‹ La BourgogneChapitre 4 sur 81 · JUS · texte numérisé non relu

JUS

3 fiis

Hôtel des Chisserets à Dijon.

(Aquarelle de Auguste Drouot.

et à Rome. La culture classique et la technique éminemment anatomique de Devosge l'ont marqué d'une ineffaçable empreinte et les maîtres italiens ont ajouté à cette forte discipline le souffle qui humanise en lui le geste et spiritualise la pensée. Mais il reste un authentique Bourguignon. Sa peinture a le relie! d'une sculpture. La plupart de ses dessins semblent être la reproduction de quelque œuvre de statuaire. En général même la touche de son pinceau a les quali-

I/IIIST01IŒ ET L'ART

tés d'un ciseau. Son chef-d'œuvre le plus connu, la Justice et la Vengeance poursuivant le Crime . au Louvre, n'est-il pas frappant à cet égard ? Les figures y sont modelées d'une telle vigueur qu'elles semblenl sortir du cadre, et c'est comme de la peinture clans l'espace, donl on a l'illusion que l'on pourrait faire le tour.

Rude est né à Dijon en , 1784, el. parce qu'il esl, v* un statuaire, il personnifie mieux encore l'âme bourguignonne et apparaît comme la réincarnation moderne de Sluter.

En lui revit, comme par un miracle, la sculpture bourguignonne de l'âge d'or. Instruit à Dijon, puis à Paris, il semble un moment submergé par l'académisme. Lui-même n'a-t-il pas dit : « J'ai perdu sept années de ma jeunesse » '? Mais il est soustrait par les circonstances au supplément d'académisme que lui aurait valu le séjour à la

Villa Médicis, et surtout il est un Dijonnais, héritier du génie artistique de sa race. Réfugié à Bruxelles sous la Restauration, Rude y produit ses premiers chefs-d'œuvre : la Légende <V Achille et la Chasse de Mèléagre. Revenu à Paris, il commence la merveilleuse série de ses grandes compositions, entremêlant, dans son laborieux atelier de la rue d'Enfer, les œuvres de commande et les œuvres d'inspiration, et il meurt en pleine activité, à soixante et onze ans, en 1855.

Plusieurs des œuvres, très dispersées pour la plupart, de Prudhon ont trouvé place au Musée de Dijon, et plusieurs œuvres originales

Photo R Gorj

François Rude, par Frémiet.

Mus le Dijon.

Td LA BOURGOGNE

de Rude y figurent. On voit même, dans l'une des salles, voisiner le portrait de François Devosge par Prudhon et le buste de François Devosge par Rude : double témoignage de la reconnaissance qui lie au chef de l'École des Beaux-Ails de Dijon le grand peintre et le grand sculpteur.

Un Musée Rude résume la carrière de ce dernier : des marbres

Le Réveil de Napoléon, par F. Rade.

Bronze dans le Parc de Fixin-les-Dijon.

originaux et des moulages y ont été groupés, tandis que la statue particulièrement évocatrice due à la vieillesse du regretté Emmanuel Frémiet, neveu et élève de Rude, fait présider le maître même à cette pieuse exposition permanente de ses œuvres.

Les trois manières de Rude s'affirment de la sorte à tous les yeux dans sa ville natale : l'épopée de la Marseillais', qui vibre si éloquemmént à l'Arc de Triomphe de l'Etoile, est rappelée par des maquettes et des moulages, et, sans parler de nombreux bustes, la série historique est évoquée aussi par le Maréchal de Saxe, Jeanne d'Arc, le Réveil de Napoléon (dont le bronze original s'encadre, à quelques

L'HISTOIRE ET L'ART

kilomètres de la ville, à Fixin, dans un fond délicieux de verdure); l'ail direcl ligure avec deux épreuves en plâtre du Pécheur napolitain et du Tombeau de Cavaignac, et c'est là l'enfance joyeuse, ici le gisant que la mort a frappé en plein combat et que liante encore le

souftle inapaisé de la vie; enfin, ^^^^^^^^^^^^^^^^^^m

la philosophie îles dernières années, — celle troisième et suprême manière de Rude qu'on ne peut apprécier qu'à Dijon. — s'exprime dans le inarbre des deux œuvres maîtresses que Rude appelait luimême son « testament artistique » : Hébê et l'Aigle de Jupiter, V Amour dominateur du monde.

Si Rude est l'une des plus hautes figures de l'histoire artistique, si, par la vertu de l'art bourguignon retrouvé, il a rénové la plastique moderne au point que les deux plus grands noms de la sculpture contemporaine , — Auguste

Rodin et Constantin Meunier, — s'apparentent au sien, la génération des artistes vivants qui ont hérité, à leur tour, de sa puissance, de sa sincérité et de sa verve, nous permet d'affirmer que le génie bourguignon est loin d'être épuisé. Des œuvres récentes, à Dijon et dans les salles mêmes du Musée, en l'ont foi : telles les œuvres d'Henry Bouchard. Et si, dans Glaus Sluter, on pouvait voir la promesse d'un François Rude, il est légitime aussi de voir dans François Rude la promesse de chefs-d'œuvre à venir.

