‹ La boule de vermeilChapitre 8 sur 46 · GALANTERIE · texte numérisé non relu

GALANTERIE

Le jeune comte de Gallais faisait l'amour comme il dansait le menuet, avec de la grâce et de l'esprit. Et il était courtisé par les dames, comme il était recherché pour la danse. Mais sa galanterie ne le portait pas seulement à divertir et faire valoir les dames qui lui donnaient la main ; il était galant aussi à l'égard de soi-même : il aimait son propre plaisir et se tenait volontiers pour le plus aimable gentilhomme de la cour. Sa voix, du reste, avait assez de douceur pour énoncer de beaux mensonges sans donner émoi ; sa beauté naturelle était assez grande pour faire passer son amourpropre.

\Ille de Landanne, tombée à la cour à l'âge de seize ans, s'était éprise du comte de Gallais sans qu'elle s'en aperçût et sans que le comte y prît grand intérêt ; et, comme elle ne pouvait espérer s'en faire aimer ni ne l'aimer plus, elle vivait dans un grand amour et dans une grande tristesse.

Il y eut une fête chez Madame, sœur du roi, et Mme de Landanne fut heureuse d'y mener sa fille pour qui elle recherchait tous les divertissements. Comme elle était fort bien en cour, le comte de Gallais ne négligea pas de la venir saluer de ses respects, et, comme sa fille n'était point sans beauté, il s'attarda à lui faire compliment sur sa toilette et sur ses beaux yeux songeurs. Mlle de Landanne ne pensa qu'à prendre de l'espoir dans ces paroles élégantes : elle y prit même un peu d'audace et s'occupa à rechercher une occasion de parler à nouveau au jeune comte.

Après le goûter, comme la compagnie se répandait dans les jardins, elle affecta de se promener seule, mais non loin du banc de pierre où M. de Gallais était déjà assis au milieu de ce qu'il y avait de plus gai et de plus joli dans cette assemblée : la marquise de Précis était auprès de lui, qui passait pour un exemple de beauté et de coquetterie. Mme de Précis demanda au comte quelle était cette jeune fille qui avait l'air mélancolique et un peu gauche, et se promenait seule autour du bassin. Le comte lui répondit que c'était la fille de Mrae de Landanne, qu'elle était depuis peu revenue avec sa mère de leur château de province et qu'elle goûtait médiocrement la gaieté et le monde. La marquise de Précis reprit quelle cherchait depuis quelque temps à

connaître cette jeune fille et pria le comte de tâcher à l'amener vers le groupe.

Le comte de Gallais ne perdit pas cette occasion d'obliger la marquise de Précis dont on le disait fort aimé, et il se mit à tourner le bassin en sens inverse de M"e de Landanne, à pas lents et feignant d'être fort affligé. M"0 de Landanne ne chercha pas à éviter cette rencontre qu'à la vérité elle souhaitait vivement. Le comte s'arrêta pour la saluer, et,après l'avoir interrogée sur sa mélancolie et lui avoir, à son tour, conté sa migraine, il lui offrit de promener ensemble, autour du bassin, leurs deux tristesses. De cette proposition, M"e de Landanne ne sut si elle devait être contente ou sourire. Elle accepta, mais blâma le comte de railler son ennui.

— Je suis triste, monsieur, dit-elle, comme vous êtes gai : nous avons raison l'un et l'autre et vous ne devez pas plus vous moquer de mes malheurs que je ne dois vous envier d'être heureux.

— On a toujours tort d'être triste, reprit le comte ; la tristesse n'aime pas la vie et fait la guerre à la beauté. Il est sage de sourire, puisque la bouche s'enlaidit en prononçant de graves paroles, et reste belle aussi longtemps qu'elle sourit.

— Pourtant, monsieur, si nous avons des lèvres pour sourire, nous avons aussi des yeux pour pleurer.

Les lèvres de M"9 de Landanne souriaient en murmurant ces mots ; mais dans ses yeux noirs c'était,

plutôt qu'une larme, une flamme d'amour qui brillait et que remarquait le comte de Gallais. Il ne pensa pas qu'un tel regard pût le rendre amoureux; mais il sentit cet on ne sait quoi qui rend sérieux le plus léger et fait se taire le plus grand diseur de galanterie. Il fut tout embarrassé et déclara brusquement le but de sa démarche, priant MUc de Landanne de venir converser avec les dames qui étaient assises sur le banc de pierre et qui désiraient grandement de la connaître. Elle ne répondit rien et se laissa conduire par le gentilhomme le plus fin et le plus embrouillé du monde. M!le de Landanne rougit à saluer les dames qui l'examinaient depuis quelque temps avec curiosité, puis avoua ses habitudes de châtelaine rustique qui ressent après quelques heures de compagnie le besoin de respirer toute seule, de revoir du ciel, des arbres, de l'eau...

— Je suis nouvelle venue ici, ajouta-t-elle, et un peu sauvage.

