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L'ARRIVÉE DES BARBARES

— Je veillerai. En attendant, pas un mot!... » Tandis que Carruc s'en retournait vers la Grève, Tourdel examina autour de lui. Mais l'ombre demeurait impénétrable, sur le quai comme sur le fleuve, qui rampait, grondant et paresseux, à travers les dunes.

Premières entreprises de l'étranger.

Tourdel, absorbé par sa bataille contre les gens de la terre, négligeait tous les autres soucis, même celui de sa fille. Eùt-il jamais soupçonné que le germe de la révolte fût déposé dans sa propre maison? D'ailleurs, du côté du mariage de Marthe, il était bien tranquille, persuadé que Guilhem n'attendait, pour se déclarer, que l'époque d'automne où, de son restaurant du Grau, il devait rentrer à Agde, comme chaque année.

Guilhem, bien avant la saison des bains, avait gagné son chalet, sous le prétexte d'y procéder à des réparations. Il ne vit donc plus Marthe que les dimanches, les jours de loisir, où le peuple va se promener à la mer. La solitude l'enchantait, au

bord des flots dont la voix infinie berce la souffrance des hommes. Chaque fois, la vue de Marthe provoquait son désir, et aussi, en quelque sorte, sa colère. Mais si, devant elle, il simulait l'indiflérence, il préparait en réalité sa A'olonté, par une éducation que le travail faisait pieuse et forte, à vaincre toutes les résistances.

Marthe, bien qu'elle s'en défendît, le redoutait en le voyant si calme. Aussi, quand elle songeait à lui, tous les jours, dans sa maison, avait-elle le frisson de la honte, une douleur presque physique, à la pensée qu'elle serait contrainte, peut-être, d'enfreindre les usages, du pays, de désespérer son père, s'il persistait à refuser celui que son cœur avait élu.

Le soir, souvent, les deux amoureux se retrouvaient, et ces barreaux de fer, qui gardaient Marthe prisonnière, les excitaient à rire, familiers presque et heureux. Raymond se félicitait du succès de ses premières démarches. Pour pousser Marthe jusqu'à l'extrémité de leurs résolutions, si elle défaillait ou si elle le trahissait, il pourrait, manœuvrant avec la ténacité froide du besogneux que tente une fortune, divulguer les lettres qu'ils échangaient. Lui, dans sa correspondance, amusait

la jeune fille de songes merveilleux, de prédictions sur la prospérité des vignes, laquelle progressivement séduirait la ville entière.

Ces prédictions, Tourdel les entendait autour de lui avec horreur. Il perdait chaque jour de son calme et de sa sagesse. Ce qui l'affectait surtout, c'était de voir s'échapper de son parti quelques commerçants, dont la clientèle augmentait depuis l'invasion des barbares.

Une après-midi de septembre, à la mairie, il lisait le journal dans son cabinet, lorsque le secrétaire lui annonça Loques, ainsi que Vincent, le pétulant noiraud du matin de l'arrivée, et un second vigneron, grand Gaulois roux aux moustaches tombantes. Pour n'être pas taxé de pusillanimité, il fit entrer les visiteurs.

Costumés de dimanche, ceux-ci se présentèrent chapeau bas, sans flagornerie. Tourdel, installé sur son canapé de velours rouge, devant une table de drap vert maculé d'encre, les considéra patiemment, avec sa figure puissante dont les yeux pétillaient d'énergie. D'un geste, il leur désigna des chaises, et, tandis que Loques, contractant ses bajoues et ses lèvres, tachait de prendre une gravité redoutable, il leur demanda :

« Eh bien, messieurs, qu'avez-vous à me dire? » Le Gaulois, hypnotisé maintenant par la réputation de probité et de bravoure du Maire, effila ses moustaches rousses. Le petit Vincent, son chapeau sur les genoux, s'expliqua, dans un élan d'éloquence :

« Aous sommes délégués par un grand nombre de nos concitoyens. Monsieur le Maire, afin de A'ous soumettre deux vœux. . .

— Ah! ah!...

— Le prolongement, jusqu'aux vignes, des quais de l'Hérault, où nous embarquerons nos produits, sans embarrasser la pêche; ensuite, la construction d'un jeu de ballon sur un terrain communal qui ne sert à rien, Là-haut, près du cimetière.

— Il m'est impossible, je le regrette, d'exaucer vos vœux.

— Pourquoi? fit Loques, impatient de prouver qu'il ne craignait pas de discuter avec Tourdel.