Aussi bien, la liste serait longue des noms qui. à coté de Rude ou après lui, à l'instar des Ziem ou des Trutat en peinture, des Cabet ou des Dampt en sculpture, ont témoigné ou témoignent encore de l'exceptionnelle vitalité artistique de leur province !

Pliol i i; Ziem, par Dumaresq.

Mus le Dijon.]

LA BOi HiiUl.M-:

Le type. — Les Français d'entre Yonne et Saône n'ont certes pas une individualité physique très marquée. Dans ce carrefour de routes qu'est la Bourgogne, des races diverses se sont rencontrées et croisées. Type moyen, le Bourguignon d'aujourd'hui, comme celui d'hier, se définirait d'une façon négative, bien plutôt que par l'analyse de

ses caractères propres. S'il n'est guère d'hojnmes, en Bourgogne, dont on puisse dire aussitôt : voilà le « type bourguignon », du moins le Bourguignon se reconnaîtra assez aisément par opposition à d'autres types provinciaux.

Le Bourguignon n'est pas très grand: il n'est ni trop mince ni trop gros; campé d'aplomb, il esl taillé sur un modèle bien proportionné. La tète n'est point brune et nerveusement burinée à la romaine, comme dans le Midi où les veux sont des flammèches avivées par le trait noir du sourcil ; elle n'est point non plus la l'ace poupine et blonde à la germaine ; c'est plutôt une bonne tète aux cheveux ras, à la face plutôt maigre que grasse, mais vite ridée, rasée autrefois, aujourd'hui ornée d'une paire de moustaches moussues, un ne/ droit et osseux bien affirmé, les pommettes souvent rouges, pour donner du montant à tout cel ensemble où la note la plus caractéristique, —la seule qui vraiment soit très bourguignonne, — est celle des yeux petits, plissés, brillants et malins d'une malice étroite et spéciale, la malice bourguignonne.

Tout ce corps si bien planté est plus nerveux chez les hommes, un peu plus mou chez les femmes des campagnes, chez lesquelles le

Photo H. G

Le vieux Dijonnais à Notre-Dame de Dijon.

type s'atténue à la première maternité. L'allure est dégagée, assez vive, d'une vivacité régulière, équilibrée, nullement fiévreuse.

Dans la race qui peuple les pays de Bourgogne, d'ailleurs, tout n'esl que variantes. Autant de compartiments géographiques, autant — ou peu s'en faut — de types. Chaque groupe complète à sa manière la moyenne dont nous tentions un peu plus haut l'esquisse. Stendhal a croqué le vigneron de la Cote, plus petit, plus sec, plus net, ardent de geste el de regard, tandis que le « morvandiau » dans ses -raiidcs guêtres, sous son « feutre » aux larges ailes, mal peigné, mal rasé, est plus grand et plus lymphatique, mais tout en force calme et lente.

L'immigration. — Au type primitif des Ilots successifs d'immigrants n'ont cessé de mêler leurs éléments hétérogènes. L'antique pays éduen. confluent de routes, a reçu, — après les Romains, après les Burgondes dont le croisement a eu le temps de se fixer au moyen âge, — quantité d'apports d'origines diverses, soit par invasions subites, soit par infiltration lente et continue. A Dijon, sur les plaques des sonnettes qui constellent les murs des maisons, — sans concierge pour la plupart, — se lisent des noms de physionomie très variée. Bien moins fréquemment que dans la Bourgogne de jadis, dans la Bourgogne d'aujourd'hui se rencontrent les noms propres caractéristiques de la province. Assurément on relève encore bien des noms en ey, comme Bouley, ou en ot, comme ce nom magnifique d'un vieux curé de Brochon, enterré il y a un siècle en face de son église, Jean-Baptiste Pinot ! Mais quelles différences entre les listes de noms fournis au x\ et même au xvie siècle par les registres d'impositions et la liste de ceux que fournirait aujourd'hui l'annuaire de l'année courante ! A côté des noms de Testevuide, de Serrebource, de Poifol, où résonne encore la malice des vieux siècles, se sont multipliés les noms des Lombards, ou, depuis 1871, les noms des immigrés alsaciens venus par milliers au moment de l'option1, ou même des noms autrichiens laissés par quelques centaines de kaiserlicks, déserteurs des armées de 181 i et 181-"», que

' Dijon, de 1870 à 1882, a gagné :!<J.00O habitants dont 3.000 d'un coup, au lendemain de la suene franco-allemande.

la Bourgogne -séduisit et retint. Parmi ces derniers noms, ne citons que celui de Ziem, que le grand peintre beaunois a illustré.

