ANTHOLOGIE. DANS LES RUES DE DIJON
détenus de la prison ; des filles se pavanant, cuisses moulées, poitrines bombantes, en uniforme d'officiers d'état-major ; quantité d'ambulancières à costumes provocants. Pas de jour où ne s'élevassent des plaintes d'habitants, de prêtres molestés, de commerçants volés. Et cependant, de cette tourbe bariolée, de cette lie écarlate, où s'étaient égarés bien des bonnes volontés, on pouvait attendre d'héroïques exemples de ce courage que donnent la brutalité «les penchants et le dédain de la mort.
Les Tronçons du glaive. Plon-Nourrit et Cie, édit.
III YSMANS
Dans les rues de Dijon.
... Lorsqu'il mettait, par un ciel presque clair, les pieds dans cette ville, il se sentait l'âme bénigne et lénifiée, presque joyeuse. II aimait l'atmosphère intime et la gaieté de bonne commère de Dijon ; il aimait l'accueil avenant et empressé de ses boutiques, la vie populaire de ses rues, le charme un peu désuet de ses vieilles places et de ses squares plantés de grands arbres et parés de jolies Heurs
Malheureusement, il commençait à en être de cette cité de même que des autres villes qui s'ingénient à simuler la redondante laideur • lu Paris neuf; les anciennes rues disparaissaient ; de nouveaux quartiers surgissaient de toutes parts, avec des bâtisses insolentes avançant des balcons chambrés, à l'anglaise, dans des boîtes de fer aménagées de carreaux de couleur, distribués en cases de jeu de dame, par des losanges divisés de plomb; l'impulsion était donnée; en trente ans, Dijon avait plus changé qu'en plusieurs siècles : il était sillonné maintenant d'amples avenues baptisées de ces noms délabrés de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire, de la République et de Thiers, de Carnot et delà Liberté et, pour comble, une statue de cette bruyante ganache de Garibaldi s'élevait, évoquant, dans le coin d'un carrefour pacifique, le souvenir d'un chienlit de guerre, ignoble.
La vérité étail qu'à L'ancien Bourguignon, religieux et boute-entrain, égrillard el frondeur, s'était substitué un autre Bourguignon qui avail conservé ses qualités de terroir, mais avait perdu son étampe originale, en perdant la foi. Dijon était devenu en même temps que républicain, indifférent ou athée La bonhomie et l'alacrité demeuraient, mais la saveur de ce mélange de naïve piété el de liesse rabelaisienne n'était plus: el Durtal ne pouvait s'empêcher de le déplorer un peu
Malgré tout, cette ville esl encore l'une des seules où l'on puisse, en province, aimablement flâner, se disait-il en descendant l'avenue de la Gare : il enfila la place Darcy où la gloire qui subsiste encore, en cel endroit, du sculpteur Rude s'affirme en une confiante statue de bronze et, franchissanl la porte Guillaume, il s'engagea dans la rue de la Liberté...
VOblat. Plon-Nourrit et Gie, édit.
EMILE Mt) y TEGUT
Le vieux Dijon d aujourd'hui
I m' chose que I on constate avec un sensible plaisir en parcourant les rues de Dijon, c'est qu'elle a eu le bon sens de ne pas se laisser emporter par cette fièvre de transformation qui s'était emparée de toutes les villes de France il \ a quelques années, et qu'elle n'a cherché à se renouveler que dans la mesure où l'exigeaient les nécessités de la vie moderne. Je ne connais pas de ville où l'on ait ménagé plus judicieusemenl l'espace : on dirait que les habitants ont compris la leçon de bon goûl qui leur avait été donnée par Le Nôtre dans le joli petil paie placé à leurporte, et qu'ils ont voulu la mettre à profit. Kicn de plus intelligent que la petite place en demicercle par laquelle ils ont découvert leur superbe hôtel de ville. Lorsqu'en suivant la longue rue qui mène à cet édifice on tombe dans ce demi-cercle, on éprouve exactement la même sensation que lorsqu'on lire sous vos yeux le rideau qui protège la toile d'un grand maître. Ils ont parfaitement compris qu'ici la place devait être une