I. \ BOI RGOGN i
• lu mariage d<: Philippe le Bon el d'Isabelle de Portugal, fui l'occasion de fêtes inouïes et aussi de splendides œuvres d'art. Le chancelin- .Nicolas Rolin, qui administre fe duché au nom du duc durant quarante ans, fonde l'hôpital de Beaune, qui resle comme une évocation merveilleuse de son temps. Le mécénat bourguignonne s'esl
pas exercé seulement dans le domaine de la plastique, il s'est étendu à l'ordre littéraire. La louange des ducs a été chantée à l'envi en prose et en vers.
Mais voici que le centre de gravité de l'activité ducale est déplacé et se fixe de plus en plus dans le nord, au détriment du duché. La grande politique qui a exalté la maison ducale, en attendant île cause]' sa perte, a d'abord servi, puis bientôt diminué le duché et sa capitale, Dijon. Philippe le Hardi, fondateur de la nouvelle lignée, a fait de Dijon la capitale il.- son Etat tout entier et Dijon, artistiquement, doit ses plus glorieux chefsd'œuvre à cette désignation.
C'est à Notre-Dame de Dijon que Philippe donne le trophée du Jacquemart, celte horloge célèbre conquise par lui à Gourtray. Ensuite. Jean sans Peur s'absorbe dans les affaires troubles de la cour de Charles VI. Il assassine, autant par ambition que par haine, le duc d'Orléans à Paris et va se faire assassiner lui-même à Montereau. Pour le venger, son lils, Philippe le Bon. fait ce que n'avait pas osé son père et consent à l'alliance anglaise. Les contre-coups de la Guerre de Cent Ans se font sentir dans le duché. Bourguignon est le nom d'un parti qui donne et reçoit des coups. La querelle des
Philippe le Bon. duc de Bourgogne
(D'après une gravure de Louis.
L'HISTOIRE ET L'ART
Armagnacs s'étend el s'éternise. A peine le traité d'Arras a-t-il réconcilié Philippe Le Bon et Charles VII, qu'une luit»' plus directe el plus Apre encore s'engage, le duel acharné de Louis XI et de Charles le Téméraire. Ne dirait-on pas que la Bourgogne, si proche
Cour de l'hôtel Chambellan à Dijon.
Extrait de Taylor, Dijon: Ses monuments
de l'Ile-de-France, se lève contre elle et que le vassal rebelle va prendre pour ainsi dire son suzerain à la gorge .'
La portée de cette lutte dépasse, en réalité, et de beaucoup, la portée d'une rivalité personnelle, si dramatiques qu'en aient été certains épisodes. De fait, la royauté française, sortie victorieuse df cette longue épreuve qu'avait été pour elle la guerre de Cent Ans, rayonnait désormais de toute la splendeur de sa souveraineté restau-
iv.'. Or. la souveraineté royale était, pour la France du moyen âge, la promesse de l'unité nationale. La prétention des Valois de Bour- . n«' à l'indépendance définitive se dressai! à l'encontre ; le royaume ébauché sans le titre par Philippe le Bon, rêvé avec tout son appareil par Charles le Téméraire, ne pouvait se créer qu'aux dépens de la France : pour qu'il se réalisât, il fallait que la Bour-
- essàtd'ètre française. La Bourgogne du traité de Verdun et
des Capétiens ne le pouvait point. A une demande d'argent formulée par les officiers du dernier duc, les États de Bourgogne, qui avaient le droit de voter les subsides, répliquèrent, dit-on, par cette parole : » II ne s,' m jamais, il ne se peul faire, il ne se fera pas! » Et Charles le Téméraire «lisait un jour : « Ma comté de Bourgogne est une épée <1 honneur, ma duché de Bourgogne une dague de plomb! >> Que pouvait, en effet, la Bourgogne française pour un duc qui, certain jour, s'était vanté d'être « Portugais »? Le malentendu qui existait entre le <lu<- et ses sujets directs, plus que 1rs fautes les pins lourdes «lu Téméraire, explique le sort lamentable île sa chimère.