Démographie. — ■ Telle que l'ont faite ces afflux, telle aussi que permet à peine de la discerner maintenant la mosaïque moderne des six départements, — Yonne. Côte-d'Or, Saone-el -Loire, Aube, Nièvre el Ain. — entre lesquels la Révolution déchiqueta l'ancienne province, la Bourgogne pourrait nourrir à peu près un million et ilt'ini d'individus, fort inégalement répartis d'ailleurs dans les différents pays. Il y a des régions, comme celles des cultures maraîchères situées au bord de la Saône, en particulier le centre d'Auxonne, dont le chiffre ne baisse pas ou s'accroît même. 11 y en a d'autres, comme le Morvan bourguignon, dont la vie semble se retirer et où le chiffre de la population, depuis cinquante ans. a diminué d'un quart.

D'une façon générale, on peut dire que la Bourgogne est un de ces coins de France où les hommes se font de plus en plus rares, et c'esl justement le spectacle de cet appauvrissement en hommes qui a inspiré au bourguignon Edme Piot sa campagne contre la dépopulation. La natalité bourguignonne est extrêmement faible. Une émigration ininterrompue épuise progressivement le pays. Le département de l'Yonne se vide au profit de Paris, où la colonie icaunaise est une des plus nombreuses entre les colonies provinciales. Les kiosques à journaux de Paris vendent des feuilles spécialement destinées à ces émigrés. La gare de Lyon, où des dizaines d'employés ont l'accent bourguignon, semble une pointe avancée de la Bourgogne dans Paris.

Le caractère. — Tant de vicissitudes, passées ou actuelles, sont autant de difficultés pour qui veut démêler les traits du caractère bourguignon.

Le Bourguignon a l'esprit positif et observateur. Il possède, comme un don de sa race, un sens aigu du réel, et. pour saisir le réel, fùt-il malaisément accessible, une merveilleuseTueidité. Surtout, il est capable d'efforts méthodiques et persévérants. Bossuet est un grand travailleur dès l'enfance — Bos suelus aratro — et si quelqu'un a dit que « le génie est une longue patience » c'est Bulfon, un seigneur

de Montbard. De fait, le génie bourguignon, qui a tant produit, est bien un génie patient. Le Bourguignon sail s'accommoder aux circonstances, prend le temps comme il vient, se soulage au besoin d'un mot ou d'un rire, et reprend la besogne commencée. La sagesse, la modération, la continuité et l'équilibre, voilà le secret de sa supériorité dans tant de domaines et à travers les Tiges les meilleures, les plus constantes de ses vertus.

La médaille a son revers. Avouons-le tout de suite : le Bourguignon ne comprend guère les questions qui touchent à l'âme. Il fut, — il est sincèrement encore en maints endroits. — religieux et croyant. Mais sa foi ne l'empêche pas d'avoir été et d'être resté un grand « moqueux de curés ». Jamais il n'a élevé très haut ses aspirations. L'anecdote n'est pas qu'une charge, suivant laquelle le Bourguignon ne trouve à l'ordinaire d'autre vœu à présenter au Ciel que celui-ci : « Que Dieu nous préserve du vin qui aie goût du tonneau! »

Comment pourrait on parler de l'âme bourguignonne'? Dans celte province sans véritable unité géographique, trop livrée aux influences extérieures, les vents qui ont souillé des quatre coins de l'horizon ont à peu près balayé cette conscience commune qui fait aujourd'hui encore la force de quelques pays de France, comme la Bretagne ou la Lorraine.

En revanche, on peut et l'on doit parler de l'esprit bourguignon. Il existe et il subsiste 11 a conservé à travers les siècles une frappante originalité. Positif et observateur, le Bourguignon est naturellement porté à la malice Les grands artistes de Bourgogne sont, à un degré singulier, des réalistes Le même sens du réel se retrouve dans l'étroit cerveau du paysan, presque aussi âpre au gain et aussi processif que les Normands de Maupassant, laborieux et amasseur déçus, insensible à toutes les idées où il ne trouve pas la part de son intérêt tangible. Il est ignorant du sentiment, mais par contre grand enchaîneur de constatations, raisonneur et capable, dans ses raies instants de passion, d'atteindre à une éloquence verbale qui est vraiment la monnaie de la grande éloquence bourguignonne, celle des saint Bernard, des Bossuet et des Lacordaire.

En Bourgogne, — depuis les Eduens, grands discoureurs, — quand on ne travaille pas, l'on cause. On cause surtout pour médire.

