EPITAFE DE FRANÇOIS RABELAIS
Si d'un mort qui pourri repose Nature engendre quelque chose, Et si la génération Se fait de la corruption :
Une vigne prendra naissance De l'estomac, et de la pance,
DE PIERRE DE RONSARD 6l
Du bon Rabelais, qui boivoit Tousjours, ce pendant qu'il vivoit.
La fosse de sa grande gueule (*) Eust plus beu de vin, toute seule, (L'épuisant du nez en deus cous) Qu'un porc ne hume de lait dous, Qu' Iris de fleuves, ne qu'encore De vagues le rivage more.
Jamais le Soleil ne l'a veu,
Tant fût il matin, qu'il n'eust beu.
Et jamais, au soir, la nuit noire.
Tant fut tard, ne l'a veu sans boire.
Car, altéré, sans nul séjour,
Le gallant boivoit nuit et jour.
Mais quand Tardante Canicule Ramenoit la saison qui brûle, Demi-nus se troussoit les bras.
Et, se couchant tout plat à bas.
Sur la jonchée, entre les taces, Et parmi des escuelles grasses.
Sans nulle honte se touillant, Alloit dans le vin barbouillant, Comme une grenouille en la fange.
Puis, ivre, chantoit la louenge De son ami, le bon Bacus :
Comme sous lui furent vaincus Les Thebains, et comme sa mère Trop chaudement receut son père Qui, en lieu de faire cela, Las ! toute vive la brûla.
Il chantoit la grande massue, Et la Jument de Gargantûe, Son fils Panurge, et les pais Des Papimanes ébaïs :
Et chantoit les lies Hieres, (-) Et frère Jan des autonnieres, Et d'Episteme les combas :
Mais la mort, qui ne boivoit pas^ Tira le beuveur de ce monde, Et ores, le fait boire en Tonde Oui fuit, trouble, dans le giron (^) Du large fleuve d'Acheron.
Or, toi, quiconques sois, qui passes^ Sur sa fosse repen des taces, Repen du bril, et des flacons.
Des cervelas, et des jambons, Car si encor, dessous la lame, Quelque sentiment a son ame, Il les aime mieus que des Lis.
Tant soient ils fraîchement cueillis.
ELEGIE A JANET Peintre du Roy.
Pein moi, Janet, pein moi, je te supplie. Dans ce tableau les beautés de m'amie, (*]> De la façon que je te les dirai :
Comme importun, je ne te suppliray
D'un art menteur quelque faveur lui faire, Il sufist bien que tu la sçais portraire (-) Ainsi qu'elle est, sans vouloir déguiser Son naturel, pour la favoriser, Car la faveur n'est bonne que pour celles Qui se font peindre et qui ne sont pas belles.
Fai luy, premier, les cheveux ondelés,
Noués, retors, recrepés, annelés, (^)
Oui de couleur le cèdre représentent.
Ou les demesle, et que libres ils sentent, (^)
Dans le tableau, si par art tu le peus,
La mesme odeur de ses propres clieveus. {^)
D'un crespe noir sa teste soit voilée, (^) Puis d'une toile en cent plis canelée.
Telle qu'on dit que Cleopatre avoit.
Quand par la mer Anthoine elle suivoit. Et qu'elle, assise au plus haut de sa poupe, Au bruit du Cistre encourageoit sa troupe.
Fai lui le front en bosse revouté, {') Sur lequel soient, d'un et d'autre costé, Peins gravement, sur trois sièges d'Ivoire, La majesté, la vergongne, et la gloire. Que son beau front ne soit entrefendu De nul sillon en profond estendu, Mais qu'il soit tel qu'est la pleine marine, (^) Quand tant soit peu le vent ne la mutine, Et que, gisante en son lit, elle dort. Calmant ses tlos sillés d'un somme mort. Tout au meillieu, parla grève descende
Un beau rubi, de qui l'esclat s'epande Par le tableau, ainsi qu'on voit, de nuit, Briller les rais de la lune, qui luit Dessus la nege au fond d'un val coulée, De trace d'home encore non foulée.