L'école artistique du XV siècle. — Le dernier «les grands-ducs d'Occident, battu à Granson, puis à Morat, était tué devant Nancy le ."» janvier 1477. Au bout de trois jours seulement on retrouvait dans la houe d'un étang son corps nu et glacé. Et, sans égard pour les droits que pouvait, — plus ou moins légitimement, — prétendre la fille du défunt, la duchesse Marie, Louis XI, tranchant le problème par la ruse et par la force, se saisit de la Bourgogne, l'annexe au royaume, bâtit un château à Dijon, organise l'ancien duché en province «le la monarchie française.
Ainsi s'évanouissail le rêve politique «les «lues Valois. Mais l'art restait et les trésors dont les villes et les villages de Bourgogne avaient été «lotés par eux. Car le siècle valois a été. à proprement parler, l'âge «l'or de l'art en Bourgogne, celui auquel songe instinctivement quiconque au dehors entend parler d'art bourguignon.
Le génie sculptural de la v,\a' bourguignonne, le goût éclairé et la splendeur fastueuse «Inné nouvelle dynastie ducale, l'union politique des Pays-Bas etdu duché, fout avait concouru à donner l'essor,
L'HISTOIRE ET L'ART
vers la lin du xi\" siècle, à une grande école de sculpture : elle eul pour centre Dijon, par la volonté de Philippe le Hardi. Grand col-
Cliché de - La Revue de Bourgogne
Claus Sluter, par Hcnrj Bouchard.
lectionneur, comme tous ceux de sa maison, el bienlôl devenu le plus puissant et le plus magnifique des princes contemporains, le premier duc valois a entendu faire de sa capitale un foyer d'art. La fondation de Ja Chartreuse de Clizffhpmol, située entre la ville
ducale de Dijon et le château ducal de Talanl : l'éclat exceptionnel donl se parc aussitôt celle sorte de Saint-Denis bourguignon ; l'excellence et la richesse des carrières voisines: autant de condi-
to Xeurdi'in.
Champmol-les-Dijon. — Le Puits des Prophètes.
tions fax niables à la formation d'un atelier de « tailleurs d'imaiges » et, par suite, d'une école de sculpture. Car cet atelier officiel tenait de sa mission bien définie une garantie d'avenir; il pouvait à loisir chercher une formule, la trouver, la perfectionner, l'appliquer. Toutefois une formule vraiment féconde ne peut guère naître sans le
L'HISTOIRE ET L'ART
if d'un grand artiste, apte à opérer la synthèse liarmonieuse des éléments épars qui flottent, en quelque sorte, dans Fambiance esthétique de son temps. Ce fut justement la fortune de l'atelier dijonnais d'avoir à sa tête le premier sculpteur du siècle: Glaus Sluter.
Les ouvres authentiques de Claus Sluter sont toutes à Dijon : le portail de la Chartreuse et le Puits des Prophètes, onze statues en tout ave.- leur décor, morceaux célèbres qui attirent à l'asile des
Pleurants des tombeaux des ducs.
Musée le Di
Photo Ncurdein.
aliénés de Dijon, dépositaire actuel de l'une et l'autre merveille, d'innombrables visiteurs. L'art de rendre à la fois l'individualité d'un modèle et l'âme d'un personnage idéal, l'art aussi de faire l'unité d'un ensemble avec la diversité des types n'ont jamais été poussés plus loin que dans les six Ggures des prophètes groupés autour du chapiteau iréant sur lequel s'élevait autrefois un calvaire dont il ne reste qu'une admirable tête de Christ etdes débris, au musée archéologique. Les tombeaux des ducs, au musée de la ville, dans la salle des Gardes, ne sont pas moins fameux que les chefs-d'œuvre de la Chartreuse. Le plus ancien des deux mausolées, celui de Philippe le Hardi, a été achevé par le neveu de Claus Sluter, Claus
3o LA BOURGOGNE
de Werve; Le second, celui de .Iran sans Peur el de Marguerite de Bavière, a été achevé par Jean de la Huerta et Antoine Le Moiturier. La double procession des pleurants, qui représente le cortège réel des obsèques et qui se déroule sous les arcatures d'albâtre d'un cloître en miniature, est surtout remarquable : chaque statuette est
Photo .Yliiiari.
Tombeau de Philippe Pot.