— Loques, agrandis-tu ta maison? Non, puisque tu t'y trouves bien et qu'il ne t'importe guère d'offrir à tes voisins la vue d'un parc ou d'un palais... Messieurs, notre cité vous semble laide et morte, à vous qui êtes des étrangers pour elle.

Détrompez-vous : sa poésie comme son âme vivent dans la profondeur de ses maisons, dans la retraite de ses eaux et de ses sables, jusque dans le silence de nos horizons.

— Mais, interrompit Vincent, si nous bâtissions les quais de nos propres deniers?

— Vous êtes donc vraiment riches?

— C'est notre affaire : M. Rispol peut tout. D'ailleurs, vous serez obligé de céder, Monsieur le Maire. Notre prospérité entraînera votre monde sur nos traces.

— Agde, alors, ne sera plus Agde... D'abord, qu'êtes-vous venu faire ici? Fomenter de la politique, ravager dans notre peuple les traditions et les croyances salutaires, bouleverser d'imaginations nos ouvriers, qui ignoraient que la pauvreté peut être un vice ou une tare!...

— Nous ne pourrons jamais nous entendre, soupira le Gaulois, car nous ne parlons pas le même langage. Aujourd'hui, au lieu de mépriser l'argent, on le respecte, parce que c'est grâce à lui qu'on améliore partout le sort des hommes.

— Tant pis! ajouta Vincent qu'excédait l'hostilité malicieuse du IMaire. On se passera de vous. On écrira au préfet, au député. Puisque vous

refusez d'exaucer nos vœux, nous agirons également sans pitié. Par notre labeur, par notre volonté, nous absorberons peu à peu le peuple d'Agde; nous l'arracherons à ses ténèbres, pour lui ouvrir toutes grandes les portes de la liberté.

— Assez de bavardages!... Je suis le maître. Dieu merci, dans ma commune. »

Les trois délégués se levèrent, en saluant. Loques passa le dernier, troublé lui-même par les menaces des paysans calleux. Tourdel, sans se lever, le regardait fixement, lui surtout, avec mépris.

Ils emportaient un sentiment de rancune.

Le long de la promenade, ils marchaient sans parler, vers le faubourg, sous les regards des badauds qui épiaient leurs gestes. Dès qu'ils se sentirent chez eux, dans leur quartier qu'ébranlaient des charrettes chargées d'engrais ou de terreaux, le Gaulois, en s'essuyant le front du revers de ses manches, éclata de colère :

« Ce Tourdel deviendra fou, à force d'obstination!... Dimanche nous commencerons à travailler les marins pour le syndicat. »

Loques gravissait avec importance la rue des Musettes. Auprès des deux travailleurs, plus

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ardents que lui-même, il réchauffait complaisammeut sa foi. Au sommet de la côte, il les salua, non sans une certaine hauteur de bourgeois qui flatte des ouvriers :

« Au revoir, mes amis. Informez M. Rispol que je le verrai avant ce soir. »

Il espérait du maître de la plage quelques bénéfices, la douceur de l'intimité dans sa maison crpulente, où l'on ferait bombance quelquefois. Quelle surprise l'attendait chez lui!...

Raymond était dans le jardin, auprès de Marthe, que Claire, par convenance, semblait garder. Impatients de se voir librement, les deux amoureux s'étaient donné rendez-vous chez les Loques.

Marthe, tout à l'heure, avait demandé à sa tante, toujours bonne et crédule, d'aller sur la plage voir travailler les paysans. A travers la ville, elle avait constaté avec satisfaction l'activité croissante des magasins, la rumeur joyeuse des rues, comme si l'affluence d'un peuple nouveau, en ranimant la cité d'un sang plus généreux, dût modifier à son profit l'allure des circonstances. Annette, au contraire, s'était troublée au passage des paysannes sans chàle et sans coiffe qui la heurtaient brusquement, sans dire excuse, et aussi des charrettes

qui l'obligeaient, de peur d'être écrasée, à se serrer contre le mur.

Alors, la bonne vieille, pour se reposer, fut ravie de s'arrêter chez les Loques. Maintenant, dans la salle à manger, elle bavardait avec M"" Loques, depuis des années impotente et inerte, et qui vivait également dans la lune. A peine si, en entrant, elle avait remarqué, derrière le feuillage d'un fusain, le jeune homme pâle, un visiteur sans doute. Pourquoi eût-elle songé à Raymond? Tourdel ne parlait jamais de lui, et Marthe pas davantage.