7ii LA BOURGOGNE

C^est au point-que les Discors joyous à la bourguignonne sont souvent des méchancetés. Car la verve, extraordinairement abondante, de ce pays esl volontiers négative. La Bourgogne, si fertile en grands hommes et en grandes œuvres, est dans la vie courante une province de trouoeurs à redire : chacun invente peu. dépense peu de sa propre initiative, mais, par besoin de nature, sape l'œuvre d' autrui.

Au demeurant, le frottement avec les esprits infiniment variés de ceux qui, durant les siècles, ont traversé la Bourgogne, a aiguisé en finesse maligne plutôt qu'élargi l'intelligence bourguignonne. Dauber sur l'étranger qui passe a toujours été un délice pour l'hôte bourguignon. Entre eux. les Bourguignons ne s'aiment pas toujours. Ils ont l'esprit trop porté à la critique, l'intérêt trop pointilleux. En est-il de même dans tous les pays de France'? Ici, les brouilles sont fréquentes, même entre parents. Le campagnard, — surtout en pays pauvre, Morvan ou Châtilionnais, — vous parlera couramment et simplement de ses inimitiés comme d'une nécessité humaine et générale. Il vous dira du ton le plus calme : « Un tel. c'est mon ennemi. » Pourtant. — la nature même de l'esprit bourguignon suffit à l'expliquer, — ces ennemis, frères de race, feront front spontanément el comme d instinct, avec ensemble, contre l'étranger, celui qui n'est pas bourguignon. Si la Bourgogne a été un axe de grand passage, jamais, malgré cette donnée géographique ou à cause d'elle, les Bourguignons n'ont de prime abord accueilli l'étranger sans arrière-pensée. '

Les sobriquets. — Ayant à dépenser beaucoup de verve, les Bourguignons l'ont gaspillée en menue monnaie d'esprit: Mystères de Seurre, où jouaient les ancêtres de Bossuet, soties et farces de la joyeuse bande dijonnaise de la Mère-Polie, sabbats de l'infanterie dijonnoise ont jeté à tous les vents, comme une semence, — au moyen âge et depuis, — le sel de Bourgogne. Et la semence afructilié. Les Bourguignons salés ne sont point morts. La renaissance de l'esprit provincial au xvmc siècle a donné un élan qui n'est point arrêté. Du moins répète-t-on encore dans chaque village quelques brocards, quelques sobriquets, où la malice du cru a laissé intacte sa marque, depuis le temps où quelque Piron de campagne, un jour que son

hameau était en guerre contre le hameau voisin, a e éternué », — L'expression est de Piron Lui-même, — sons le feu crois»'- .les épigrammes, le mol à qui sa justesse a vain tic subsister.

Car il v eut, — il y a peut-être encore, — entre villages, aussi bien qu'entre individus, des brouilles et des guerres. Volnay H

Photo R. Gorge!

Dijon. — La fontaine Piron.

Pommard, les deux grands crus, se sont disputés à travers les âges, et l'on sait quelles ruades au x\ 111e siècle les ânes de Beaune ont dû lancer dans la meute des villes bourguignonnes pour se défendre contre l'assaut général où Piron battait la charge.

Des myriades de sobriquets allaient leur train : ils sont restés. Les campagnes sont peuplées de cliicanoits, de raillons, de chiens, de loups. On dit, par exemple, les mossieu de Mirebeau, les culs-rognrs de Bellefond, les ozéa roussô (oiseaux roux) de Sémezanges.

En ville aussi, l'on se lançait sobriquets et quolibets. Chaque

paroisse, chaque quartier dans le vieux Dijon de jadis avait son surnom. Dans le hpurg rentrai, commerçant, grouillant »'i frondeur, s'agitaient les Bûwrins. On disait, en énuméranl les sept paroisses selon l'ordre traditionnel :

Messieurs de Notre-Dame, passez les premiers, Riches de Saint-Jean faites un doit,

Saint-Michel coquille et bourdon 1

Au pauvre Saint-Médard nous le porterons:

Grand Saint-Nicolas,

N'y viendrez-vous pas ?

Oiseaux de Saint-Pierre volez promptement,

Sinon les cuit-bleus passeront devant.

Les culs-bleus étaient les paroissiens de Saint-Philibert. Et Ton se gaussait encore des vignerons de lai rue sain Feleba, en les surnommant Bareuzai à cause de leurs bas rosés suivant La Monnove. à cause de leurs becs rosés, suivant le philologue bourguignon Mignard), surnom qui est demeuré courant jusqu'à nous pour désigner les vrais Dijonnais, ceux dont l'authenticité se constate à leur sympathie pour le vin et à la tournure joyeuse de leur esprit.