Apres, fai lui son beau sourci voutis
D'Ebene noir, et que son pli tortis
Semble un croissant, qui montre par la nue,
Au premier mois, sa vouture cornue ;
Ou si jamais tu as veu l'arc d'Amour,
Pren le portrait dessus le demi tour
De sa courbure à demi cercle close,
Car l'arc d'Amour et lui n'est qu'une chose.
Mais las! mon Dieu ! mon Dieu I je ne sai pas (^)
Par quel moien, ni comment, tu peindras
(Voire eusse tu l'artifice d'Apelle)
De ses beaus yeux la grâce naturelle,
Oui font vergongne aus estoilles des cieus.
Que l'un soit dous, l'autre soit furieux.
Que l'un de Mars, l'autre de Venus tienne.
Que du bénin toute espérance vienne.
Et du cruel vienne tout desespoir.
Ou que l'un soit pitoiable à le voir, (i*^)
Come celuy d'Ariadne delessée
Aus bors de Die, alors que l'incensée,
Voyant la mer, de pleurs se consommoit, (**)
Et son Thésée en vain elle nommoit ;
L'autre soit gay, comme il est bien croiable
Que l'eut jadis Pénélope louable.
Quand elle vit son mari retourné,
Aiant vint ans loing d'elle séjourné. (*2)
DE PIERRE DE RONSARD 6<y
Apres, fai lui sa rondelette oreille, Petite, unie, entre blanche et vermeille, Oui sous le voile aparoisse, à l'égal Que fait un lis enclos dans un cristal, Ou tout ainsi qu'aparoist une rose Tout fraichement dedans un verre enclose.
Mais pour néant tu aurois fait si beau
Tout l'ornement de ton riche tableau.
Si tu n'avois, de la lineature
De son beau nez, bien portrait la peinture :
Pein le moi donc grêsle, long, aquilin, {^^)
Poly, traitis, où l'envieus malin.
Quand il voudroit n'i sçauroit que reprendre,
Tant proprement tu le feras descendre
Parmi la face, ainsi comme descend
Dans une pleine un petit mont qui pend.
Apres, au vif pein moi sa belle joue.
Du mesme teint d'une rose qui noue (*'0 De sur du laict, ou du taint blanchissant (^^) Du lis qui baise un œillet rougissant.
Dans le meillieu, portrais une fossette. Fossette non, mais d'amour la cachette.
D'où ce garson, de sa petite main.
Lâche cent traitz, et jamais un en vain. Que par les yeus droit au cœur il ne touche.
Hélas ! Janet, pour bien peindre sa bouche, A peine Homère en ses vers te diroit Quel vermeillon egualer la pouroit.
Car pour la peindre ainsi qu'elle mérite,
feO - GAILLARDISES
Peindre il faudroit celle d'une Charité.
Pein la moy donq qu'elle semble parler,
Ores sourire, ores embasmer l'air
De ne sçay quelle ambrosienne haleine.
Mais par sur tout, fai qu'elle semble pleine
De la douceur de persuasion.
Tout à Tentour, atache un mi lion
De ris, d'atrais, de jeux, de courtoisies,
Et que deux rangs de perlettes choisies
D'un ordre égal, en la place des dens.
Bien poliment soient arengés dedans.
Pein tout autour une lèvre bessonne,
Qui d'elle mesme, en s'elevant, semonne
D'estre baisée, ayant le taint pareil
Ou de la rose, ou du coural vermeil.
Elle, flambante au printems sur l'espine,
Luy, rougissant au fond, de la marine.
Pein son menton au meillieu fosselu.
Et que le bout, en rondeur pommelu.