Claire avait, d'un pas de promenade, amené son amie dans le verger. Là, les deux amoureux s'étaient enfin rencontrés, heureux de jouir un moment l'un de l'autre, de pouvoir, à l'écart du monde, échanger les promesses de leur bonheur.

Une lumière limpide baignait le chemin de lisière, sur le coteau. Alentour, au loin, les rochers du volcan mort, les sables tapissés de tamaris, les vastes étangs dont les gouffres frémissent, exhalaient leur âme languissante. De chez les Loques, on ne voyait que le front poisseux des maisons voisines, et là-bas, la terrasse à créneaux de l'église, sa tour rougeâtre qui

veille sur les fidèles. Le soleil d'automne dispersait, parmi les colonnes blanches des platanes et les hampes vertes des roseaux, la pourpre légère de ses rayons. Père Loques avait su choisir pour ses vieux jours une oasis adorable, au bord des champs malingres d'olivettes et de vignes en treille.

Sous les ramures, dans le recueillement du coteau, Raymond éprouvait une fraîcheur, une volupté exquise d'être jeune aussi, apte aux émotions de tendresse.

Les deux amoureux marchaient dans une allée qui longe la clôture de roseaux.

Marthe donnait le bras à Claire maintenant mariée, et que sa vigilance de grande sœur enorgueillissait beaucoup.

Le mariage l'avait embellie, la fille des Loques. Son visage, autrefois rougeaud, reflétait une clarté fine sous l'édifice de ses cheveux d'or. Ses manières étaient plus aisées, dans le peignoir à carreaux bleus qui serrait fortement sa taille. Comment lui comparer, pourtant, la demoiselle de Monsieur le Maire aux charmes naturels, si pittoresques dans la coquetterie du costume de sa race? Sous le bonnet à dentelles, sous le châle de

satin blanc qui laissait la gorge entr'ouverte, Marthe, parmi la lueur des feuillées, resplendissait, avec le velours de son teint mat, la flamme de ses grands yeux, l'opulence de ses cheveux noirs, dont une épingle d'or fixait sur les tempes deux toufl'es roulées en forme d'escargots.

Raymond, conquis de plus en plus par la franchise de la femme qui aimait simplement, exagérait ses politesses. Ses traits durs, que contractait d'habitude l'effort de la dissimulation et du dédain, affectaient une douceur, une délicatesse, qui lui étaient agréables à lui-même.

« Je suis heureux de vous rencontrer enfin, dit-il après des paroles hésitantes. Vraiment, devions-nous rester sans nous connaître?

— Nous nous connaissons depuis longtemps, fit-elle en baissant les yeux. Cependant, tout à l'heure, en montant la rue, j'avais peur. Les curieux qui m'observaient de leur porte n'ont-ils pas soupçonné que je venais vers vous?

— Ils sont trop simples. D'ailleurs, depuis que le monde est monde, n'y a-t-il pas entre les êtres des attractions soudaines et fatales?

— Le malheur, c'est que mon père ne veut

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pas d'un étranger. Vous savez, au moins par la rumeur publique, à qui il me destine. Il me croit indifférente à cette question de mariage, il ne m'en parle jamais... Ah! quelles épreuves j'aurai à soutenir! Je prie Dieu chaque jour de réconforter mon courage, et Dieu ne m'abandonnera pas, parce que je suis sûre, en me confiant à vous, de ne pas succomber au mal.

— Bonne Marthe!... »

Spontané, Raymond lui saisit les mains, qu'elle parut, d'un même élan, lui avoir offertes. Les arbres les embrassaient de leur ombre dorée, et les roseaux aux feuilles souples, les buissons de lilas presque dépouillés. Ils respiraient, dans la solitude, Claire s'étant éloignée, l'innocence de la nature, favorable à leurs désirs.

« Peut-être, dit Raymond, nous exagéronsnous les résistances de votre père.

— Peut-être... Je crains plutôt les ruses de Guilhem. Il me veut, malgré tout, je le sais.

— Lui!... Des menaces!... Je me charge de le mettre à la raison.

— Non. Il faut éviter le scandale, autant par dignité que par prudence. Laissez-moi uniquement souhaiter qu'on ne puisse invoquer contre vous

votre défaut de profession, de situation sociale, comme on dit.

— Ali! oui, j'entends. On dit que je ne fais rien. Mais ces paysans, que l'on raille, vont me permettre d'employer mes efforts et mes ressources.