La littérature. — Sans insister sur l'appoint que trouvèrent en Bourgogne la Renaissance française et la grande école classique, sans rappeler Ponthus de Tyard, l'un des sept de la Pléiade, et le cercle intime où se groupaient, entre autres, à ses côtés, le charollais Guillaume des Autels et le chalonnais Salomon Clerguet, sans revenir sur Bonaventure Despériers que tous les manuels de littérature générale mentionnent, il faut classer en lionne place Etienne Tabourot, seigneur des Accords, le joyeux et précieux conteur des Bigarrures et des Escraignes dijonnoises, tandis que Pierre Grognet s'illustre à faire, en vers fiançais parfois heureux, le tableau des villes bourguignonnes de son temps.

Mais, par un singulier phénomène, comme si. en compensation du triomphe de la centralisation politique, la vie littéraire revendiquait son individualité provinciale, voici qu'au xvn' et au xviiï siècle le patois fleurit, inspire des œuvres. C'est une littérature jaillie du

sol, fidèle expression de la race Ce sonl les Saint-tîenès, les Pierre Dumay, les Piron, — Aimé et Alexis, — Bernard de La Monnoye, dont les Noëls bourguignons sont avant tout des noëls dijonnais, l'abbé Lhuillier, auteur de Noëls maçonnais. Tous ces auteurs sonl frères d'esprit. La raillerie est leur manière. L'esprit à la Piron, piquant comme la inoutarde de Dijon, est avant tout un esprit négatif. « A Dijon l'on sonne et l'on inédit. » Encore, ne faudrait-il pas croire que les œuvres ciselées des écrivains, même en patois, fussenl le répertoire habituel de la verve populaire. Les noëls qu'on dil au coin du feu ne sont pas, le plus souvent, ceux de M. de La Monnoye, mais des noëls de tradition plus lointaine : Le cure de Pleumeire ou Le gro Talebô.

L'esprit des noëls bourguignons n'est guère lin que dans la malice : l'ironie y côtoie étrangement la loi sans l'ébranler. Et les auteurs, célèbres ou anonymes, de ces poésies bien locales sont visiblemenl de même famille que ces sculpteurs, malicieux aussi et ironistes, qui multiplièrent les têtes en portrait ou en charge des églises bourguignonnes, qu'il s'agisse des stalles de Montréal ou des culs-delampe de Notre-Dame de Dijon et de Saint-Père-sous-Yé/.el,i\ . L'esprit critique du Bourguignon, du trouveur à redire, rencontre ici, dans la littérature comme dans la plastique, son emploi le plus légitime et le plus heureux. Jeux du ciseau ou de la plume, l'artiste bourguignon, quelle que soit sa technique, saisit le trait au vif, le pousse vigoureusement et, sans pruderie ni complaisance, décrit ou modèle ce qu'il voit. Or, il lui plaît surtout de faire rire aux dépens de cette réalité, dont le détail comique ou grotesque le frappe d'emblée. Et c'est alors le conte animé, joyeux et gras, digne pendant de la gargouille ou du culot, au geste vivement croqué, au mouvement alerte. Les caricatures du Voyage <) Beaune de Piron sont édifiantes à cet égard.

Seulement, tandis que la plastique bourguignonne s'est élevée au grand art, la littérature en patois bourguignon s'est tenue aux genres modestes, empêchée de monter plus haut par la royauté incontestée de la grande littérature française. Les fantaisies littéraires des écrivains du cru ont été souvent l'équivalent des charivaris et dos réjouissances populaires. Le parlementaire grave s'y plongeait pour

se délasser des austères devoirs de sa vie officielle rt parfois s'y

essayait lui-même avec succès. Les noms des Legouz, des Joly, des Tassinot sont mêlés à cette curieuse histoire littéraire du mouvement local sous l'ancien régime.

Apres Piron, la littérature bourguignonne va s'étiolant. Les Senecé, les Cocquard, les Bret, les Bonnard, les Joseph Galeton, les Cazotte manquent d'originalité et de personnalité. C'est chez les ailleurs de pure langue et de pure inspiration française qu'il faut chercher, au xix" siècle, les plus beaux noms de poètes et de prosateurs bourguignons. Si quelque chose de l'esthétique bourguignonne doit se retrouver, ou même éclater quelque part, dans la littérature d'aujourd'hui ou de demain, c'est dans des œuvres qui revendiquent leur place dans la littérature générale qu'il faudra les aller chercher. Pourquoi ne pas dire qu'il n'y a certainement pas dans le passé, sauf en sculpture, d'oeuvre plus profondément bourguignonne que Nonoj le roman si fêté et si digne de l'être de M. Gaston Roupnel ?

Patois etaccent. — Du moins il y eut un temps, en Bourgogne, une belle iloraison originale de la langue provinciale. A la vérité, il n'y eut pourtant jamais un dialecte propre à la Bourgogne, rhais plutôt une collection de variantes et d'expressions imagées, tandis que la transition des parlers de l'Est de la France se faisait à travers la province intermédiaire, insensiblement, vers le sud et vers le nord. -Maintenant, le patois littéraire va se perdant. Les amateurs en recueillent les restes et en constituent l'histoire et la philologie, mais il n'y a plus de littérature bourguignonne. C'est en quoi encore la Bourgogne manque d'unité : elle n'aura jamais son Mistral ni son Vermenouze.

