‹ La BourgogneChapitre 38 sur 81 · EMILE F' A G (JET · texte numérisé non relu

EMILE F' A G (JET

Buflfon.

La qualité essentielle de Buffon, c'est la bonne santé. Personne n'a eu, appuyée sur une robuste constitution physique, une plus magnifique santé morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on peut, à la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, délassements, ou plutôt distractions d'un tempérament vigoureux. Il n'a jamais ni brigué, ni tracassé, ni demandé, ni exigé. A peine peut-être a-t-il soubaité. Jamais il n'a été irrité, jamais il n'a été jaloux. Son dédain vrai des critiques, le silence pur et simple, qui à peine même est dédaigneux, dont il les accueille, est quelque chose d'admirable. Une chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquiétude. Par là. il semble presque échapper à l'humanité, cl pour ce qui est de son siècle, par là il s'en détache d une manière qui tient du prodige.

Il est bien curieux à observer quand il considère les bommes à ce point de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'étonnent jusqu'à la profonde stupéfaction. Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. « Le bonheur est au dedans de nous-mêmes; il nous a été donné; le malheur est au debors, et nous Talions chercher. » Le bonheur, c'est la possession de nous-mêmes et nous ne songeons qu'à sortir de nous. « Nous voudrions changer la nature même de notre âme ; elle ne nous a été donnée que pour connaître, et nous ne voudrions remployer qu'à sentir. » Et il en résulte que les hommes sont dans un état à peu près continuel de démence. Ils ne sont « raisonnables que par intervalles, et ces intervalles, ils voudraient les supprimer. » Ainsi se passe leur vie, qui étant comme déréglée et dénaturée par euxmêmes, ne peut être que malheureuse et abrégée. « La plupart des hommes meurent de chagrin. »

Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas été inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouvé la vie admirablement bonne, du moment qu'il avait « une âme pour connaître » et puisqu'il y a plus de choses à connaître qu'on n'en peut

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