L'ACTIVITÉ ARTISTIQUE AUX SALOKS DE
Lorsqu'on présentait au petit Ja quelque pantin déûormé ou quelque monsieur peu majestueux, il prenait un air rébarbatif, et brandissant son hochet comme une férule, il frappait sans respect et sans sagesse.
Si l'on se contente de faire l'examen d'un Salon par comparaison à celui de l'année précédente, on ne constate pas un progrès bien évident. Ce que les Salons de 1901 nous ont montré de nouveau est tout à fait négligeable, et en cela ne consiste pas l'activité artistique. Ce n'est pas dans le nombre des moutons du marché qu'il faut voir les progrès de l'élevage, et je m'intéresse peu à la statistique des tableaux: il faut expérimenter sur quelques têtes des bonnes espèces pour considérer l'amélioration de la race des peintres.
Or, il faut bien le dire, notre élite est fort stérile : produire deux ou dix fois la même œuvre me paraît en effet un symptôme de stirilité. Nous n'avons plus d'écoles; mais nous avons pis : des spécialistes. Nos meilleurs peintres ne veulent à aucun prix sortir de leur étroit
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rayon. Naturellement je ne considère pas comme un effort bien louable le fond bleu cru dont Henner affligea son dernier portrait, ni l'audace originale de M. Bonnat qui a sans doute pensé être ingénieux en taisant un Loubet méconnaissable. Et pourquoi Pointelin nous donnera- t-il toujours sa même ligne d'horizon et ïbierot sa même baigneuse ?
Les peintres qui ont une médaille pour une Xuil bleue, renvoient tous les ans une nuit de plus en plus bleue et rien d'autre, de peur qu'on ne les reconnaisse pas et qu'on dise : « C'est mauvais ».
Ils finiront par prendre un brevet d'invention et construiront des « machines à Perdus en mer » et à c< Paysage nocturne ». Les « machines à Cupidons » de M. Bouguereau seront fructueuses : toutefois je doute qu'on puisse accorder un brevet d'invention à son Amour voltigeant sur les eaux. 11 y a un frein Durand, un moteur de Dion ; Panhard a inventé de toute pièce le refroidisseur de ses machines : mais M. Bouguereau n'a fait qu'ajouter un peu de ventre et beaucoup de carmin aux Cupidons de ses prédécesseurs.
Les meilleurs de tous sont blâmables. Carrière a fait le Portraii de Verlaine et il a fait Maternité, cela est excellent, mais pourquoi expose-t-il cette année une nouvelle Maternité, moins parfaite que celle du Luxembourg ? Je voudrais voir Carrière... coloriste ! que sais-je?
Il faut que l'art avance, et personne ne doit se répéter. Quand donc se fiffurera-t-on enfin que le Salon est un champ de combat et non pas une réunion officielle ?
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La Féerie intime de Besnard est une œuvre admirable et neuve ; il faut louer aussi sincèrement Jacques Blanche et ses Portraits d'amis ; et La Gandara a bien fait d'exposer à côté de ses Portraits, le beau petit tableau Jeune femme et vielle femme dans un parc... Mais à côté d'eux, combien de centaines ne montrent pas le moindre effort de croissance.
Quant à la sculpture, elle multiplie ses bustes comme des petits pains : tout au plus trouve-t-on quelques brioches de Bodin, Baffier, Bartholomé, Constantin Meunier, et les friandises de Charpentier et de Denys Puech.
Aux objets d'arts il y a beaucoup de vitrines, aussi fréquentées que les boutiques du Palais-Boyal ; et à l'architecture, les gardiens pleins de bonhomie émiettent du pain aux moineaux.
Je ris ; mais mon mépris ne va pas vers tous ces travailleurs et ces ouvriers dont on devrait bien admirer davantage l'industrie et l'habilité, au détriment de tous ces faiseurs de tableaux, monotones, laids, invraisemblables et inutiles.