Du moins ce patois, qui ne s'écrit plus, se parle encore dans les campagnes. Certes, son domaine se restreint, et pour l'entendre dans sa pureté, il faut chercher les demeures des «virli grands-pères», là où le vieux bouvier vous dira, « Yé don mai vaiche, al' ô boùtiouse, al' o les pieds dôgnes ! » La zone du vrai patois recule, il faut la poursuivre de plus eii plus loin des villes et des voies ferrées et l'on ne le retrouve guère que dans les abords du « mauvais pays »,

là où déjà L'idiome bourguignon se teinte ou mieux se colore de « morvandiau »

A côté du patois défaillant, il y a Yaccent bourguignon, qui, lui, - esl miraculeusemenl conservé. E extrêmement fermé, an pour on, r roulé sur l'extrême bout de la langue, syllabes pénultièmes appuyées H traînées, tout cela sonne aux oreilles avec diverses

La fête de la Saint-Ladre à Autun au XI////' siècle, par Lallemand.

Bibliothèque Nationali

variantes dans les rues de Beaune, de Chalon ou de Dijon, et sur-

tout dans les villages.

Vieilles fêtes. ■ — Il y a deux siècles, les vieilles fêtes se célébraient avec tant d'entrain, qu'il semblait que cette bonne humeur ne dût jamais finir. La Noël surtout, survenant en saison de loisir, était dignement fêtée : les ménétriers se faisaient entendre quatre dimanches à l'avance et l'on disait : « Vêlai les aivan qui passe ! » Puis venait la grande soirée où l'on veillait la siiche, bûche énorme, garnie de cadeaux à ses deux bouts, et dont on semait plus tard la cendre autour de la maison et sur le seuil, pour conjurer le mauvais sort et empêcher d'approcher les renards, les fouines et les vipères Au retour de la messe, c'était les joyeux réveillons, les « rôssignons ».

.Mais villes '-el villages s'attristent. Si Autun n'a pas encore oublié ->a fête "lu I" septembre, les t'êtes patronales pâlissent. Restent les grands dîners et en particulier le tue-chien ou simplement le chien qui termine la moisson ri que Clément Janin appelle sans

exagération un « festin homérique et rabelaisien».

La table. — De tait, ia Bourgogne reste par excellence le pays des tablées immenses, où l'on mange durant des heures. C'est aussi le

Autun.

Photo J. Coqueu^iout.

Fête du Ier septembre sur ta Grand' place.

pavs de la savoureuse cuisine au beurre. Dijon a gardé à peu prés intacts deux souvenirs impérissables où peuvent au besoin se rattacher les larges traditions d'aujourd'hui : les vastes cuisines ducales du musée et les comptes domestiques si , suggestifs des escroes dans les archives. Partout, même aux enterrements, le dîner tient sa place, bien que l'hommage aux morts touche les cœurs.

S'il fallait tracer le portrait en charge du gourmand bourguignon, on choisirait volontiers celui dont a si joliment parlé Brillât-Savarin, lequel était lui-même bressan. « .M. Hameau, dit-il. mon condisciple, maire de La Chaleur en Bourgogne, n'avait que cinq pieds deux

pouces ei pesail cinq cents, ce qui fait que chaque tranche d'un pied d'épaisseur pesait à peu pics un quintal. »

Du reste, ce pays, qui consomme si largement, fabrique ou produit en quantité toutes sortes de denrées alimentaires. De plus, il possède toute espèce de gibier gros et menu. Les escargots, élevés dans des paies savamment aménagés, sont exportés au loin. Un plat de poisson au vin. la mœurette, l'ait l'orgueil de tel bourg de la Saône ou du

Photo du TV Michaut.

Vieille de la Montagne.

Doubs ; la poularde est la gloire de la Bresse ; le fromage d'Epoisse, le miel d'Auxois, la confiture de Saint-Seine s'ajoutent au dessert au pain d'épice de Dijon.

Coutumes et croyances. — De même que les fêtes, les coutumes vont se perdant: mener Vdne que monte, le visage tourné vers la queue de l'animal, un mari qui bat sa femme; planter le mai;îa.im une chalibourne, cette grande flambée du dimanche gras, ne sont plus que souvenirs. Pourtant aujourd'hui encore, qu'un fermier prenne une fouine dans sa basse-cour : quelque gamin s'en saisira ; !<• voilà <jui traîne la bête de maison en maison en quêtant des sous ou des fruits.

llv a trente ans encore, les fontaines miraculeuses ne manquaient pas où les filles allaient cracher ou jeter une épingle, afin de consulter l'oracle sur leurs destinées sentimentales. De jeunes Dijonnaises vont encore cracher à l'Ouche « au fond du Parc ». Quelques pèlerinages conservent leur attrait, comme le village

natal de saint Bernard, — Fontaine-les-Dijon, — et la chapelle de Notre-Dame d'Etang, près de Velars.