Musée 'in Lou\
une œuvre complète en soi. A dire vrai, l'école dijonnaise a su renouveler et vivifier une tradition qui s'était tigée en formule ; des figures, ailleurs impersonnelles et purement ornementales, trouvent ici une vie individuelle; un souffle les anime, les met en marche et donne à chacune d'elles une physionomie, un caractère, une attitude.
Les tombeaux de Souvigny, le tombeau de Philippe Pot au Louvre, la Mis.' au tombeau de Tonnerre, celle de Semur ou de Pouillv. quantité de retables, de vierges, de saintes et de saints
L'HISTOIRE ET L'ART r>3
réfugiés <l;ms les musées ou répandus dans 1rs villes et 1rs bourgs de la province témoignent de la vie de l'école bourguignonne créée au xv' siècle autour de l'atelier officiel, sans parler des œuvres d'inspiration purement flamande que l'influence ducale a semées à travers le duché.
Il esl à peine besoin d'ajouter que l'école bourguignonne n'a p;is entante que des chefs-d'œuvre. Sa fortune même l'obligeait à multiplier ses produits, souvent au détriment de leur valeur. C'est dans
Photo Neuvdein.
Se mur. — Eglise Notre-Dame. .Mise au tombeau.
ces œuvres de moindre mérite que se surprennent surtout les procédés de technique el que se convertissent en défauts les qualités initiales. Toute école fondée par le génie ne devient-elle point à son heure une école de métier ? Le critérium n'en est alors que plus sensible. Une vierge bourguignonne, par exemple, se reconnaîl au premier coup d'œil : elle est tassée, trapue: les articulations sont grosses : la physionomie, à force d'être réelle, tend à la vulgarité ; la draperie est ample, volontiers trop abondante et lourde, au ciseau d'un artiste secondaire, si bien qu'elle ensevelit les formes, autrefois transparentes au point de communiquer la vie à l'étoffe elle-même. Un exemple frappant de la vierge médiocre du xve siècle, bourguignon est celle qui, sauvée de la destruction de
la Sainte-Chapelle, se voit de nos jom> au trumeau de Notre-Dame de Dijon.
Si les artistes qui travaillèrent à multiplier les exemplaires d'un art, devenu pour ainsi dire une industrie, sont voués à 1 oubli, en revanche, les meilleurs disciples des maîtres mériteraient d'être connus : bien peu cependant ont été jusqu'ici exhumés : tels Jacques
Morel ou Georges de la Sonnette, artistes nomades qui transportaient, à l'instar de Le Moiturier lui-même, l'art de la Chartreuse, ou encore Philippe Biguerny. surnommé Philippe de Bourgogne, qui disputa vaillamment l'Espagne à l'influence italienne, en plein xvi" siècle.
La Bourgogne sous l'ancien régime. — C'était le temps où. par contre, la Bourgogne même subissait de plus en plus, en art et en toutes choses, l'influence française. Elle étail devenue province de France moins par un droit d'hérédité ou de conquête qu'en vertu d'une sorte de pacte dont la première condition était le maintien de ses privilèges et de ses institutions. C'est pourquoi, ayant reçu l'hommage de leurs nouveaux sujets, dressé un château royal aux portes de Dijon et l'ait du palais ducal le Logis du Roy. les Valois de Fiance confirment et marquent de leur empreinte les institutions ducales. Le Parlement et les Etats seront les défenseurs de l'autonomie bourguignonne, autant qu'elle pourra se conserver au sein de l'unité monarchique. Le Parlement enregistre les édils. il l'ait entendre au besoin des remontrances et des protestations, tandis que les Etats votent et répartissent les impôts, discutant pied à pied les intérêts d'un pays Apre au gain et d'ordinaire peu donnant. Quant aux gouverneurs de la province, ils savent en général tirer parti de ses institutions et de son esprit. Ce furent, dè> le xvi" siècle, de
Vierge bourguignonne
i jlise de Flavigny .
