ANTHOLOGIE. LA COMMUNE A VEZELAY L
Pendant que ces choses se passaient, le bru il du rénouvellemenl de la querelle cuire le comte ilr Nevers cl l'abbé de Vézelay avait mis en mouvement les nombreux agents de la diplomatie papale. Un cardinal vint tout exprès de Rome, en mission extraordinaire pour mettre fin à ces démêlés, qui inquiétaient beaucoup le Saint- Siège; et peu de jours après son arrivée, un autre cardinal, nommé Jordan, légat du pape dans les Gaules, se rendit aussi à Vézelay pour la fête de Sainte-Marie-Madeleine. Tous deux conseillèrent à l'abbé de sortir de la ville, et se tinrent à ses côtés durant la route, pour lui servir de sauvegarde. Ils allèrent ensemble à Chablis, auprès du comte de Nevers, qui reproduisit ses anciens griefs et refusa toute espèce d'arrangement, malgré les menaces d'excommunication que lui faisaient les cardinaux. A 1 issue de cette conférence inutile, l'abbé Pons ne retourna point à Vézelay : mais Févêque de Nevers lui avant procuré les moyens de voyager sûrement, il se rendit au monastère de Cluny, où il reçut l'hospitalité, à la recommandation des cardinaux. Dans cette retraite il continua de travailler avec activité contre la commune de Vézelay. Il écrivit au roi de France, aux archevêques et aux principaux évèques, pour solliciter leur appui en faveur de son église. Il invita le pape lui-même à écrire sur ce sujet au roi de France, et n'eut point de repos que le cardinal-légat n'eût prononcé l'excommunication contre les bourgeois de Vézelay.
L'arrêt d'excommunication fut apporté dans la ville par une personne dévouée, qui, trompant la vigilance des autorités municipales, trouva le moyen de le faire lire, en place publique, par un prêtre. Selon la teneur de cette sentence, la plus rigoureuse qu'il fût possible de prononcer, la ville entière et sa banlieue étaient mises sous l'interdit. Il était défendu d'y célébrer aucun office et d'y administrer aucun sacrement de l'Église, excepté le baptême des enfants nouveau-nés et la confession des mourants. Il paraît que le prêtre prit, pour faire sa lecture, un moment où la place publique était déserte. Mais les premiers bourgeois qui arrivèrent et l'entendirent . lui donnant à peine le temps d'achever, coururent sur lui pour le battre. Un nommé Eudes du Marais, quittant son manteau, ramassa des pierres, atin de les lui jeter à la tête. Deux autres habitants se
joignirent à lui ; niais des personnes plus calmes étant survenues, le prêtre s'échappa el chercha un refuge dans la grande église, au pied de l'autel. Le lendemain de grand malin, tout menacé qu il était, il eut le courage, aidé de quelques-uns des moines, d'enlever les deux battants des portes de l'église et d'obstruer le passage avec des ronces, ce qui était alors un signe d'interdiction des offices. Mais Hugues de Saint-Pierre et d'autres bourgeois, probablement consuls de la commune, firent ôter les rouées et rétablir les portes.
Ce jour-là il s'éleva dans la ville de grandes clameurs contre les moines de Sainte-Marie-Madeleine, restés, en l'absence de leur abbé, sous le gouvernement d'un prieur. Plusieurs bourgeois pénétrèrent, malgré la règle, dans l'intérieur du monastère, et, entrant avec bruit dans l'appartement du prieur, ils l'accablèrent d'invectives, s'en prenant à lui de leur excommunication et le sommant de leur accorder une trêve. Le prieur répondit qu'il n'avait pas qualité pour les absoudre dune condamnation portée par le légat du siège apostolique, et que d'ailleurs il lui était impossible de rien conclure avec eux, sans l'ordre exprès île l'abbé Pons, son légitime supérieur. Les bourgeois devinrent furieux et s'écrièrent : « Puisque vous nous excommuniez contre toute justice, nous agirons en excommuniés, et dorénavant nous ne vous paierons plus ni cens ni dîmes. »
Malgré l'énergie de leurs sentiments politiques, les habitants de Vézelay n'étaient point inaccessibles aux scrupules et aux craintes religieuses. Profondément alfectés de se voir sous le poids de la plus grave des sentences ecclésiastiques el d'être privés, sans aucun recours, des sacrements et des grâces de l'Eglise, ils envoyèrent au ■ •ointe de Nevers pour se plaindre, et lui demander s'il ne pourrait pas les faire relever de l'arrêt d'excommunication. Mais le comte, qui commençait à être lui-même inquiété par les menaces et les messages des évèques et des cardinaux, répondit avec brusquerie : « Je n'y puis absolument rien, et s'il leur plaît, ils en feront tout autant contre moi. » Les bourgeois, déconcertés par cette réponse, gardèrent un moment le silence ; puis reprenant la parole : « Où donc moudrons-nous notre grain, dirent-ils, où donc ferons-nous cuire notre pain, si les meuniers et les fourniers de l'abbaye ne veulent plus communiquer avec des excommuniés? — Eh bien ! reprit vive-