— Oui, je crois en vous.

— 0 Marthe, vous serez ma lumière et mon soutien!... J'ai, moi aussi, le destin à vaincre. »

Doucement, il lui caressa les épaules, sur le châle de satin blanc. Elle ne bougeait pas, réprimant son émoi de pudeur, heureuse de plaire à celui qu'elle aimait, de sentir qu'il s'imprégnait, pour la première fois, de la bonté et des parfums de son être.

Mais, sur le gravier de l'allée, derrière une haie de buis, des pas empressés se firent entendre. C'était Claire. Elle riait, disant avec mutinerie :

« Eh bien! vous ne vous ennuyez pas trop?

— Pas du tout. »

Et tous deux, devant une personne après tout indifférente, se trouvaient d'une aisance familière, liés ù jamais par un échange d'aveux et d'espérances, dont ils connaissaient seuls la puissance sacrée.

Un banc était là, sous des branches, un banc de pierre rustique, où ils se reposèrent, las, les yeux vagues. Claire, un peu jalouse peut-être de leur félicité, les rappela brusquement à lu réalité.

« Mon père revient de la mairie, Marthe. Je t'assure qu'il n'est pas content.

— Je sais... Que veux-tu! ces discussions politiques ne nous intéressent pas, nous autres.

— Tu as tort. Si ton père s'accordait avec les paysans, M. Raymond, qui est l'ami de M. Rispol, pourrait plus facilement s'approcher de lui.

— Bah ! répliqua Raymond avec un optimisme qui provenait maintenant de sa joie, ces affaires municipales s'arrangeront sans nous. Soit par intérêt, soit par lassitude, on finira par se réconcilier.

— Je ne demande pas mieux, dit Claire un peu vexée. Seulement, vous voyez tout en rose, vous deux. Et vous avez tort. »

On entendit sortir du pavillon la voix courroucée de Loques. Celui-ci racontait sans doute son entrevue de la mairie ; devant tante Annette qui déplorait ces orages inutiles, il s'indignait des rudesses du premier magistrat à son égard. Bientôt, sa voix retentit sur le jardin calme.

Les jeunes gens s'avancèrent.

« Eh bien! les enfants, où donc étiez-vous cachés? » leur demanda-t-il.

Loques, debout sur le perron, rouge d'avoir tant discouru, les attendait. Il descendit les quatre marches de son pas lourdaud, et, serrant entre les siennes les mains fines de Marthe, il lui dit :

« Ah! ah!... J'ai bien peur que nous ne soyons définitivement fâchés avec ton père. La politique, parbleu!... Aussi, vois-tu, il ne te félicitera pas, s'il apprend que tu as rencontré chez moi i\L Raymond, l'ingénieur... Et moi, de quoi ne m'accusera-t-il pas?

— Eh bien ! riposta Claire, est-ce que notre maison n'est pas honnête? Marthe et moi, nous ne sommes pas fâchées, je suppose? Et puis, c'est le hasard qui a fait la rencontre. Personne ne saura... »

Marthe supportait mal, en sa fierté, qu'on put devant elle blâmer son père. Insensiblement, elle se redressait.

« Ce n'est pas, déclara-t-elle, par des provocations que vous arriverez à conquérir mon père. Quant à ma présence chez vous, il ne peut la considérer comme une faute. Je suis ici chez de

braves gens, qui ne pensent pas plus au mal que moi-même. En outre, je ne suis pas venue seule; matante m'accompagne...

— Évidemment! fit Loques, dont les yeux sournois riaient, à la pensée des inquiétudes que les manigances des amoureux donneraient à Tourdel. D'ailleurs, va, nous tenons à Agde autant l'un que l'autre. C'est lui qui fait la mauvaise tête.

— Tout ça, conclut Raj^mond, c'est beaucoup de bruit pour rien. »

On se tut.

Sur le perron se présentait M""" Loques, qui, massive, enveloppée de foulards, s'appuyait au mur. Auprès d'elle, Annette riait, riait à perdre haleine, sa menue figure enflammée sous la coiffe.

« Je crois, disait-elle, que si je ne m'étais pas levée, nous n'aurions pas vu d'aujourd'hui les tra' vailleurs de terre. Est-ce que M'"* Loques ne voit pas, du fond de son fauteuil, un miracle d'embellissement et de richesse pour notre ville ! . . . Tout le monde veut faire d'Agde un petit Béziers. Autant faire du ciel un purgatoire. »

Elle riait, secouant, à chaque marche, son corps frêle. Soudain, ayant reconnu Raymond, qui

l'observait timidement, chapeau bas, elle s'arrêta, saisie de frayeur.