L'HISTOIRE ET L'AB I
grands personnages: Louis de la Trémoille, Philippe de Chabot, les Guise
Ce recrutemenl de choix ne s'explique pas seulement par l'importance de la nouvelle annexion : la Bourgogne était redevenue une frontière. A sept lieues des murs de sa capitale, de l'autre côté de la Saône, s'étend la Franche-Comté, terre impériale ou espagnole. En L513, le siège de Dijon par les Suisses alliés de l'empire. — épisode commémoré par une tapisserie célèbre du musée de Dijon, — montre à quels périls l'ancien duché est exposé du côté de l'Est. François I" est-il battu à Pavie et fait prisonnier, c'est la Bourgogne que réclame Charles-Quint. Mais le loyalisme bourguignon s'affirme aussitôt. Des députés envoyés au roi lui « remonstrent » que « le premier serment qu'il a à Dieu, c'est de garder les droits de la couronne et n'aliéner aucune terre incorporée à icelle » et que les détacher de la France serait faire aux Bourguignons « aussy grand tort et aussy grande violence que seroil de couper uug bras au corps humain. » Puis ce sont, à la faveur des Guerres de Religion, les invasions ruineuses du duc Wolfgang des Deux- Ponts et de Jean-Casimir, entre lesquelles
se place la campagne de Coligny, le vainqueur de Cossé-Brissac, et des catholiques, dans cette journée d'Arna v-le-Duc où le futur Henri IV était venu faire ses premières armes. La Réforme elle-même a eu à Dijon sa propagande et ses victimes, mais le parti catholique a eu assez vite raison de ce qu'on appelait alors la « maladie » et là déroute du protestantisme était déjà presque achevée, lorsque la circonspection de Ghabot-Charny, aidée des conseils avisés de Pierre Jeannin, évita à la province la Saint-Barthélémy du 2(> août 1572. Seulement. deux ans plus tard, le gouvernement de Bourgogne passait au duc de
Photo Taboureau.
Vierge
de la rue Porte-aux-lions.
Musée < i 1 1 Louvre .
l.\ B01 RGOGNE
Mayenne, frère "lu duc Henri de Guise : de ce fait, la Bourgogne fut parmi les provinces de France l'une des plus engagées dans l'aventure de la Ligue, dont Mayenne devenait le chef après l'assassinat de sou frère le Balafré. Pendant plusieurs années, les pouvoirs poli-
Le Siège de Dijon par les Suisses
. Mus i Dijon.
Fragment d aprùs Ju)rfnal .
tiques furenl scindés en deux : il y eut le*Parlement de la Ligue à Dijon et le Parlement du Roi à Semur-en-Auxois : naturellement les bandes des deux factions ravageaienl à l'envi les campagnes, et cette crise douloureuse dura jusqu'au jour libérateur où Henri 1Y put entrer dans Dijon, et gagner, le 5 juin 1595, à quelques lieues de la ville, la fameuse bataille de Fontaine-Française.
Le xvuc siècle, à l'inverse du wi ". est assez calme en Bourgogne.
L'HISTOIRE ET L'ART
L'émeute populaire des vignerons » I i t«* du Lanturlu, en 1630, ne
dépasse pas l'horizon des annales locales Far contre, la « belle
défense de Saint-Jean-de-Losne » intéresse l'histoire générale Les
impériaux, commandés par Gallas, franchissent en Hi'Jfi la frontière
de la Franche-Comté Mais
la place de Saint-Jean-de-
Losne, gardienne de la
Saône, fait une admirable
résistance. L'invasion est
arrêtée el liallas doil battre
en retraite.
Entraînée un instant dans la Fronde, dont le chef était le gouverneur de la province, c'est-à-dire le grand Gondé, la Bourgogne n'en accueillit qu'avec plus de satisfaction l'absolutisme de Louis XIV.
La guerre de Trente ans et la Fronde, succédant aux troubles des guerres de Religion, avaient . en effet, semé le pays de ruines, surchargé les villes de dettes, saccagé les campagnes. Il fallait qu'une ère de paix vînt, réparer l'effet de tanl de
secousses : le règne de Louis XIV fut, à bien dr> égards, le règne réparateur dont la province avait besoin.
Il est remarquable combien les conquêtes de Louis XIV ont amélioré le sort de la Bourgogne. Une question séculaire est enfin réglée : la Comté, sœur du duché, est vaincue et rattachée au royaume. L'acquisition de la Franche-C té restitue pour jamais à la France cette
Bourgogne impériale que lui a jadis arrachée le traité de Verdun, que les Capétiens, puis les Valois n'onl pu que recouvre]- temporairement et qui, échappant à l'emprise de Louis XI, est passée à
Monument funéraire du Président Jeannin et de sa femme.
