LE NOUVEAU CIRQUE. LE PETIT EYOLF
Après le Retour de Jérusalem, où nous vîmes aux prises une jeune fille juive et un excellent jeune homme catholique, nous voilà en présence d'une lutte moins courtoise entre nobles et banquiers. Tous les financiers Israélites et tous les gentilshommes de France ne sont pas semblables à ceux de M. Albert Guinon. C'est heureux. Mais M. Guinon est un satirique. Sa pièce est aristophanesque — autant que peut l'être une comédie parisienne d'aujourd'hui. — C'est donc avec raison que ses personnages sont des héros plus que des hommes : la noblesse fait des poids, des calembours et des bassesses, les banquiers se conduisent comme des bandits. Mais les pièces d'Aristophane sont joyeuses et admirables, et celle de M. Guinon, si dramatique, si habile soit-elle, est énervante et triste.
Elle a bien failli aussi n'être pas gaie, la pièce du Théâtre Antoine. Mais M. Donnay est très spirituel. Deux petites nihilistes russes guidées par une manière de missionnaire anarchiste, mènent une vie aventureuse de bonnes sœurs de charité. Tatiana est la plus ardente : elle s'est battue ; elle querelle tout le monde ; elle n'a plus qu'une dent ; elle tue allègrement son homme. Vera a plus de cœur ; elle se laisse aimer. Mais il y a quelqu'un à
3û8 LA BOULE DE VEUMEIL
délivrer ou à venger, au fond de la Sibérie. Il faut partir. Tatiana et Yera ne sont pas des oiseaux de passage. Au défaut du dernier acte qui est, peut-être, trop mélodramatique, la pièce de MM. Donnay et Descaves est une des plus intéressantes de cet hiver. Elle est vivante, simple et pleine d'action. M. Grand y joue admirablement un excellent rôle. MIle Melot et M. Chelles sont des russes parfaits. M. Antoine un parfait bonhomme. M11' Van Doren s'est désignée pour le succès. M. Signoret est un des trois grands acteurs de Paris. Et enfin, parce que M. Donnay est très spirituel, il a confié à MUe Andrée Méry un rôle charmant dont elle se tire le plus joyeusement du monde.
Au Nouveau Cirque, nouvelle rivalité de deux races : le le clown et le nègre.
Faut-il se montrer mécontent du Nouveau Cirque? Jamais je n'oserai lui rien reprocher. Mais j'aurai l'audace de lui demander un peu plus d'eau. Je pense que M. Houke a engagé les gentilshommes de Décadence. Ils sont de brillants acrobates. Mais ils ont peur de se mouiller les pieds. La large arène d'eau ne sert plus qu'à refléter l'illumination de l'Apothéose.
Mais l'Apothéose est charmante. Trois ou quatre belles filles vêtues de cuirasses et d'ailes descendent des combles, solidement attachées à leurs fils d'acier. Elles ne sont pas légères, ni aériennes, ni diaphanes. Ce sont des filles en l'air. Elles tournent autour d'une petite femme en maillot qui se tient au milieu du bassin, sur un socle de bois,
NOTES SUR LES SPECTACLES 3oO,
à la façon des statues. Des lions peints en vert crachent de l'eau. Les lanternes de projection crachent des couleurs. Quelle fraîcheur de soir d'été.
Mais aussitôt la retraite sonne ; on se lève ; les lions restent immobiles au milieu du bassin dont l'eau ne bruit plus ; les sylphides ont regagné les combles ; la statue ouvre la trappe de son socle, et assise sur le petit escalier, elle remet son jupon et sa jaquette couleur d'orange.
Le Petit Eyolf, que vient de nous donner Lugné-Poe, avec une causerie de Paul Fiat, est une des pièces les plus touchantes d'Ibsen ; mais aussi une de celles que le public emboîte le plus souvent. Lugné Poe, M"êS Ralf, Dauphin et Bailly furent excellents. La jalousie, l'amour, l'instinct maternel, l'amitié d'une sœur, sont réunis dans une petite chambre, comme autant de héros sous le péristyle d'un tableau de tragédie. La Femme aux Rats passe en donnant le frisson, comme la Fatalité. Et il n'y a pas ici de tragique de situation ; les caractères vivent, ce qui, dans la langue d'Ibsen, se dit malheureusement « subir une loi de transformation ». Mais il ne se transforme pas le petit Eyolf. Déjà boiteux par la faute de ses parents, il meurt bientôt, emporté par les vagues du rivage ; une mère ne peut pas toujours veiller sur son enfant : n'y a-t-il plus, après la naissance du premier petit, des heures pour aimer ?
(L' Ermitage, 1903-1904)-