Puisque, aussi bien, il serait tout à fait vain d'étudier le progrès du Salon actuel sur celui 1900, cherchons donc dans l'examen des meilleures œuvres exposées, des considérations plus générales et plus intéressantes.
Quoicjue les peintres aient un mépris assez obstiné de la critique, je crois qu'il ne sera jamais inutile de parler de la peinture, du moins en ce qu'elle a rapport aux choses naturelles. On ne discutera jamais assez sur le paysage et sur le coloris des objets, en particulier. La plupart de nos traités de la couleur sont faits par des chimistes ou des
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marchands. Quant à la peinture de plein air, il faut bien lavouer que le livre de M. de Meixmoron est un des meilleurs : on v conseille pour éviter l'implacabilité cruelle de la grippe, de préférer au pliant périlleux ou au roc des vallées humides l'abris et le confort de l'atelier.
Qui donc fera, consciencieusement, l'histoire du coloris dans la peinture ?
rson pas moi, certes : mais je voudrais du moins déterminer l'intérêt qu'aurait une semblable étude. Car, il est indéniable que le souci de l'exactitude des couleurs ne date que de vingt ou de trente ans, et que, en conséquence, c'est une voie presque neuve qui est ouverte aux peintres de l'avenir.
Je recommanderais au critique avisé qui ferait une semblable étude, de ne pas craindre d'aller chercher les premières traces du pavsage peint jusque dans les fresques primitives des anciens Egyptiens. Leurs figures simples, colorées parfois, représentant des palmiers, des lotus, des animaux et des hommes, ne sont pas dénuées d'arl. L'Assvrie, plus complexe, fit progresser ce genre d'ornementations : les figures s'ordonnèrent selon la perspective ; on eut des gradations de plans, des lignes d'horizon, des fonds. L'importance du coloris est douteuse : mais si on gagne la Grèce, on trouve plus de certitude. Si l'on peut affirmer qu'Apelie a peint une Tempête, comme on le rapporte, la part du coloris dans ce tableau est indiscutable ; il n'y aurait pas moins d'intérêt à rechercher des détails sur les Raines de Troie de Polvgote et sur Incombât sur le isil de >»eaclès. Toutefois dans cette dernière œuvre, si l'on en croit Pline, il faut reconnaître la substitution du svmbolisme au réalisme.
NOTES SUR L'ART Sl~J
« Ce Neaclès était un artiste ingénieux et inventif : peignant une bataille navale entre les Égyptiens et les Perses, et voulant faire comprendre qu'elle se livrait sur le Nil, dont l'eau est semblable à celle de la mer, il fit voir par un emblème ce que l'art ne pouvait rendre, en peignant sur la rive un âne qui boit et un crocodile qui le guette... » Malheureusement il faudrait laisser de côté un bon nombre de peintres antiques : Phidias et ses contemporains, et tous les monochromistes, et ee fameux Eumare d'Athènes, qui le premier distingua dans la peinture un homme d'une femme. On aurait, par contre, un précieux document dans la Description de 6U tableaux, de Philostrate l'ancien, que M. Bougot traduisit et commenta soigneusement, il v a une vingtaine d'années : l'authenticité de cette galerie dont Philostrate fait la description est presque établie, et le genre du paysage y est suffisamment représenté. Les Amours semblent être assez chaudement peints : ils font la récolte dans un verger. « Aux extrémités des branches pendent des pommes dorées couleur de feu, ou blondes comme un rayon de soleil v> et, au fond, il y a une grotte, une source « où se reflètent ïazar sombre du ciel et le vert des pommiers ». Et l'on voit aussi un miroir d'argent, une riche salade dorée, des agrafes d'or. Le Marécage est encore plus rempli de nature : « le terrain est humide : il produit le roseau et la fléole,.. le tamaris, le souchet. Des montagnes formant ceinture autour du marais perdent leurs cimes clans les airs. » Et il y a des canards, des oies, des hérons, des cygnes aux freins d'or, montés par des Amours, et un palmier « qui se baisse amoureusement pour aller trouver sur l'autre rive un palmier femelle ». La Chasse au san~
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glier ; Les présents d'hospitalité qui semble une nature morte brillamment peinte, Les Gyres, rocbers battus d'écumes, Les Iles, et Les Toiles présentent le même intérêt.