Cathédrale •l'Aiitun .
LA l'.Ol'lUiOfiNK
l'Autriche, puis à l'Espagne. Une fois la Comté enlevée à cette dernière puissance, la Bourgogne cesse d'être une marche. A l'avenir, elle ne sera plus exposée en permanence aux coups de main de l'étranger, dont elle a si souvent et si cruellement souffert dans le passé ; elle ne connaîtra plus l'invasion que dans les moments d'extrême péril national, lors des occupations de 1811 et de 1815, ou lors de la guerre franco-allemande de 1870-1871.
En même temps qu'elle cesse d'être frontière, la Bourgogne se sent entraînée plus avant dans le mouvement général de la ci\ ilisation française, qu'emporte l'élan irrésistible du « grand siècle ».
Semur en 1611 .
Ii. ■.mu de Joachim Duriert. Biblioth. N'ai
Dans le domaine politique, les progrès de la centralisation, qui caractérisent l'apogée de la monarchie absolue, tendent à comprimer, sans les détruire, les institutions locales et à rapprocher en fait la Bourgogne des autres provinces. Au demeurant, cette compression monarchique sauvegarde les principes, respecte les privilèges traditionnels, s'exerce à la faveur dune complicité générale, en dépit de résistances comme celle qui a rendu célèbre le président Brulart, exilé à Perpignan pour son intransigeance.
Le régime de la Bourgogne monarchique résulte désormais du jeu combiné des institutions provinciales et de l'administration royale. Si le Parlement et les Etats subsistent et fonctionnent, si le gouverneur, perdant son importance du x\T siècle, n'est plus guère maintenant qu'un figurant honorifique, le premier rôle appartient effectivement à l'intendant. Or. les intendants de Bourgogne, sous les derniers rois, ont été presque tous des administrateurs de carrière,
L'HISTOIRE HT L'ART 59
plusieurs très éminents : Nicolas-Auguste de llarlay. Bouchu, Trudaine, Joly de Fleury, Amelot. La collaboration des Etats el des intendants a servi beaucoup le développement économique de la province e\ aussi son progrès dans l'ordre des sciences et des lettres
Le mouvemenl intellectuel a tenu, en effet, dans la vie bourguignonne de l'ancien régime, une grande place. Le principe en était, à n'eu [tas douter, la centralisation monarchique elle-même. Après la Fronde, la société dijonnaise s'écarte ou est écartée de la politique. La noblesse de robe, surtout, qui se bâtit de splendides hôtels, se distrait en réceptions, en discours, en « œuvres de l'esprit ». Une vie mondaine et intellectuelle occupe le meilleur de son temps. Des >almis se créent et des académies se fondent. Un loyer intellectuel brille donc à Dijon, rayonne sur la province et caractérise un moment son histoire. Quelques noms en témoignent, ceux de jurisconsultes, de savants et d'écrivains: les Bouhier, les De Brosses comptent parmi les hommes les plus éclairés de leur temps: l'abbé Lébœuf, Dom Martène et Dom Clément représentent l'érudition ; Grébillon représente l'ail dramatique; Piron, non content de sa Métromanie, ose, à certaines heures, taire assaut d'esprit avec \ oltaire ; Lamonnoye, qui siège à l'Académie française, se rend célèbre par ses noëis en patois ; après Mariette, c'est Buffon et Daubenton qui brillent surtout dans les sciences. Bossuet, le grand orateur de la Bourgogne, est né en plein Dijon, et c'est comme lauréat de l'Académie de Dijon que Jean-Jacques Rousseau fait ses débuts en 1750.
Cette Académie, fondée en 1743, est Tune des plus actives et des plus honorables de la France entière. Elle est bien dotée et se montre prompte aux innovations. Elle imprime. Elle fait des expériences. Elle crée même des enseignements publics, tandis que ['Université de Bourgogne, fondée en 1723. subventionnée par les Etats et par la ville de Dijon, répand la science du droit. A côté des cours de droit se professent aussi les sciences médicales. Legouz-Gerland, d'autre part, a fondé le Jardin botanique.
