‹ La boule de vermeilChapitre 6 sur 46 · TROTTOIR ROULANT · texte numérisé non relu

TROTTOIR ROULANT

La fumée de tabac s'accroissait peu à peu, ternissait les glaces des murs, voilait l'orchestre lointain ; bouffées blanches et sons diffus se répandaient et se mêlaient dans l'air — en sorte que, par la baie ouverte, on ne voyait qu'en vagues ombres passer le trottoir roulant, et que son lent bruit moutonnier semblait plus sourd que de coutume.

Près d'une table, dans un coin retiré, une jeune femme parlait à voix basse à l'ingénieur Griffon, renommé pour son élégance ; elle animait son récit de houlements d'épaules, tâchait de l'intéresser en exagérant ses mines et ses gestes, et son œil avisé quêtait quelque approbation sur le visage de son compagnon qui, immobile, montrait son attention avec de petits mouvements de paupières.

Tandis qu'elle contait, appuyant sur une idée, riant d'une autre, s'approchant de l'oreille de Griffon, ou lui serrant le bras dans sa main, l'ingénieur restait immuable, humant paisiblement le Champagne dont le niveau baissait le long d'un chalumeau...

Sans cesser son mouvement de paupières, il appela un garçon, paya, s'occupa longtemps de boutonner sa jaquette et de caresser son chapeau, se leva pour mettre son pardessus, toucha à plusieurs reprises un objet dans une de ses poches.

— Tu veux partir? demanda la jeune femme, dont les yeux inquiétés vacillèrent.

Griffon hésita, puis, avec un faux sourire :

— Vous vous doutiez, je pense, dit-il, que je n'avais pas un long entretien à vous demander et que je n'avais fixé ce rendez-vous que dans le simple but de vous remettre...

Et, ce disant, Griffon posa sur le marbre un petit paquet ficelé et une enveloppe. Puis il se mêla au flux de la foule et se perdit dans l'ombreux courant de la baie.

M. Griffon à Mme Vanneau

« Je ne vous en veux pas de me tromper avec le petit Pasquin : c'est un ingénieur plus sérieux que moi et je suis heureux de céder le pas à un confrère. Dans un salon et au bal, il n'est pas très notable à cause de sa taille menue ; mais, lorsque, perché sur son haut tabouret, il va et vient parmi les plans et les crayons de son pupitre, je vous jure qu'il est plein de grâce et d'agilité. Sa clientèle n'est pas fort nombreuse et je

vous conseille de ne pas être exigeante sur les honoraires ; mais d'ailleurs il a une bonne petite santé capable de soutenir les multiples traits de vos charmes. — Je ne vous parle que de mon successeur parce que je juge inutile de vous parler de moi qui n'ai guère changé depuis que je vous connais ; je fus votre amant, je reste votre ami seulement... volontiers. — G. »

Madame V. à M. G.

« Pourquoi vouloir me détester alors que je souffrais vos affronts de chaque jour!... Pourquoi m'écrire brutalement des choses que vous ne pensez pas ? Qui vous pousse à vous justifier, avec d'aussi futiles prétextes? Je savais que vous ne m'aimiez plus ; mais j'aurais voulu continuer de vous aimer. Quand vous quittiez votre maîtresse, aviez-vous donc du mépris pour mes pauvres sourires de femme trompée ? Sans doute ma bonté amoureuse me rendait ridicule, et vous ne supportiez pas sans ennui le spectacle pitoyable de mon humiliation. Mais vous n'avez pas bien fait en m'informant de l'importunité de ma passion : je vous aurais aimé longtemps encore et, sans aucun espoir, je n'aurais pas été pourtant tout à fait malheureuse.

« Trompez-moi, Griffon, mais, je vous en supplie, dites-moi encore de vous être fidèle ; soyez jaloux si

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l'on me fréquente et, au milieu de votre joie nouvelle, ne m'oubliez pas tout à fait, ne me méprisez pas, ditesvous encore quelquefois : « Je lui donne de la souffrance. »

Griffon considérait son « lâchage » comme une chose terminée ; il ne répondit pas.

Elle n'osa plus lui écrire.

Et Rose Vanneau, veuve, abandonnée à nouveau souffrait dans l'appartement solitaire où le souvenir de son amant l'éplorait. Ce jeune élégant, dénué de bonté et naturellement brutal, l'avait beaucoup aimée. Leur liaison datait de la convalescence de sa dernière maladie. Elle se revoyait tremblante, saluant pour la première fois Griflon, en laissant rougir ses pommettes qui saillaient sur son visage pâle.

Devant cette glace, il l'avait serrée dans ses bras ; sur le cristal, elle avait vu sa première émotion.

Elle se souvenait de leurs deux têtes, appuyées l'une contre l'autre, au dos du petit canapé : Griffon, un bras à sa taille, la tenait par les coudes, et il soufflait sur la boucle de cheveux qui jouait sur son front.

Quand elle songeait, dans le fauteuil de la cheminée, il lui semblait voir son amant, assis sur le tapis, som-

meillant, la tête sur ses genoux : elle ne remuait pas, craignant de l'éveiller ; la pièce était silencieuse, et, seuls, les tisons chuchotaient.