La palette est déjà riche, et la peinture à la cire connue dès longtemps, est un auxiliaire parfait. L'admirable collection de Théodore Graf nous prouve que les anciens maniaient les couleurs avec autant de talent et de souci d'exactitude que nos meilleurs modernes. Certains de ces personnages feraient bonne figure au centre d'une toile de Puvis de Chavannes. Et il fait si bon de reposer les yeux sur Arsinoë, Bérénice, tracées à la cire du bois, et de regarder en détail toute cette série de portraits antiques, beaux et vivants I
Mais, avec la peinture romaine, nous rentrons tout à fait dans notre sujet. Les décorations murales découvertes avec Pompei et Herculanum, sont des documents absolus. Nous avons en outre d'intéressants détails sur le fameux Ludius c le premier qui, au dire de Pline, imagina de décorer les murs de peintures charmantes, y représentant des maisons de campagne, des portiques, des arbrisseaux taillés, des bois, des bosquets, des collines, des étangs, des euripes, des rivières, des rivages, au souhait de chacun ; ses personnages qui se promènent ou qui vont en bateau, ou qui arrivent à la maison rustique, soit sur des âne9, soit en voiture ; d'autres pèchent, tendent des filets aux oiseaux, chassent, ou même font la vendange. Le souci du peintre est uniquement celui de plaire, d'égayer les habitants de la maison : nulle scène de souffrance ou même de passion n'y est peinte. « On y voit de belles maisons de campagne dont l'accès est marécageux ; des gens qui
notes sur l'art 3ig
portent des femmes sur leurs épaules, et qui ne marchent qu'en glissant ou en tombant ; et mille autres sujets de ce genre plaisant et ingénieux ». C'est de la décoration simple et riante. Quant au coloris lui-même : c'est une teinte plate de vert ou de bleu sous le contour d'un vase de Heurs, une bonne pâte de rouge étalée sur le visage et arrondie en pommette, ou bien l'ondulation brisée d'une ligne bleuâtre figurant les vagues de la mer. Les traces d'un impressionnisme simplifié sont apparentes ; car, naturellement, tout en concluant de ces remarques indécises que le coloris des anciens était non pas exact et vivant, mais conventionnel et décoratif, il ne faudrait pas négliger d'observer la part d'excellence qui ne laisse pas d'exister dans toutes les époques de la peinture, même les plus primitives.
Et par contre, il siérait de constater combien pauvre est l'usage des couleurs à l'admirable période des Titien et des Vinci, et combien peu la naissance du genre du paysage lui-même contribue à l'enrichir.
Si les œuvres de Mathieu et Paul Brill, les « inventeurs » du paysage, ne sont pas tout à fait négligeables au point de vue du coloris, qu'est-ce que notre immense et cher Poussin dans l'histoire de la peinture de paysage ? Et Claude ?... Ils sont moins importants que Millet, qu'Harpignies, moins importants que Mme Morissot, que M. Maufïïa, que M. Moret, que les petits impressionnistes de demain !
Et dans nos xvn" et xvm8 siècles, tous les artistes ont une haine égale et du plein-air et du coloris de la nature : les nuances et valeurs du rouge et du bleu semblent ne convenir qu'à la représentation du corps humain.
