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L ARRIVEE DES BARBARES

jusqu'à onze heures, pendant que tante Annette, dont elle n'apercevait, par la porte grande ouverte de la cuisine, à la lueur du quinquet, que les rubans de la coiffe retombant sur le dos, dormait près du feu. Marthe, ce soir, lisait de temps à autre un livre, qui reposait sur ses genoux.

Mais, le plus souvent, elle levait les yeux ; elle se plaisait à suivre, dans l'infini, parmi les étoiles çlu ciel, le chemin de son rêve. Dans le calme de la nuit, une sensation de détresse brusquement lui prenait le cœur, à la pensée de Guilhem, qu'elle aimait autrefois.

Tout à coup, une rumeur inaccoutumée se répandit, de l'autre côté de la maison, dans le quartier mort des parcs et des jardins. C'étaient les gens de la terre. Ils descendaient ensemble reconnaître en ses contours, à la faveur des ténèbres, la ville endormie.

Leur irruption sur le quai emplit de vacarme l'espace. Pourtant, l'énormité du fleuve, mystérieux à travers les ombres, les étonna. Ils se turent. Ils regardèrent longuement le pont de bois hardi, exhaussé au-dessus des platanes, les remparts fortifiés de l'église, le bras recourbé de la digue orageuse. La torpeur de cette ville trop

vieille, imprégnée des émanations de goudrons et de vases, les déconcertait de plus en plus, eux si exubérants d'ordinaire.

Marthe, le front aux barreaux de la fenêtre, put les suivre un moment des yeux, ces hommes de travail qui allaient, dès demain, remuer, dans les profondeurs de son être, un terroir trop longtemps méprisé. Et de l'ère de fécondité qu'ils pouvaient produire, elle conçut une espérance. Qui sait si, insensiblement, par l'influence de leur volonté intrépide, le cœur de son père ne s'ouvrirait pas aux nobles sentiments de la justice et de l'humanité !...

De nouveau, dans le silence, Marthe entendit glisser un pas sur les dalles, puis elle vit, au bord du quai, se détacher la silhouette élégante de Raymond. Dans son émoi, elle laissa tomber des genoux son livre ouvert.

Là-bas, au coin du feu, tante Annette dormait bien, le menton sur la poitrine. La solitude était exquise, comme en la région des étoiles.

Raymond s'approchait doucement : elle observa sa taille insinuante, son visage pâle qu'éblouissait le rayon de la lampe, ses yeux pleins de feu. Il la regardait aussi, souriante, émue, ses mains

l'arrivée des barbares 09

sur l'appui de pierre. Le visage entre les barreaux de fer, il voulut, hardi et câlin à la fois, lui parler. « Eloignez- vous!... lui dit-elle.

— Je sais que vous êtes seule. Puis-je m'éloigner, si j'ai bien compris le langage de vos yeux?...

— Mon père me châtierait, s'il vous surprenait là.

— Pourquoi suis-je méconnu?

— Je ne sais pas.

— Permettez-moi de croire en vous. Je suis heureux, puisque vous avez daigné me répondre. »

Il tendit entre les barreaux, humblement, sa main fine. Alors, Marthe sentit palpiter ses paupières comme au vent d'une flamme. Et, dans un élan de passion ingénue et généreuse, elle donna sa main tremblante.

« Adieu »! murmura-t-il.

Ils restaient pourtant à se regarder, dans le fauve rayon de la lampe, leurs doigts entremêlés. Ils ne savaient, n'osaient parler encore au milieu de la nuit, où une âme d'ancien temps, dans le mystère des choses immuables, les épiait peutêtre.

Soudain, un pas sonore retentit sur les dalles.

au lointain. Vite ils se séparèrent, n'échangeant, dans leur désarroi, qu'un adieu d'écoliers pris en faute.

Raymond, enivré de bonheur, décampa par la rue de l'Amitié, qui monte, longue et lugubre, au faubourg de Brescou.

Marthe avait refermé les volets avec une telle précipitation que tante Annette se réveilla.

Le pas sonore, sur les dalles, se rapprochait. C'était Tourdel, rentrant de la mairie, en compagnie de Carruc. Ils se hâtaient davantage, avec une sorte d'inquiétude : car, sans le reconnaître, ils avaient aperçu un homme errant dans l'ombre.

« Est-ce un voleur? maugréa Tourdel. Quelqu'un de ces paysans peut-être...

— On dirait qu'il vient de ta maison » , répondit Carruc.

Dès le seuil, Tourdel, inspiré par sa méfiance des gens et des choses, eut un soupçon,

« J'ai une fille, dit-il. Si, pour m'atteindre dans ma considération, des méchants cherchaient à me la dérober... Ce Raymond...

— Possible. C'est justement à cause de ses airs de grandeur et de détachement qu'il faut le craindre.

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