Soit tout ainsi que l'on voit aparoistre
Le bout d'un coin qui ja commence à croistre.' ('^
Plus que le laict caillé de sur le jonc, (*"j Pein lui le col, mais pein-le un petit long, En forme d'Istme, et sa gorge douillette, (**) Comme le col, soit un petit longuette.
Apres, fai lui, par un juste compas, Et de Junon les coudes et les bras, Et les beaux dois de Minerve, et encore La main pareille à celle de l'Aurore. (*^)
Je ne sçay plus, mon Janet, où j'en suis;
Je suis confus, et muet, je ne puis Comme j'ay fait, te déclarer le reste De ses beautés, qui ne m'est manifeste : Las ! car jamais tant de faveurs je n'u Que d'avoir veu ses beaux tetins à nu. Mais si l'on peut juger par conjecture, Persuadé de raisons, je m'asseure Que la beauté qui ne s'aparoist, doit Du tout respondre à celle que l'on voit. :-'*i Donque, peins là, et qu'elle me soit faite Parfaitte, autant comme l'autre est parfaitte.
Ainsi qu'en bosse eleve moi son sein.
Net, blanc, poly, large, profond, et plain, (-*) Dedans lequel mile rameuses venes De rouge sang tresaillent toutes plenes.
Puis, quant au vif tu auras decouvers (~)
Dessous la peau les muscles et les ners,
Entle au dessus deux pommes nouvelettes,
Come l'on voit deux pommes verdelettes
D'un orenger, qui encores du tout
Ne font qu a l'heure à se rougir au bout.
Tout au plus haut des épaules marbrines,
Pein le séjour des Charités divines.
Et que l'amour, sans cesse voletant,
Toujours les couve, et les aille éventant, (-■')
Pensant voler avec le Jeu, son frère,
De branche en branche, es vergers de Cythere.
Un peu plus bas, en miroir arondi,
Tout poupeiié, gracelet, rebondi, (-'')
Comme celui de Venus, pein son ventre;
Pein son nombril, ainsi qu'un petit centre, Le fond duquel paroisse plus vermeil Qu'un bel œillet entrouvert au soleil. {-■')
Qu'atens tu plus ? Portrai moi l'autre chose Qui est si belle, et que dire je n'ose, Et dont l'espoir impatient me point.
Mais, je te pry. ne me l'ombrage point, Si ce n'estoit d'un voile fait de soie, Clair et subtil, affm qu'on l'entrevoie.
Ses cuisses soient comme faites au tour, En grelissant, rondes tout à l'entour, {-^) Ainsi qu'un terme arondi d'artifice, Qui soutient ferme un royal édifice.
Corne deux monts enlevé ses genous, Douillets, charnus, ronds, delicas, et mous. Dessus lesquels fay lui la grève plene, Telle que l'ont les vierges de Lacene, (-') Alant lutter au rivage conu Du fleuve Erote, ayans le cors tout nu, Ou bien chassans, à meutes découplées, Quelque grand cerf es forests Amiclées. (-^) Puis, pour la fin, portrai lui de Thetis Les pies estrois, et les talions petis.
Ha ! que fais-tu? Tu gaste ton ouvrage : (^^) Tu faus, Janet, à peindre son visage ; {^'^) Le paignant mal, tu pers de ton renom. Vien, sui mes pas au logis de Brinon ; Là, tu verras, dans un coin de la salle,
DE PIERRE DE RONSARD (h)
Une peinture aus déesses égale, Qu'il fist tracer par la main des amours, Pour sa Sidère, afin que tous les jours. En la voyant eust souvenance d'elle :
Je veus, du tout, que m'amie soit telle. Ne lui pein donc, Janet, ne pis ne mieux. Le front, le nez, la bouche, ni les yeux. Ha ! je la voy ! Elle est presque portraite ; Encore un trait, encore un, elle est faite ! Levé tes mains, ha, mon Dieu ! je la voy ! Bien peu s'en faut qu'elle ne parle à moy.