En effet, d'importance d'abord tout à fait secondaire dans les tableaux, le paysage n'était souvent qu'une esquisse incolore. Même alors que le réalisme dominait dans la représentation des figures humaines, l'idéalisme, 3e symbolisme même régnait dans le paysage. Puis, devenu un genre isolé il ne fut encore qu'une interprétation de la nature absolument indépendante de l'intensité lumineuse et de l'impression pure des couleurs. On cherchait à être agréable et non à être vrai. Le charme de Watteau ressemble moins à la douceur du printemps qu'à la grâce d'une soie ou d'une belle parure ; et si rien ne ressemble moins à une ferme que la métairie de Lépicié, ce n'est pas parce que Lépicié ne fut pas un bon peintre, mais parce que sa méthode consista dans la recherche de teintes jolies, gaies et bien fraîches, et non de couleurs exactes. Les Hollandais, sans doute, surent se servir de leurs impressions, et leurs couleurs sobres se rapprochent de la vérité. La Kermesse de Rubens houle dans une atmosphère naturelle et c'est une œuvre joyeuse et vivante. Cette peinture faite de taches, opposée à la peinture linéaire des Italiens, est néanmoins plus propre à révéler les nuances et les oppositions que les valeurs réelles des couleurs. C'est ainsi que Corot en les étudiant et en travaillant avec leurs idées et avec cette théorie « que la couleur est la conséquence logique des valeurs » n'a guère plus de coloris que Rembrandt ou que Vinci.
Puis Théodore Rousseau est encore indécis, et Millet conventionnel. Il faut aller jusqu'à Manetpourtrouver l'effort original complet, et il faut entrer en plein impressionnisme pour juger du résultat de cette profonde tentative.
kotes sur l'art 3a I
Boutard, dans le Dictionnaire des Beaux-Arts , en 1826, donne cette définition : « Le paysage a pour objet l'imitation des effets de la lumière dans les espaces de l'air et sur la face de la terre et des eaux. » INi les timides premiers peintres de plein air, ni les audacieux impressionnistes contemporains ne me semblent avoir bien pratiqué cette formule excellente.
Les premiers ne sont pas plus près de la vérité que les primitifs. Et quant aux seconds, ils sont eux-mêmes les primitifs d'une nouvelle phase de la peinture. Le classicisme de cette nouvelle période différera peut-être beaucoup de ses débuts ; l'art reprendra sa place : on choisira les sujets, on les mettra en valeur et, sans toutefois négliger rien de ce qui est vrai et vivant, on fera des tableaux qui seront autre chose que des études, des œuvres.
On voit en ce moment chez Durand Ruel un tableau charmant de Claude Monet (peut-être le même qui fut exposé en 1886 sous le titre de Verger au printemps) : dans le coin d'un verger fleuri, au milieu d'une atmosphère lourde et que l'on devine pleine de chaleur, de senteur et de bourdonnements, une femme est assise sous un arbre plein de soleil, devant une table de fer où miroite le jour. Elle est allongée dans un fauteuil de jardin, et la ligne de son corps suit la coupe harmonieuse de l'arbre, C'est a la fois une peinture exacte et une œuvre créée. La saison, le paysage, le sujet, l'heure, les détails sont choisis ; mais, en même temps, il n'y a aucun procédé artificiel, aucune fausse convention, aucune déviation dans l'impression visuelle, pure et une.
Yoilà un bel exemple d'impressionnisme ; c'est à la fois de la sensation et de l'art.
