais il veut bien continuer à les faire travailler; il les payera seulement un peu moins. Et les tisserands s'en vont en disant : « Ça peut encore aller ».
Ils sont dans leurs métiers. Ils tissent le soir à la lueur d'un poêle qui fume. Ils font des enfants idiots. Ils mangent de la viande de chien. Mais ils se résignent mal, parce qu'ils ont faim. Un Jeune soldat les pousse à la révolte. Ils apprennent une chanson de vengeance. Et ils courent les rues et les cabarets. Les vieux suivent tant
bien que mal. Eux aussi veulent boire à leur soif, manger de bons morceaux dont leur gosier a oublié le goût et qu'hélas leur vieil estomac rejette.
Et ils se ruent cbez le marchand, brisent tout, dansent sur tous les meubles de son salon. Ils chantent toujours. Ils vont porter la révolte dans les villages voisins. Soldats et grévistes sont aux prises. In vieux sage qui, dans son métier, près de la fenêtre, tissait toujours, reçoit une balle dans le dos et tombe.
Le Théâtre du Peuple est un petit grand théâtre. Il mérite d'être loué de ses efforts, et aussi d'avoir pour secrétaire générale MUe Judith Cladel, qui me prie « d'annoncer dans l'Ermitage que le théâtre du Peuple désire jouer des pièces de jeunes. »
Chez Antoine, la justice tient toujours son tribunal. Cette fois c'est M. Degeorges qui a la robe rouge. C'est donc une grosse comédie. Comment l'habile acteur Signoret peut-il y mettre tant de finesse ?
L'Odéon joue Iphigénie.
Vraiment, des héros, cela vaut bien des hommes. Moréas vaut bien un auteur dramatique. Comme elle est touchante cette petite fille qui aime le soleil et qui pleure tandis que les soldats assemblés sur le port, près des vaisseaux oisifs jettent des cris de mort. Clvtemnestre rage. Agamemnon gémit royalement. Achille reçoit des pierres. Iphigénie serait égorgée si Diane ne la changeait en biche.
NOTES SUR LES SPECTACLES 3on
Avril 19014. DÉCADENCE. LES OISEAUX DE PASSAGE.