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ANTHOLOGIE. LE PRESIDENT DE BROSSES

duil : c'est un des progrès de la raison humaine dans ce siècle, qu'un traducteur ne soit plus idolâtre de sou auteur, et qu'il sache lui rendre justice comme à un contemporain. Il exerça ses talents sur ce poème, sur L'hymne à Vénus, sur Anacréon, pour montrer que les poètes doivent être traduits en vers : c'étail une opinion qu'il défendait avec chaleur, el on ne sera pas étonne que je me range .:i son sentiment.

Discours de réception à l'Académie française, 1746.

Le président de Brosses.

Les contemporains nous l'ont peint tel qu'il était dans la société et dans l'habitude ordinaire, très vif, extrêmement aimable, plein de saillies originales, plaisant, mais sans causticité, «facilement ému par la résistance et par la contradiction» ; ayant « de peliies colères qui faisaient lire ceux qui en étaient témoins, et dont il ne tardait pas aussi à rire lui-même o : il avouait qu'il lui était plus facile de se contenir sur de grands objets que sur de petits. Dans un voyage à Paris, en 1754, il lit la connaissance de Diderot. etBuiïon, son introducteur, était en tiers ce jour-là. Qu'on se ligure cette diversité de physionomies, d'esprits, et même de tailles : de Drosses plein de Irait et gesticulant à sa manière, entre Diderot qui s'échauffe et Buffon qui écoute. Diderot, qui vit sans doute un jour de Brosses dans son appareil de magistrat, a dit quelque part de lui : « Le Président de Brosses, que je respecte en habit ordinaire, me fait mourir de rire en habit de Palais. Et le moyen de voir sans que les coins de la bouche ne se relèvent (pourquoi ne pas dire tout simplement sans rire?) une petite tête gaie, ironique et satyresque, perdue dans l'immensité d'une forêt de cheveux qui l'offusque; et cette forêt descendant à droite et à gauche, qui va s'emparer des trois quarts du reste de la petite ligure?» S'il y avait dans ce portrait quelque chose d'un peu moqueur et d'un peu léger pour de Brosses, celui-ci, sans y viser, l'aurait bien rendu à Diderot ; car, s'étant figuré d'abord,

, avant de le" connaître, qu'il allait trouver en lui une furieuse tête métaphysique, il écrivait, après l'entrevue et au boul de quelques visites: «C'est un gentil garçon, bien doux, bien aimable, grand philosophe, fort raisonneur, mais faiseur de digressions perpétuelles. 11 m'en lit bien vingt-cinq hier, depuis neuf heures qu'il resta dans ma chambre jusqu'à une heure. Oh ! que Buffon est bien plus net que tous ces gens-là ! »

Au milieu des luttes diverses auxquelles il assista et dans lesquelles il eut sa part, comme l'une des tètes du Parlement de sa province, île Brosses, tout en tenant son rôle, resta modéré et clairvoyant. Exilé pendant le triomphe et le règne du Parlement Maupeou, il revint sous Louis XVI et fut nommé alors Premier Président 1775} . Turgot, qu'il avait connu et qu'il estimait, ne le rassurait que médiocrement en qualité de ministre: «Je le connois fort, écrivait de Brosses en apprenant son élévation; homme honnête, instruit, dur el tranchant, encyclopédiste, grand sectateur de la philosophie nouvelle.» Et ailleurs : «C'est une terrible besogne II est très instruit et fort homme de bien Pourvu qu'il ne veuille pas nous mener dune manière tranchante, par système encyclopédique! Je ne donnerais pas le royaume d Ithaque à administrer ù Fabbi1 Raynal. Le Corps politique est trop affaibli pour supporter les remèdes brusques. » Ht bientôt, voyanl Turgot à l'œuvre, il trouvait dans sa politique et dans ses édits « plus d'encyclopédie que de ministère», de même, au reste, que dans les discours et remontrances opposés, il trouvait «plus d'envie de contredire que de bien public». 11 ne vécut pas assez pour assister aux avortements successifs de réforme qui signalèrent la première époque de Louis XVI. et qui amenèrent de si violentes conséquences ; il mourut assez, brusquement dans un voyage qu'il lit à Paris, le 7 mai 1777. à l'âge de soixante-huit ans.