Car il faut bien le dire, nos coloristes savants, en général, ne sont plus des artistes. Ils ne veulent plus entendre parler d'art, comme notre horde de gens de lettres ne veut plus entendre parler de littérature. « Le dessin, la langue, disent-ils, qu'est-ce que cela pour des penseurs, des citoyens libres, des hommes supérieurs. » Il manque à ces hommes de génie les qualités des petits travailleurs : de l'ardeur et de la bonne foi. Assurément il y a des écrivains originaux parmi notre précieuse Jeune Ultératare, et il v a des innovateurs parmi nos admirables impressionnistes ; mais ils se contentent de leur brevet d'originalité, et ils ne cherchent pas à perfectionner leur invention. Avec leurs tableaux éclatants, ils vous crient : « J'ai une méthode ! » — Mais on le sait bien ! servez -vous de votre méthode. Faites une œuvre d'art et autant que vous pourrez le faire, utilisez votre métbode. ^ ous êtes devant un pavsage ; il vous semble que toute celte prairie est une admirable nappe limpide et bleue, mais si vous mettez sur votre toile une nappe bleue et limpide, croyezvous que je vais deviner que c'est une prairie admirable ? Si vous aviez placé votre nappe dans un ensemble propre à me faire voir que c'était une prairie, alors sans doute vous m'auriez communiqué l'impression que vous aviez ressentie. Vous peignez l'atmosphère, cela est excellent ; mais ne peindre rien que l'atmosphère, cela est inutile. Or, vous qui, sous prétexte de rejeter toute convention, ne voulez enlever aucun rayon, aucun éclat, aucune ombre du visage dont vous faites le portrait, vous n'hésitez pas à lui enlever souvent de la matière : le cbarme et la fraîcheur qui sont la première impression d'un visage jeune, vous le négligez parfois tant qu'il faut bien
avouer que vous avez souvent traduit le charme par l'horreur. Vous avez négligé l'œuvre pour le procédé.
Certes, j'ai ressenti comme vous la beauté des éclats de soleil sur une fête champêtre : j'ai vu les couples danser dans l'atmosphère chaude, tourner les robes étincelantes et s'agiter les visages bariolés de reflets et d'ombres ; j'ai eu les paupières envahies de lumières sur les rivages argentés ; j'ai vu sur mon chemin s'imposer la roideur d'une ombre violette. Et une fois, assis sur un banc de la berge du petit square du Pont-neuf, j'ai vu la Seine venir à moi en petites vagues jaunes et bleues : au loin l'eau stagnait comme une boue jaunâtre ; puis la surface se linéait nettement de bleu et de jaune clair, et dans mon œil je sentais pénétrer la vision d'une infinité de petites lignes jaunes et bleues. Mais à mes pieds, soudain, j'ai remarqué une petite vague toute proche : elle bruissait, elle semblait vivre ; elle venait en souples sursauts écraser sur la pierre sa chair dorée. Elle était limpide, claire, pure, transparente. Elle me fit rêver longuement... Mais, il faut bien le dire, elle brillait là, nettement, bêtement comme les bocaux ovoïdes d'un pharmacien, et comme les chaudrons de cuivre jaune des Servantes de M. Bail!
Et je compris qu'il était aussi inexact de peindre la Seine jaune et bleu que de la peindre limpide comme une casserole de cuivre : et je rêvai la collaboration de M. Bail et de M. Pissarro !
A la vérité, je ne souhaite pas un tel succès à l'éclectisme ; mais j'exagère à dessein la portée de mes observations. Je voudrais que les artistesjeunes comprissent qu'ils n'ont qu'une voie à suivre : l'art ; que rien n'en est plus éloigné que les écoles divergentes qui innondent les
Salons et les Indépendants ; et qu'il ne faut s'asservir sous aucun procédé, mais au contraire, grâce à Vusage de ces procédés, savoir se tenir sur la voie du beau qui est unique dans tous les arts et qui, seule, dans le sujet qui nous occupe, est capable de mener à bien le peintre paysagiste.
Je me dis que rien n'est plus éloigné de l'art que les expositions officielles, et je pense que l'on ne verra pas là un paradoxe. Comme je le disais au début de ces réflexions, il faut chercher dans les œuvres secondaires et les exceptions des traces d'activité artistique.