Tandis que les arts se développent et que Dijon s'embellit, l'histoire locale est cultivée avec succès. On voit Courtépée complète]- l'œuvre des bénédictins Dom Plancher, Dom Salazar et Dom
Merle.
Cette prospérité intellectuelle va de pair avec de sérieux efforts dans le domaine économique. Les États et les Intendants multiplient les enquêtes el s'occupent avec sollicitude des subsistances, des communications, des cultures : plantations de mûriers, encouragements industriels, élevage, haras, routes, navigation même attirent et retiennent l'attention. Le canal de Bourgogne est l'objet de plans
très étudiés et de discussions passionnées : si son achèvement h»' date que du xixe siècle, l'œuvre a été élaborée el déjà exécutée en partie sous l'ancien régime.
La Bourgogne depuis la Révolution. — Pourtant, le zèle des États t-t l'application des Intendants n'étaienl que des palliatifs insuffisants pour conjurer la crise sociale, grave el profonde, dont lt-s tristes effets se faisaient sentir de plus en plus, ici comme ailleurs. A Dijon et en Bourgogne aussi des plans de réforme, il»'- idées de refonte politique et sociale s'élaborent el gagnent du terrain au xvm'
Lazare Çarnot, par Turcan.
Musée de Dijon .
siècle. Le mouvement intellectuel, qui faisait précisément alors de Dijon une ville d'exceptionnelle culture en France, mûrissait les cerveaux. La crise parlementaire du temps «le Louis XV et de Louis XVI y avait été vivement ressentie. L'enchevêtremenl des services et des circonscriptions multipliait les conflits el accentuait d'année en année le malaise; C'est pourquoi la Révolution fut accueillie favorablement à Dijon, «lès s»'- débuts. Associée depuis plus de trois siècles aux deuils el aux joies «le la France, la Bourgogne partagea tout naturellement alors ses sentiments el ses aspirations. Comme ailleurs, la Révolu-
L'HISTOIRE ET I.AHT
tion cul en Bourgogne H à Dijon ses heures d'élan, de fierté, de douleur el de misère. La Bourgogne fut secouée des mêmes frissons de jiassions. de patriotisme, d'épouvante ou d'enthousiasme, que le reste du pays, et, plus que jamais, elle se retrouva française, fondue en quelque sorte dans l'unité supérieure et définitive de la Nation.
Sans s'arrêter aux épisodes multiples — et menus pour la plupart qui marquent, dans le détail, l'époque révolutionnaire, il convient de retenir ce fait caractéristique ((ne la Révolution fut, en somme, moins sanglante en Bourgogne que dans la plupart des provinces françaises. Bernard, dit Pioche-Fer, qui personnifie ici la Terreur, — s'attaquant aux hommes et aux monuments, — apporte des idées cl des mœurs du dehors.
Les représentants de la province à la Législative avaient été choisis tous part isans d'une « sage liberté ». De fait, la Bourgogne a surtout fourni à la Révolution des esprits sages et modérés : Carnot, Prieur de la Côte-d'Or, Guyton de Morveau, Berlier. L'organisateur de la victoire et le rédacteur principal du code civil sont d'authentiques Bourguignons.
La vie provinciale de la Bourgogne n'en périt pas moins avec l'époque révolutionnaire, et l'ancien duché se retrouve, au seuil de l'époque contemporaine, découpé en départements : Côte-d'Or. Saone-et-Loire, Yonne, et. pour quelques parties, Aube, Haute-Marne. Nièvre et Ain.
Les épisodes qui marquent sur ce territoire morcelé sont tous, dorénavant, des échos de l'histoire générale. C'est d'abord le Congrès de Châtillon sur-Seine (7 février et tl mars 1814), où les Alliés
Photo Remj Goj set.
Monge, par F. Rude.