Elle était contente du souvenir de son bonheur, revivait avec attendrissement les heures joyeuses de leur petite villa de Fontenay. La chambre à coucher avait un lit de cuivre à rideaux bleus et de petites banquettes Empire couvertes de crin tressé. La fenêtre, aux ornements de bois découpé et aux stores jaunes claquant comme des castagnettes, s'ouvrait sur les champs où le soleil faisait briller à l'infini l'immense flux des moissons blondes. Au coin de l'àtre, fermé alors d'un tablier où étaient peintes la place Saint-Marc et des gondoles vénitiennes, il y avait un large fauteuil couvert d'une housse verte et où elle aimait s'asseoir. Et c'est alors que Griffon, allongé à ses pieds, la tête sur ses genoux, lisait des journaux ou s'endormait, et qu'une grande paix remplissait la chambre.

M"" Vanneau, en y songeant, n'osait pas remuer. Elle croyait sentir sur sa robe les épaules de son amant et revoir ce coin de son front où les clairs cheveux étaient fins et follets ; c'était là qu'elle aimait à reposer ses lèvres.

Alors, il lui semblait soudain que Grillon s'éveillait ; elle sentait ses bras lui serrer ses jupes et elle se levait, courait, s'énervait, et, n'osant plus s'asseoir, pleurait longuement, accoudée à la haute console.

Toutefois, il lui fallait souvent sortir ; son médecin,

pour la faiblesse de sa santé, lui avait ordonné la marche.

Chaque soir, elle se promenait dans les Jardins pleins de restaurants, de théâtres et de boutiques d'expositions, seule, le voile tiré sur son visage pâle, triste et un peu effarouchée. Il lui semblait qu'elle ne vivait pas de la même vie que tous ces passants affairés ou courant aux plaisirs ; qu'elle était, parmi ce va-etvient actif, une ombre indifférente, une chose morte. Des couples de jeunes gens étaient assis à de petites tables, d'autres marchaient serrés et riants; elle voyait partout que tout le monde aimait. Et, parfois, lassée du bruit, elle s'enfonçait dans quelque allée désertée où elle faisait fuir d'autres couples encore et s'écarter des filles en cheveux.

Mais son occupation favorite était de regarder assise, près de la porte du café, la foule perpétuelle du trottoir roulant. Malgré la crainte d'y prendre fatigue, chaque jour, elle y venait, et, dès qu'elle arrivait, elle se mettait à examiner les passants, avidement, craignant que quelqu'un n'échappât à sa recherche. Et, sans cesse, une idée la tenait :

— Jamais lui, jamais lui, pensait-elle.

Et devant ses yeux défilait la multitude cosmopolite, vieillards éjouis, petites filles aux robes semblables, Anglais à lorgnettes, jeunes gens aux cannes flexibles et aux gestes anguleux, femmes potelées qui, du plancher lent scrutaient le défilé avec des sourires faciles et des jeux de paupières.

— Au fond, songeait Rose Vanneau, je suis un peu comme ces femmes qui cherchent de l'amour.

Et, sans honte, elle continuait son enquête à travers ces étrangers qui passaient en courant, s'arrêtaient, s'asseyaient sur un banc, sautaient en riant d'un plancher à l'autre.

Le bruit monotone et le courant incessant qui fuyait devant elle la fatiguaient peu à peu, et, la tête lourde, il lui fallait bientôt quitter la place.

— Il passera peut-être demain, se disait-elle simplement.

Un jour, comme elle se décidait à partir, elle vit de loin la grande silhouette de Griffon, qui, vêtu d'un large pardessus jaune, appuyé à la balustrade, conversait avec un groupe d'amis. Elle eut de l'étonnement, et le laissa passer ; mais, quand elle le vit s'éloigner, elle ne put résister à son désir, monta à sa suite, et peu à peu, à pas inquiets, elle le rejoignit.

Elle était à quelques pas de lui, rougissante, heureuse ; il ne se retournait pas. Elle avait envie de pleurer, de s'enfuir; elle faillit l'appeler, toucher son bras avec le pommeau de son ombrelle... Mai s Grillon, prenant ses deux amis par la manche, descendit sur le plancher lent.

— Tu connais cette femme ? demanda quelqu'un à l'ingénieur.

— Quelle grue ! répondit Griffon en soulevant les épaules...

Elle l'entendit, et se laissa emporter loin de lui, droite, les mains crispées sur la boule d'un poteau. Elle fuyait farouchement, battue au front des coups d'une fièvre subite.

Elle souffrait, voyait trouble ; ses jambes fléchissaient sous elle : se sentant malade, elle descendit en trébuchant au plus proche arrêt.

Elle rentra chez elle en voiture et la concierge l'aida à remonter l'escalier.

Le médecin lui reprocha son imprudence ; puis, l'ayant examinée, vit la gravité de la crise.

Rose Vanneau se plaignit d'une souffrance aiguë dans la poitrine. Il la fit se coucher, envoya les domestiques chez des pharmaciens et des marchands de glace.

Ses yeux étaient fixes comme ceux d'un aveugle ; nul regard ne semblait les animer.

Elle délira. Ses mains repoussaient les draps et, nerveusement, elle tâchait de reculer sur son oreiller ; sa tête errait pesamment le long du bois de lit : elle se croyait entraînée, et, le corps roidi, les bras en avant, elle voulait résister à la poussée, se retenir.

Mais on ne résiste pas, quand c'est la mort qui pousse.

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