ODELETTE A JANE
Jane, en te baisant, tu me dis
Que j'ay le chef à demy gris.
Et tousjours me baisant, tu veus
De l'ongle oter mes blancs cheveus ;
Comme s' un cheveu blanc ou noir (^)
Pour baiser eust quelque pouvoir ! (^)
Mais, Jane, tu te trompes fort :
Un cheveu blanc est assés fort
Au seul baiser, pourveu que point (•'')
Tu ne vueilles de l'autre point.
ODE
Quand je veux en amours prendre mes passetems, l^I'amie, en se moquand, laid et vieillard me nomme (f. Ouoy? dit-elle, rêveur I tu as plus de cent ans. Et tu veus contrefaire encore le jeune homme \
>/ Tu ne fais que hanir. tu n"as plus de vigueur, Ta couleur est d'un mort qui dévale en la fosse ; Vray est, quand tu me vois tu prens un peu de cœur : Volentiers bon cheval ne devint jamais rosse ! (-)
>/ Et si tu ne m'en crois, pren ce miroir et voi i^) Ta barbe, en tous endrois de nege parsemée, Ton œil, qui fait la cyre espaisse comme un doi, Et ta face, qui semble une idole enfumée ! »
Alors je luy respons : ''■' Quand à moi, je ne sai Si j'ay l'œil chassieux, si ]'2ij perdu courage, Si mes cheveux sont noirs, ou si blancs je les ay. Car jamais je n'apris de mirer mon visage. (^)
// Mais puis que tu me dis que j'irai bien tost voir (^) Charon, tu m'en devrois d'autant plus estre humaine, Carie vieil homme doit, ou jamais, recevoir Ses plaisirs, d'autant plus qu'il voit sa mort prochaine. >y i^)
ODE A SA MAISTRESSE
Quand au temple nous serons, Agenouillés, nous ferons Les dévots, selon la guise De ceux qui, pour louer dieu.
Humbles, se courbent au lieu Le plus secret de l'église.
Mais quand au lit nous serons Entrelassés, nous ferons Les lascifs, selon les guises Des amans qui, librement, Pratiquent, folatrement, Dans les dras cent mignardises.
Pourquoi donque, quand je v€us Ou mordre tes beaus cheveus, Ou baiser ta bouche aimée, Ou tâtonner ton beau sein, (') Contrefais-tu la nonnain, Dedans un cloistre enfermée ?
Pourquoi gardes-tu tes yeux, (-) Et ton sein délicieux, Ta joue, et ta bouche belle ? (•^) En veus-tu baiser Pluton, La bas, après que Caron T'aura mise en sa nacelle?
Apres ton dernier trespas, Gresle, tu n'auras labas Qu'une bouchette blesmie, Et quand, mort, je te verrois, Aux ombres je n'avourois Que jadis tu fus m'amie.
Ton test n'aura plus de peau, Et ton visage si beau {'*) N'aura venes, ny artères, Tu n'auras plus que les dens, Telles qu'on les voit dedans Les testes des cimeteres. (^)
Donque, tandis que tu vis, Change, Maistresse, d'avis, Et ne m'espargne ta bouche:
Incontinent tu mourras, Lors, tu te repentiras De m'avoir esté farouche.
Ah ! je meurs ! ah I baise moi I Ah ! maîtresse, aproche toi !
Tu fuis comme fan qui tremble ; {^) Au moins, soufre que ma main S'esbate un peu dans ton sein.
Ou plus bas, si bon te semble!
ODELETTE
Pourtant, si j'ay le chef plus blanc Que n'est d'un liz la fleur eclose, ' Et toi le visage plus franc Que n'est le bouton d'une rose :
Pour cela, cruelle, il ne faut (*) Fuïr ainsi ma teste blanche ; Si j'ay la teste blanche en haut, J'ay en bas la queue bien franche (-)
Ne sçais-tu pas, toi qui me fuis.
Que pour bien faire une couronne.
Ou quelque beau bouquet, d'un liz Toujours la rose on environne?