Musée Se Dijon .
essayent, plus ou moins sincèrement, de s'entendre avec Napoléon. L'invasion, qui a forcé la frontière de rKmpire. a répandu en Bourgogne !••> Autrichiens <lc Schwartzenber^. L'empereur François s'installe à Dijon. L'occupation esl dure sous la domination d» gouverneur barbu de Bartenstein. Aussi Napoléon, débarqué de l'île d'Elbe, traverse-t-il la Bourgogne au milieu «1rs acclamations. Mais 1815 ramène l'étranger. Les Autrichiens «le Frimont montrent une extrême arrogance el Dijon est le rendez-vous <les vainqueurs du
Bar-sur-Seine au XV II siècle.
- mi. • lithogi aphie il'- Ch. I
jour — les empereurs d'Autriche et de Russie, le roi de Prusse, Wellington — s'y sont rencontrés ; c'est dans la plaine d'Arc-sur-Tille qu'ils passent en revue leurs troupes, le u octobre. La libération du territoire bourguignon n'est un fait accompli que le 2o décembre.
Les régimes qui se sont succédé, de la cbute du premier Empire au triomphe de la troisième République, ont eu leurs contre-coups •mi Bourgogne ; mais ce pays a suivi les lluctuations de l'opinion plutôt qu'il ne les a devancées, il a donné à l'État des bommes politiques plutôt que des doctrines. Sans doute, c'est à Dijon que, le 1er juin 1851, le prince-président prononce le discours fameux dans lequel s'annonce le coup d'Etat; mais le coup d'Etat lui-même ne
I/HISTOIRE ET I. ART
suscite qu'un semblanl de résistance, en sorte que le plébiscite réussil à souhait. Et pourtant, l'idée républicaine a dans la région de profondes racines: la Bourgogne est loin de rester en arriére, quand la République esl redevenue le gouvernement de la France.
La guerre franco allemande a d'ailleurs marqué pour la Bour-
PLoto de M. le baron Chassériau.
La.corda.ire, par Ghassériau.
Musée 'lu I. ouvre .
gogne le dernier épisode tragique. Mais ce fut pour elle un épisode particulièrement douloureux. Comprise dans la sphère d'action de l'armée des Vosges, elle a revu les tristesses de 1814 et de 1815. D'abord Werder, arrivant par Talmay, prend Dijon le 30 octobre, après une défense valeureuse opposée par un trop petit nombre de réguliers et de mobilisés. La croix de la Légion d'honneur placée dans les armes modernes de Dijon perpétue le souvenir de cette
résistance, que commémore un monument de la ville, pieusement visité à chaque anniversaire parles vétérans el 1rs patriotes. Installés ii Dijon, les Allemands se répandenl toul autour. Garibaldi, établi à Autun el à Chagny, essaie en vain de les déloger. Malade, il ne peut faire l'efforl nécessaire. Mais la division française de Cremer, de l'armée de la Loire, menace les communications de Moltke. Celui-ci ordonne à Werder de prendre une « offensive puissante el rapide ». Alors se livre la bataille de Nuits IN décembre qui apparu! un momenl comme une grande victoire, el qui I eûl été, en effet, si Cremer eûl été appuyé suffisamment. Les Allemands évacuent le pays. mais pour v reparaître bientôt, par les ordres de Manteuffel, envoyé contre Bourbaki en Comté. Une deuxième bataille se livre alors .sous les murs de Dijon, bataille lieureuse de t rois jours, au cours de laquelle fut pris un drapeau allemand (21-23janvier 1871 . L'occupation finale, qui suivit de peu cette ad ion. demeurée célèbre, ne prit fin que le 12 octobre 1871 .
Participant de la sorte, et de plus en plus intimement, à la vie générale de la France, la Bourgogne contemporaine a Je droit de revendiquer quelques-unes des personnalités les plus marquantes du xix' siècle : hommes de guerre de l'époque napoléonienne, comme le maréchal Davout né à Annoux (Yonne), le général Junot, né à Bussy-le-Grand Côte-d'Or), Marmont, né à Châtillon-sur-Seine ; savants, comme le Beaunois Gaspard Monge; collaborateurs de la monarchie de Juillet, comme l'amiral Roussin : organisateurs de la République de 1848, comme Hippolyte Carnol : serviteurs du second Empire, comme le maréchal Vaillant. Si le président Sadi Carnot est né à Limoges, il appartenait à une famille bourguignonne. Spuller était de Seurre. Enfin, Lamartine et Lacordaire sont les deux grands noms littéraires que la Bourgogne, si féconde à toute époque -en grands hommes, peul mettre, au xi\' siècle, au rang de ses plus brillantes illustrations.