La ligne du Président de Brosses se dessine suffisamment à nos yeux : il est, dans le xvnr siècle, au premier rang' des hommes indépendants, éclairés et spirituels de la province. Dans un temps où ces provinces s'effaçaient de plus en [dus et où il fallait que les hommes éminents fissent acte d'adhésion et d'hommage à la vie de Paris et, pour ainsi dire, à la politesse générale et convenue de la France, il resta hardiment lidèle à sa Bourgogne. Oh a cité quelques-uns des

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noms qui furent les derniers tenants cl demeurants de la féodalité déjà détruite : lui, il est le dernier etle plus considérable des grands littérateurs provinciaux, qui gardèrent jusque dans les idées nouvelles quelque chose de l'allure des siècles précédents

Causeries du lundi. Garnier frères, édit.

il EX Ri de re<;mer

L'Amateur.

En son calme manoir entre la Tille etl'Ouehe, Au pays de Bourgogne où la vigne fleurit, Tranquille, il a vécu comme un raisin mûrit. Le vin coula pour lui du goulot qu'on débouche

Ami de la nature et friand de sa bouche.

Il courtisa la Muse et laissa, par écrit.

Poèmes, madrigaux, épîtres, pot-pourri,

Et parchemins poudreux où s'attestait sa souche.

En perruque de crin, par la rue, à Dijon, S'il marchait, appuyé sur sa canne de jonc, Les Élus de la Ville et les Parlementaires

Saluaient, .le fort loin, Monsieur le Chevalier,

Moins pour son nom, ses champs, sa vigne et son hallier,

Que pour avoir reçu trois lettres de Voltaire.

Médailles d'argile. Mercure de France, édit.

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Rousseau et l'Académie de Dijon

Je pris un jour le Mercure de France et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l'Académie de

Jo-t LA BOURGOGNE

Dijon pour Le prix de l'année suivante : Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs.

A L'instant de cette lecture, je vis un autre univers et je devins

un autre homme Ce que je me rappelle bien distinctement dans

cette occasion c'esl qu'arrivant à Vincennes, j'étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l'aperçut : je lui en dis la cause et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite au crayon sous un chêne. Il m'exhorta de donner l'essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le lis, et dès cet instant je lus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l'effet inévitable de cet instant d'égarement...

Je travaillai ce discours d'une façon bien singulière, et que j'ai presque toujours suivie dans mes autres ouvrages. Je lui consacrais les insomnies de mes nuits. Je méditais dans mon lit à yeux fermés et je tournais et retournais mes périodes dans ma tête avec des peines incroyables ; puis, quand j'étais parvenu à en être content, je les déposais dans ma mémoire jusqu'à ce que je pusse les mettre sur le papier : mais le temps de me lever et de m'habiller me faisait tout perdre, et quand je m'étais mis à mon papier, il ne me venait presque plus rien de ce que j'avais composé...

Quand ce discours fut fait, je le montrai à Diderot qui en fut content et m'indiqua quelques corrections. Cependant cet ouvrage, plein de chaleur et de force, manque absolument de logique et d'ordre ; de tous ceux qui sont sortis de ma plume, c'est le plus faible de raisonnement et le plus pauvre de nombre et d'harmonie : mais, avec quelque talent qu'on puisse être né, l'art d'écrire ne s'apprend pas tout d'un coup.

L'année suivante. 1750, comme je ne songeais plus à mon Discours, j'appris qu'il avait remporté le prix à Dijon. Cette nouvelle réveilla toutes les idées qui me l'avaient dicté, les anima dune nouvelle force, et acheva dé mettre en fermentation dans mon cœur ce premier levain d'héroïsme et de vertu que mon père, et ma patrie, et Plutarque, y avaient mis dans mon enfance. Je ne trouvai plus rien de grand et de beau que d'être libre et vertueux, au-dessus de la fortune et de l'opinion, et de se suffire à soi-même. Quoique la mauvaise honte et la crainte des siftlets m'empêchassent de me con-

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duire d'abord sur ces principes et de rompre brusquement en \ isière aux maximes de mon siècle, j'en eus dès lors la volonté décidée, et

Dijon. — La salle des Actes de l'Université1.

Extrail de Dijon, architecture et décoration aux xvne et xvm» siècles ». par L. Deshairs.

je ne tardai à l'exécuter qu'autant de temps qu'il en fallait aux contradictions pour l'irriter et la rendre triomphante.

Les Confessions.

1 Ancien Salon de l'Académie de Dijon. Mais c'est ailleurs (rue d'Assas), dans sa première demeure, que l'Académie, en 1750. couronna Rousseau.

166 LA noriUiOi.M'.

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