Cet important mouvement de la peinture du pavsage, est. pour qui sait s'abstraire de l'odieuse importunité des tableaux de genre et de l'éclat de la fausse peinture, assez bien représenté au Grand-Palais. A la Société nationale on rencontre Lucien Griveau et ses Maisons au soleil couchant ; YValter Gay et sa mélancolique Fontaine JMbcrcella ; Gaston Latoucbe et toute une salle de justes impressions champêtres et de belles visions de Versailles et avec sa Partie joyeuse, un chef-d'œuvre ; le Sidaner, le sincère et vrai poète des lumières et des ombres ; Marcel Beroneau et sa Forge abandonnée; Paul Bocquet, timide mais lumineux ; Dauchez, dont La Baignade est une œuvre admirable : Charles Cottet avec son exquis tableautin Prés du Village ; Maurice Eliot, impressionniste excellent de La Rue; Guignard et sa Sortie de la bergerie, j uste et savante ; Fritz Thauiow ; Léonce Yaysse et son beau Soleil couchant: Courtens et sa Fin d'automne; Maufra; Meslé et ses Vieilles maisons d'Ormoie; Hawkins ; Hochard ;
Prinet ; Lebasque et son Pont de la Dhuise ; Lebourg et ses Soir et Malin; Henri Laurent et son Épervier ; Cadel et sa douce Fin de journée, et peut-être quelques autres. Allons un instant aux Indépendants, et nous verrons : Diriks, Brindeau, le maître Cézanne, les belles Baigneuses, de Rysselberghe, Signac, H. Gross, Petiljean, Lacoste, Yuillard, Ibels, Vallotton. Et à la Société des Artistes français on peut citer Le Chemin creux, de M. Avy ; Autou,. de la loge, de A. Beauvais ; Le Pont Saint-Michel, de Boggs ; Bicknell ; Boggio, dont le tableau intitulé Tuin me semble être un Paysage parfait ; Bouché, avec son sobre et vigoureux Coup de vent ; Boudot ; Creswell et son exquis Paysage, juste et charmant ; Paul Dougherty et ses Chênes d'automne ; East ; F. Jacomin : Fernand Louis et son excellent Retour de Chasse; Louis Manceaux : Mesnage et son coin fleuri du Luxembourg ; Valentine Pêpe et sa belle Nuit qui vient; Fernand Maillaud et son Intérieur d'Église, œuvre douce, sincère et vraie ; Selmy, Serrier, Simonnet, Thompson, Morlot, Gihon, Girardot ; et aux aquarelles et dessins, Suréda, Pointelin, Simonet, Dupuy.
Je ne puis que rester sur cette énumération. A quoibon faire l'éloge de chacun ? Le but du critique doit être de déterminer la voie qu'il conseille. Je me suis efforcé de montrer vers quel but l'activité artistique tend à se diriger, et vers lequel, par conséquent, il faut pousser les peintres encore non asservis. Je n'ai voulu ériger personne en maître ; j'ai préféré échelonner seulement quelques noms sur la route du beau.
J'ai peur que l'on m'accuse « d'avoir fait mon Salon un peu à côté ». Je vais donc citevles quelques rares tableaux qui sont des œuvres d'art.
Aux Artistes Français, L'Abreuvoir de Mlle Delasalle attire les regards, et à juste titre, car c'est une œuvre bien établie ; Les Anglais en Irlande, de J.-B. Duffaud, sont d'une peinture forte et vigoureuse. Louis Ridel a l'unanime succès des délicats : son Adieu est bien l'œuvre la plus charmante et la plus touchante de ce Salon et rarement un peintre a mis dans un tableau plus de rêve et plus d'humanité ; il faut voir aussi le petit portrait des modèles de ce tableau ; le Portrait ovale, de Wéry, et les Préparateurs de raisins secs, de Sorolla y Bastida font affluer le public dans la petite salle qui touche au grand hall des « Toiles à voiles » (Eva la dompteuse, Les Sirènes, Femmes colosses, L'Homme volant, etc.. tout cela est bien déplacé à l'entrée du Salon, tandis que ce serait si attendrissant sur les baraques de la foire de Neuilly). Pour faire diversion, voyez donc l'exquis Portrait de Hébert.