Costume et habitation — Naguère encore arrivaient aux grandes foires des villes et des bourgs des campagnards et des campagnardes, dans des guimbardes à quatre roues traînées par de pacifiques juments blanches. Les hommes, chaussés, surtout en Bresse, de gros sabots, portaient un grand feutre noir qui durait des années, et pour couvrir leurs « frusques du dimanche», une blouse, la blande aux larges plis, en toile bleue, Ancien costume bressan. reluisante et comme vernissée

quand elle était neuve. Les femmes, vêtues de noir et sans atours, avaient un petit bonnet rond aux bords tuyautés, d'une blancheur crue. Depuis un demisiècle au moins, le costume bourguignon a perdu l'allure originale dont le groupe bourguignon exposé au musée du Trocadéro garde le souvenir.

Tandis que le costume ne varie guère à travers la Bourgogne, l'habitation s'adapte aux conditions géographiques et économiques des divers pays. La ferme de la plaine au turquis et la ferme de la montagne au blé noir, par exemple, font contraste. La ferme louhan- ' naise moderne est large, bien ordonnée : ses bâtiments où tranche

Photo NeWdeill.

la note rouge des tuiles el (1rs briques, entourent une grande eour ; ici, un" hangar haut et bien couvert abritant les machines; en face, une basse-cour close et les tects des porcs, enfin, dans le logement du fermier, Vu/au, c'est-à-dire la grande salle, qui donne l'impression de l'aisance. Au contraire, la ferme morvandelle esl Itiisse, étroite,

Photo Crevaui.

La bonne prise, par Déchenaud.

[Campagnards bourguignons .

misérable; rien de frais, rien de pimpant, rien qui parle à l'imagination, et si l'on s'étonne de l'humilité des fenêtres aux quatre carreaux mesquins, quelque vieux se trouvera pour dire qu'autrefois il n'y avait point de fenêtres au village et que les premières qui firent leur apparition furent criblées de pierres, tant le luxe de la vitre paraissait scandaleux.

La maison d'Auxois, aisée et simple, offre une bonne moyenne de l'habitation bourguignonne. Ici, le confortable du mobilier s'accommode au confortable de la construction.

La vie rurale. — Aussi bien. de toutes parts, le confortable 'envahit la vie rurale, que les commodités modernes modifient et unifient <le plus en [.lus. On achète le pain au boulanger et l'étofïeaux grands magasins de la ville. Les anciens prénoms de campagne. — Fillette, Sœurette, Tantine, ou Bénigne. Andoche, Tiennot, — vieillissent et disparaissent. On loue le battoir à vapeur. On se plaint des commis de culture, des Polonais qui travaillent mal. On lit les jour-

Photo NeuriU-in.

La Cure à Pierre-Perthuis.

naux de Paris, on récrimine contre « le gouvernement » et 1 on vote « avec lui » pour que « le lils » au lycée conserve sa bourse et quelque chance d'avoir « une place ».

Pourtant, en temps normal, le campagnard bourguignon n'est point malheureux. Les « gueules noires » de la région minière gagnent plus sans doute, mais le cultivateur a la vie plus facile. 11 laisse sa porte ouverte la nuit et a le temps de faire sa partie de tarot au café. 11 chasse aussi et il pèche : les braconniers n'en font pas moins leurs alfa ire s.

Paysages et sites. — Si l'on excepte le val de Saône, le site bour-

guignon n'esl pas très large, même dans Le Pays-Bas. Peu d'horizons de vingl kilomètres comme ceux des plaines septentrionales de la Fiance, mais toujours un heureux décor. La montagne, — ou <lu moins quelque relief. — ■ compose, presque dans toute l'étendue de la province, un paysage qui est un grand ensemble de coins. Lorsqu'on voyage soit sur une ligne de chemin de ter soit en voiture ou à bicyclette sur une roule, c'est le plus souvenl un défilé de a j<> I i >

Photo Neurdein.

La Vallée du Cousin.

sujets » non de belles toiles à la Rousseau, — où la ligne, la grande ligne est l'essentiel, — mais de fins et suggestifs tableautins à la Corot, ou mieux encore de simples et fraîches aquarelles comme celles qui remplissent à certains moments les vitrines dijonnaises. On y voit de courtes perspectives aux arrangements charmants, des plans multiples, des détails innombrables, mais où la lumière met de l'ordre, détachant quelque branche à contre-jour, allongeant une fuite de rivière, classant les montagnes aux profils de bêtes accroupies, alignées au long des vallées. La vallée, voilà l'un des éléments caractéristiques du paysage dans cette province où les eaux abondantes, avant de s'écouler vers les trois mers, ont si laborieu-

88 LA BiU Ki.ih.M-:

seméntforé Leurs chemins. Vallée de la Grosne, vallée de la Dheune, vallée du Cousin, vallée de la Cure: voici que le tourisme s'en empare., grâce à l'initiative utilitaire des syndicats régionaux.