— Ce ne sont pas les sauvages, remarqua le vieux comte de Sigeac qui s'était mêlé à ce joli groupe, ce ne sont pas les égoïstes qui aiment à être seuls, ce sont ceux qui aiment l'ennui... ou ceux qui aiment l'amour. Tout au rebours, mademoiselle de Landanne, il faut faire bien peu cas de soi-même pour se promener seule et regarder dans l'eau couler les oiseaux et les nuages. Êtes-vous donc si proche de trahir votre amourpropre? Ah ! je voudrais bien être jeune et beau pour

m'imaginer que je suis celui pour qui brillent vos yeux et pour qui vous négligez tant de beauté.

— Si vous commencez vos déclarations, dit la marquise de Précis, Mlle de Landanne va vite regretter sa promenade solitaire !

Certes, elle eût bien voulu y être encore et maudissait le vieux comte et ses principes indiscrets. Pour la tirer de l'embarras qu'elle montrait, la marquise de Précis lui demanda quelques détails sur le Berry où elle avait passé sa jeunesse et d'où venait M1Ie de Landanne ; elle lui dit tout le plaisir qu'elle aurait à lui en parler de nouveau chez madame sa mère et chez le marquis de Précis.

Les galanteries reprirent autour du banc de pierre. MUe de Landanne conversa avec plusieurs dames et gentilshommes qui la trouvèrent charmante : les dames le lui dirent, et un grand nombre de messieurs le lui laissèrent penser.

Le soir vint. On se disposa à rentrer dans les salles de fête. Le comte de Gallais vint offrir la main à M"9 de Landanne pour la conduire, et ils ne se dirent pas un mot de galanterie.

Depuis ce jour où il s'était aperçu que MUe de Landanne était pleine de charmes et d'esprit, et qu'elle était apte à l'admirer, le comte de Gallais se mit à la

courtiser diligemment : il fréquentait beaucoup chez sa mère, allaita toutes les promenades pour larencontrer, lui donnait la main dans toutes les fêtes de la Cour. Tant, que la marquise de Précis se vit négligée, oubliée et entra dans une vive jalousie de MUe de Landanne. Elle parla de cette « provinciale dont ce petit écervelé de Gallais se venait d'amouracher ».

Mais l'amour du comte dura plus longtemps que ne pensait la marquise de Précis ; il passa bientôt pour une véritable passion et l'on rit à la Cour de voir le comte fidèle, et entortillé par la plus naïve maîtresse qu'il eût faite.

M"c de Landanne et lui furent, en effet, durant quelques mois, deux amants heureux. L'esprit galant de l'un et la nature un peu romanesque de l'autre ne gâtèrent point cette jolie passion. Ils se voyaient quasi tous les jours, souvent au Parc. Elle aimait à le voir près d'elle quand elle se promenait par les boulingrins dans les vallées ombreuses, et surtout autourdu bassin.

Ils se plaisaient à fuir ensemble, à courir comme des enfants, à se cacher dans quelque bosquet où Mlle de Landanne offrait au comte de Gallais sa main à baiser une fois.

La marquise de Précis eut du dépit et voulut intervenir dans cet amour fâcheux. Souvent elle avait voulu ramener le comte chez elle, sans y réussir jamais. Elle

ne pouvait même pas obtenir de lui parler seule à seul.

Un jour qu'elle se promenait au Parc avec le marquis de Précis, elle vit le comte marcher seul dans une allée prochaine et en tira que Mme et MIlc de Landanne ne tarderaient pas à paraître. Elle lui fit un signe qu'il ne put éviter de voir, et, comme il s'approchait, elle pria le marquis de Précis de la laisser seule avec le comte, disant qu'elle lui voulait arracher un secret. Le marquis salua en souriant M. de Gallais et le laissa seul avec la marquise. Celle-ci mit familièrement, comme autrefois, sa main sur l'épaule du comte, et se prit aie gronder doucement de sa petite trahison. Il affecta de parler de son amour comme d'une bagatelle ; et elle affecta de le croire et de s'estimer la seule maîtresse du comte de Gallais.

Ils s'entretenaient de choses indifférentes, quand ils aperçurent de loin Mme et M"e de Landanne qui venaient vers leur côté. La marquise joua la fâchée et demanda au comte s'il ne la voudrait pas au moins baiser avant d'aller saluer sa jeune préférée. Le comte fut ennuyé, mais se laissa entraîner derrière un bosquet où la marquise le baisa aux lèvres et l'embrassa si habilement que son pourpoint de velours noir fut poudré sur tout un bras et une épaule. Le comte de Gallais, dans son embarras, n'y prit point garde, et alla saluer Mme de Landanne et sa maîtresse. M"e de Landanne avait vu le manège, et prit un grand effroi du pourpoint blanchi et du visage bouleversé de son ami.

LA EOtLE DE VERMEIL

Quand le comte de Gallais put lui parler en singulier, elle ne voulut point l'entendre et le priadene plus la rechercher.

Ce petit affront suffit à réveiller le comte de sa torpeur amoureuse. Il redevint le joli indifférent qu'aimait la marquise de Précis et que reconnurent les dames de la Cour.

Il conta un soir toute son aventure dans une belle et joyeuse assemblée, et l'on rit beaucoup.

Mais il reçut un jour la réponse d'un madrigal qu'il avait fait à la marquise pour lui dire son amour et le projet qu'il méditait de l'aller voir en son château de Berry. La marquise de Précis lui répondait qu'elle ne l'aimait point et que la femme qui l'avait aimé était morte.

Février 190:.

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