Henri Martin expose une admirable Bucolique qui obtient le suffrage de ceux qui aiment le soleil et la vie mêlés aux ombres et aux rêves ; et il expose aussi un charmant portrait de fillette aux yeux naïfs, plein de douceur et de vérité. M. Avy a un Départ pour Cythère, aussi bon de peinture que mauvais de conception, et ce n'est pas un petit éloge. J. Chanson a peint une belle Fontaine des Fauves, Devillario une Eglogue très bonne et un remar-
quable portrait de jeune fille. Faivre expose d'exquis portraits de femmes ; Grau un beau panneau ; Albert Laurens, Les Gerbes, œuvre forte de matière et de pensée; Leigle, Mère et enfants. René Lelong a un beau portrait d'homme et Un Soir d'une peinture très solide et d'un sentiment très profond ; Mme Gonyn de Lurieux, un Après Vêpres, bon et charmant ; Menet une Margot d'une vie énorme ; Royer, une excellente toile, La Soupe, Alexandre Séon, dont il faut admirer longuement l'exposition actuelle chez Petit [Rousse, La Sirène, La Petite Fée, Les yeux clos, Fillette, Le Poète Louis Le Cardonnel et surtout Sourire), a au Salon une très belle Sphinge. Simon est toujours à admirer, Troncy, Walcott, Dufau, Vollet, J.-J. Lefebvie, ont des œuvres sérieuses. Jean Pierre, avec son Arrivée, se révèle un artiste vigoureux. Il faut citer aussi l'aquarelle de Naudin, le panneau de Gorguet, et les Sardinières de Jules Adler, un pur chefd'œuvre.
Au dessins de la Société Nationale, il faut noter les œuvres de Louis Legrand, et aller en voir d'autres chez Pellct. Ses Heures et sa Faune parisienne sont d'un dessin aussi ferme qu'original et il faut souhaiter à Louis Legrand un succès qu'il mérite, car il est capable, si on lui confie des œuvres de vrais écrivains, de renouveler l'art un peu négligé de l'illustration des livres.
Je trouve encore d'excellents noms à ce même Salon : Jeanniot et Lavery qui exposent de très beaux portraits ; Anglada, dont les gitanes et les parisiennes ont une égale ardeur de vie ; Armand Berton et sa belle Leçon de musique ; François Guiguet et ses scènes pleines de douceur : René Ménard, auteur de tant de belles œuvres d'inspira-
tion antique et qui à côté de ses paysages sompteux expose un beau portrait d'homme ; E. de Pury, Botkine, Montenard, E. Brin, Morisset, Tournés, Louis Picard et sa Femme à la rose, E. M. Ruty, avec un beau panneau décoratif ; Le Riche et un bon portrait : Osterlind (dont il faut voir un très bel ensemble d'oeuvres chez Hessèle) ; Jean Veber et ses succulentes toiles pleines de vie et de joie : Métivet, Pavne, Prinet, Stewart, MUe Campbell Macpherson, Willette, Zuloaga. Et je veux finir avec le nom de M. Edouard Saglio, qui a exposé trois œuvres très belles : Coin de buanderie est un tableau excellent, et digne d'admiration.
Aux dessins et cartons, de beaux Grasset, d'exquis Aman Jean, des Gadel, La Gandara, Girardo, de Groux, Sain, Lucien Simon, et un ensemble admirable de dessins d'Eugène Vidal (Liseuse, Femme nue, etc.).
Et enfin, aux objets d'art, je relève les noms de H. de la Nézière (un paravent gracieux, moderne et familier) ; Henri Gillet, dont les décorations d'appartement sont, en même temps que des fantaisies nouvelles, des œuvres d'art de premier ordre: \allgren avec ses délicieuses petite bretonnes, et M'u" Vallgrenn avec ses précieuses et belles reliures ; et enfin au milieu des mobiliers modernes, une jolie chaise longue et signée ïonny Selmersheim.
Cet extrait d'une soixantaine sur quinze ou vingt mille numéros me paraît trè suffisant. Quant à parler des mauvais envois, j'y renonce, faute de place : il fallait le Grand-Palais pour contenir tant d'horreurs, et il faudrait la voix de Jean Chrysostôme pour les excommunier.
(L'Hémicycle, 1901).