Ceux-ci, an surplus, ont la besogne facile pour attirer en Bourgogne lt-s visiteurs. Car dans le joli cadre du paysage s'évoque partout un passé saturé d'histoire. Que de pèlerinages de toutes sortes

Photo des Monuments Historiques.

Flavigny. — La porte du Val.

pour l'âme rétrospective qui sera certainement celleduxx0 siècle ! Ici le Vézelay de (iirardde Roussillon et de saint Bernard, non loin Pontigny. où la retraite moderne île M. IJesjardins a succédé à la retraite claustrale d'autrefois, puis Fontenay. Bussy-Rabutin où l'exilé a laissé ses coléreuses peintures, les prés de Boùrbilly où la marquise de Sévi°:né vint respirer le bon air d'Auxois. et plus haut le charmant Flavigny x, bourg des anis, où la pauvreté des habi-

1. L'on connaît le rapprochement que Chateaubriand a i.iit entre le site de Flavigny et celui de Jérusalem : « Je devrai au val de Flavigny un de me; plus vifs et de mes « (dus émouvants souvenirs : c'est l'aspect de la vallée de Jérusalem : voilà bien le

tants a sauvegardé les demeures du xvie siècle, Flavigny où l'ancien uovicial «1rs Frères Prêcheurs mettait naguère son animation régulière et où les robes blanches couraient dans les vergers! Plus loin, Cîteaux aujourd'hui délaissée dans sa clairière, autrefois l'une des reines du monde, et sur le chemin de Cluny, — cette autre métropole de l'ancienne chrétienté, — La Roche-Pot, Montaigu, Bran-

Photo Boulans

Saint-Point. — Maison de Lamartine.

cion, tant d'autres châteaux, tant d'autres souvenirs. Le souvenir de Bullon demeure à Montbard. Celui de Lamartine a laissé un charme suggestif autour de la maison de Saint-Point ou dans les bois de Montculot. Le sanctuaire lamartinien, au pied de son coteau, est resté intact, et toujours :

11 est sur la colline Une blanche maison,

« Cédron baignant les pieds de la ville sainte ; ces vieilles fortifications ne rappellent-

« elles pas elles-mêmes les remparts désolés du temple? VA ces bouquets d*arbres au

« feuillage vigoureux, ne sont-ce pas les ombrages austères de la montagne des Oli-

« viers ? »

Une tour la domine :

Un buisson d'aubépine Es! tout son horizon.

La jamais ne s'élève Bruit qui tasse songer.

On peut finir son rêve Ht le recommencer.

Le château de Montculot, où le poète passa les vacances de sa jeunesse, e>t inhabité et désert. <• Son charme e>t surtout dans les souvenirs qu'il évoque Ses croisées hermétiquement closes, la vigne sauvant' qui a eu le tt'iii]>s de monter jusqu'aux tuiles, les herbes qui nul recouverl •■! comme scellé tous les seuils. di>ent l'abandon de la vieille demeure. Mais il subsiste autour d'elle un parfum délicat de passé. <>n croirai! retrouver un peu de la vie des derniers habitants, la trace de leurs coudes aux balcons, leurs pas sur le sable, et >ou> les tilleuls du parc voisin, l'écho imperceptible des romances qu'on chanta dans le grand salon, fenêtres ouvertes sur un soir d'été, vers 1830 *. »

Le vin de Bourgogne. — Un pays dont le pittoresque ne dépasse pas celui des autres régions de la province, mais qui a le privilège de résumer la Bourgogne entière dans l'imagination des touristes, c'est le pays du vin de Bourgogne. <m 1 a appelé un pays « hyperbourguignon ». On y a vu a le point lumineux où s'est manifesté le nenie liourïruiirnon ». Que serait la Bourru: ne dans le monde, sans son vin '?

Les pèlerins de l'ermitage napoléonien de Fixin. oit le commandant Xoisot et le sculpteur Rude ont immortalisé le souvenir de l'empereur y connaissent le petit belvédère qui, au bout du parc domine la pente de la Côte el tout un coin du vignoble. Le spectacle est suggestif. Depuis Dijon, dont les maisons blanches apparaissent ii deux lieues sur la gauche, jusqu'à Gevrey-Ghambertin qui clôt l'horizon à droite, des friches qui enclosent le parc à la ligne noire de la grande foret de Cîteaux, se dressent droits, râblés et sains, les

Page 1