L'art bourguignon moderne -- Les artistes, non plus, n'ont pas manqué a la Bourgogne depuis la lin de l'école glorieuse du siècle valois. C'est ainsi qu'au xvie siècle l'artiste le plus en vue à Dijon avait été le protestant Hugues Sambin. La tradition l'affirme un disciple
L'HISTOIRE ET L'ART 65
plus ou moins direct de Michel-Ange. Il en imite, — ■ au moins, — l'universalité : architecte, sculpteur, graveur et même ingénieurmachiniste ou écrivain d'art, il ;t tant fait, qu'on lui a prêté plus encore, et il est devenu, grâce à beaucoup de complaisance, la personnification traditionnelle, pour ainsi dire unique, de la génération <|iii éleva à Dijon les hôtels à échauguettes, orna les façades à la façon de l'église Saint-Michel ou du Palais de Justice, fouilla les
Photo Boulanger.
Château de La Roche-Pot.
meubles ou les portes en bois à la façon de la porte du Serin (Musée de Dijon). L'activité architecturale et ornementale de cette génération est extrême et tous les monuments sont loin d'être encore attribués. En revanche, le caractère général de l'art à cette époque est bien net et il persiste longtemps : c'est un art essentiellement décoratif. Le luxe des grandes familles nobles et parlementaires s'en accommode, l'alimente, en assure la longévité. C'est, pendant près de trois siècles, le règne des beaux hôtels publics et privés admirablement décorés, aux riches frontons et aux délicates boiseries, tour à tour traités avec la somptuosité italienne de la Renaissance proprement dite, avec la majesté du siècle de Louis XIV. avec la grâce
spirituelle et'légère du siècle de Louis XV. Un album de décoration peul seul donner une idée des merveilles variées que l'ail de l'ancien régime a prodiguées à Dijon, et qui, d'ailleurs, ne diffèrent guère de ce que d'autres villes de France peuvent offrir, avec plus ou moins d'abondance, à la même époque.
Photo Boulanger.
Paray-le-Monial . — L'Hôtel de Ville.
Au demeurant, plusieurs des plus belles œuvres dont s'enorgueillit le Dijon de la période monarchique sont dues à des artistes étrangers à la province. L'école de Versailles colonise la Bourgogne. Wansart, Gabriel et NoinvilJe, Lehongre, Attiret et Bouchardon, — pour ne citer que les noms les plus connus, — en sont la preuve. En échange, Dijon prête à la France. Le Muet va établir la coupole du Valide-Grâce.
L'HISTOIRE ET L'ART
Deux artistes dijonnais, qui travaillent sur place, honorent surtout au xvii' siècle la peinture et la sculpture : Philippe Quantin el Jean Dubois. Au xvme siècle. Greuze illustre sa ville natale. Tournus : c'est le Florian de ia peinture. En vérité, les qualités proprement spécifiques île l'esprit artistique bourguignon se retrouveraient dans le génie du grand musicien Jean Rameau, né à Dijon en 1(183,
Photo Boulanger.
Château de Tanlay.
plus aisément que chez les meilleurs praticiens de la plastique classique. Mais voici que la promesse d'un renouveau s'affirme à la lin du xvme siècle : c'est l'École des Beaux-Arts de Dijon, que, sous les auspices des États de la province, fonde un homme digne de garder dans l'histoire de l'art bourguignon une place de choix. François Devosge, originaire de Grav.
D'excellents élèves sont sortis des mains de Devosge : Renaud, Bertrand, Bornier pour la sculpture, Claude Hoin, Naigeon, Lallemand, (jagnereaux pour la peinture, et beaucoup d'autres dune moindre notoriété. Mais la gloire de l'École de Dijon est d'avoir
,A BUl'KGOGNE
.donné à l'ai'l français deux maîtres en qui revivent, portées au plus
haut point, les qualités les plus brillantes et les plus originales de
l'esprit bourguignon de toujours : Pierre Prudhon et François Rude.
Prudhon, né à Clunv en 1758, mort en 1823, s'est formé à Dijon