Qu'était-il venu chercher là, auprès de sa nièce, cet homme sans métier? Elle soupçonna, une seconde, quelque tromperie des Loques, leur méchanceté d'envieux. Elle ne riait plus, certes. Une honte la faisait tressaillir, l'horreur de ce garçon fat, cérémonieux, qui osait presque toucher du coude le bras de Marthe.

Vite, avec des gestes saccadés, elle serra autour de sa taille le foulard de laine noire, qui pourtant ne s'était point relâché, et elle sortit. Les Loques l'accompagnèrent, en essayant de plaisanter, tout de même confus. Elle répéta : « Bonsoir! bonsoir!... » sur un ton de salutation suprême, tandis que IMarthe, furtivement, adressait à Raymond un signe d'amitié.

Dès qu'elles furent seules, à l'air des champs et des dunes, tante Annette hocha le front, puis, posant sa main fiévreuse sur l'épaule de Marthe, elle s'emporta :

« Que faisait-il dans le jardin, ce fainéant?... Ah! je comprends ton insistance à entrer chez les Loques. Si ton père apprend cette rencontre, il va m'en vouloir.

— Tu as tort, ma tante, tu t'alarmes trop tôt. Que t'imagines-tu?

— Je m'imagine, je m'imagine... Tu vas voir les commérages!

— Justement. Il y aura des commérages, si nous avons l'air de rompre avec les Loques, nous autres, les femmes. Je t'assure que M. Raymond ne venait pas là pour me voir. Du moins, je ne le crois pas.

— Sans quoi, tu sais... il n'est pas d'Agde. Si tu t'étais compromise avec lui, ton père t'enfermerait dans un couvent. Ainsi, prends garde! »

Elles descendaient, par la lisière du faubourg, vers le ravin pétri de laves, vers le torrent de pierres qui s'en va au petit lac de Baguasse. Le paysage de décombres, de feu pétrifié, s'attendrissait sous la lumière. Mais, vraiment, la terre humaine s'arrêtait là, parmi des luzernes, des vignes dont les pampres s'entrelaçaient aux branches tordues des oliviers. Les paysans n'étaient pas encore parvenus, dans leurs travaux, jusqu'au ravin de Saint-Loup.

Alors, les deux femmes remontèrent sur le plateau qui s'évase en coquillage immense vers la mer. Après avoir longé le terrain communal, que

Rispol désirait transformer enjeu de paume, puis le cimetière aux noirs rideaux de cyprès, elles atteignirent la hauteur. Et le spectacle des paysans à l'ouvrage, sur les dunes autrefois désertes, serra leur cœur d'Agathoises.

« Oh! proféra tout bas tante Annette, les voilà !... les voilà... »

Ardents et noirs, les paysans, dans un grand silence, fouissaient de leurs bêches la poussière. De temps à autre, l'un d'eux se relevait, épongeait de son bras la sueur de son front, et s'en allait recommencer plus loin, à la suite des camarades, sa besogne ordonnée. Des charrettes, avec fracas, les routiers fouettant leurs gros chevaux qui s'enfonçaient dans le sable, emportaient à la mer des charges de tamaris, de roseaux aux racines pendantes. Sous le soleil, l'activité de ces hommes résolus inspirait du respect.

Comme les deux femmes, quelques Agathois, plantés au bord du chemin de l'Hérault, regardaient l'œuvre fatale se réaliser, la création, qui serait belle peut-être, d'un espace mouvant de vignes. Ils n'avaient plus le courage de haïr. Même, que faisaient-ils là, immobiles et les bras croisés? Ils avaient honte parfois de leur paresse;

ils baissaient les yeux, pour ne pas A^oir leurs semblables au travail.

« Pas moins, maugréa tante Annette, ces paysans sont des voleurs. Nous ne verrons plus nos sables.

— La mer en fera d'autres, répondit ÎMarthe.

— Ah! si ton père t'entendait!... Alors qu'ils démolissent les rues, les quais, l'église!...

— Notre paysage aura une beauté plus vivante.

