ANGOUL.MOIS, QUI AVOIT LA VEROLLE
Thevet avoit bien fréquenté, Aultrefoys, en la Barbarie, Où les grandes chaleurs d'esté Rendent la terre mal nourrie ; Il avoit bien veu la Sirie, Et le peuple au cueur indonté Des Parthes et de l'Arménie ; Mais il n'avoit jamais esté Que depuis six jours en Surj^e...
Et dict on que, depuis nagueres, Dont ses voisins sont esbahys, Il a veu le duc de Bavieres, Pour mieux descrire tout païs.
Ronsard.
DE PIERRE DE RONSARD lOI
DISCOURS
Contemplant l'autre jour un amas de Médailles,
Que la terre couvoit au cœur de ses entrailles,
De laquelle, en fouillant et le ventre et les reins,
Les avares sappeurs ont enrichi leurs mains.
Les unes par le temps desja toutes mangées,
Les autres non du tout, mais à demi rongées,
Frustes, vaines, sans marque, et les autres avoient
Des Corps assez entiers, en leurs formes vi voient :
Le destin promettant qu'après longues Années,
Des vieux siècles passez jusqu'à nous retournées,
La terre s'ouvriroit, et seroient redonnés
Tant d'empereurs au jour, de Lauriers couronnés.
Pour revivre en leur mort, et revoir comment mue (*)
La Terre qu'autrefois leur sceptre avoit tenue. ('^)
Le Ciel se roulle ainsi ; toute chose a son tour ;
La vie après la mort, la nuict après le jour. (^)
J'admirois de Cœsar l'image vénérable,
Et celuy de Pompée au destin misérable ;
Celuy du grand Auguste, à qui les Cieux amis
Avoient le gouvernail de ce monde promis ;
De Tibère, banni rappelé d'avanture.
Et de Caie, qui fut le monstre de Nature ;
La médaille de Claude, et celle de Néron,
Oui fut neuf ans meschant et cinq ans assez bon.;
Et celle de Trajan, à la barbe espagnolle, (^)
Qui l'Empire empiré remist au Capitolle ;
Celle d'Antinous, qu'en langage françois,
Pour le bien appeler, on diroit l'Antinois,
Des grâces l'ornement, de Avenus la Ceinture,
Le compagnon d'Amour, le miroir de nature.
Délice d'Adrian, vertueux empereur.
S'il n'eust souillé son nom d'une si jeune erreur.
Cest Antinois estoit Bitinien de race;
Comme une belle Aurore estoit belle sa face ;
Tout son corps ressembloit aux fleurs du renouveau,
Ou à quelque Adonis pourtraict en un tableau ;
De ses cheveux crespés, la traisne bien pignee, (^)
D'un zéphyr amoureux tantost accompagnée,
Se iouoit sur son Corps; tantost, ointe d'odeurs,
Flottoit dessus son front environné de fleurs.
Ses sourcils estoient bruns, bruns ses yeux, et sa veue
Estoit de tant de traits et de Grâce pourveue (^)
Que l'Empereur sentoit, en sentant son regard,
Luy tomber dans le cœur la pointe d'un poignard-
Il aimoit cest enfant d'une amitié si forte.
Que des le point du jour, où l'Aube ouvre sa Porte
Au Soleil, jusqu'à l'heure où s'embrunit le soir.
Il ne saouloit son cœur ni ses yeux de le voir,
Et comme tout ravi, sans bouger d'une place,
Tousjours le regardoit, et pendoit de sa face.
Lors qu'il se fust longtemps enyvré de ses yeux, (')
Ses yeux, Maistres des Cœurs des hommes et des Dieux,
La fièvre (ha ! doucement, fièvre trop rigoureuze !) (*)
Admirant cest Ephebe, en devint amoureuse.
Elle entra dans son corps, le serra, l'embrassa, ('^)
En luy baysant le sang, tellement le sucça,
Qu'il mourust par les mains de sa cruelle Amie ;
Son teint prit la Couleur d'une Rose blesmie.
Malheureux Jouvenceau, ingratement aimé, Comme un chesne aux forests, d'un lierre enfermé, Qui si fort en ses nœuds l'entortille et le serre, Qu'à la fin, mort et seq, trébuche contre Terre. L'Empereur, quoy que Grand et constant au malheur. D'impatience atteint, se pasme de douleur, Regrettant sa moitié, dont Tardante Cyprine Luy avoit ataché l'Image en sa poitrine. Or, ne pouvant changer ceste ardente poison, L'Amour, après sa mort, ne perdit sa saison, Mais se renouvellant par son propre dommage. L'absence et le regret l'irrita davantage. Il le fist enroller au ranc des Immortels ; Il luv bastit un temple et dressa des Autels, (*'^) Luy dédiant encens, lestes, et sacerdotes, Où le Nil amoureux rend fertilles les mottes De l'Egipte, à l'endroit que le bord Memphien Entend crier Anube en la forme d'un chien. Il lui fist eslever une blanche statue De marbre Parien, qui, toute jeune et nue, Monstre encor aujourd'hui, forçant les Siècles vieux, Combien il eust d'amour. et de grâces aux jeux. Pour alonger long temps sa courte destinée, Il changea le vieil nom de la ville Antinee, Et la fit apeler du nom du Jouvenceau, Affin que sa beauté, mesprisant le tombeau, Eust d'honneur et de nom jouissante et fertille, Par temples, par Autels, et par surnom de ville. Tu pourras voir, Lecteur, en voiant cest escript, Que toute amour poignante aveugle nostre esprit, Ainsi que, par le sens, quelque fois nous fait croire Qu'une Corne de Buffle est une dent d'ivoire. (**)
Ronsard,