— Té! voilà que nous nous disputons!... » Elles étaient descendues dans le chemin de

l'Hérault, sans que les paysans se fussent détournés vers la fille du Maire, qu'ils considéraient pourtant avec sympathie, à cause de Raymond. Mais tout à coup, ayant déposé leurs pioches, chacun à sa place, ils montèrent sur le plateau pour se réunir à goûter.

Au milieu d'eux, un seul demeura debout : Rispol, le maître, vêtu de toile de couleur de terre, une cravate rouge au cou, son bâton de marcheur à la main. Trapu, des anneaux d'or aux oreilles, il commandait de bonne humeur, en parvenu qui ne rougit point de l'être. Il adorait ses serviteurs, parce qu'ils réalisaient passionnément ses conceptions à la fois sages et orgueil-

leuses. Sa femme l'accompagnait avec cet air de surveillance et d'inquiétude qui la faisait paraître une rapace.

Maintenant, Rispol parlait assez haut pour être entendu des hommes d'x\gde qui, au bord du chemin, ne bougeaient pas plus que des pierres :

« Mes amis, nous aurons à la fin de l'année déblayé ces dunes de leurs plantes rongeuses. Dès le printemps, nous entamerons les labours, nous planterons les ceps, et Dieu veuille qu'aussitôt les rosées, si abondantes en cette presqu'île, fassent éclore des bourgeons. »

Les paysans, tout en mangeant leur Amande froide, souriaient, maigres, desséchés par les vents. Les citadins, au contraire, écoutaient avec une émotion de terreur ce rustre qui voulait, avec sa malice de démon, bouleverser la terre de Dieu.

llispol riait, exubérant de force. Il leva sa canne vers les lointains confondus de ciel et d'eau, et dit :

« La mer pourra seule nous arrêter dans nos progrès. Quand nos cultures seront bien établies, nous nous occuperons des affaires de la ville. Si le Maire nous résiste encore, nous l'ébranlerons ensemble jusqu'à ce qu'il tombe. »

Marthe, à ces mots, frissonna de peur, offensée dans sa tendresse filiale. Rispol parlait-il ainsi pour que Marthe répétât ses menaces chez elle?... Non, pourtant, non, elle ne répéterait rien; elle s'efforçait, malgré toutes les misères, à la noblesse d'admirer ces étrangers qui fécondaient le sol de leurs pensées et de leurs bras; elle voulait, en l'honneur de Raymond, se sacrifier une fois de plus.

« Allons-nous-en ! lui dit Annelle. Cet insensé de Rispol, quelque jour, provoquera ton père.

— Moi, ma tante, je reste. Je veux habituer mes yeux à ces étrangers, qui ne sont point des barbares, puisqu'ils savent ce qu'ils font. »

Rispol avait levé sa canne, en un signe de commandement. On vit alors les vignerons dociles regagner leur rang de culture, les rouliers en blouse décrocher leurs fouets du timon des charrettes.

Les deux femmes s'éloignèrent. Tante, pour se faire plaindre, traînait un peu la jambe.

«Pauvre pays! gémit-elle. Heureusement que je mourrai bientôt.

— Tu as encore le temps d'en jouir, va. Tu te portes bien. »

Elles passaient devant le chantier de construction, où des charpentiers à ceinture rouge réparaient, dans une musique de marteaux et de tenailles, les tartanes, les barques, les vieux chalands, dont l'eau et le soleil ont dévoré la coque.

« Té! en voilà qui travaillent! s'écria tante. Ils sont d'Agde.

— Ils travaillent. C'est pourquoi je les aime, qu'ils soient de la mer ou de la plaine.

— Tu n'es qu'une mécréante, toi aussi. Je ne dirai rien à ton père. Autrement... »

Tout le soir, dans la vaste cuisine, tante Annette bougonna :

« Ah! ce Raymond! ce Loques!... Ils ne valent pas un liard. Ils se sont moqués de moi... »

Marthe, qui cousait dans un coin, auprès de la fenêtre donnant sur le jardin, tremblait d'être devinée dans ses projets. Car l'heure n'était point venue de les déclarer, l'heure favorable où les vignerons auraient, par la beauté de leur œuvre, conquis leurs ennemis les plus obstinés.

« Oui, Marthe, tu sais que je suis faible, et tu abuses de moi. Si j'étais sûre que tu t'entends

avec ce Raymond, je te dénoncerais sans pitié à ton père. »

Ces plaintes énervaient, tourmentaient Marthe davantage, comme autant d'injures adressées à celui qu'idéalisait son imagination. Un sentiment de dépit, de méchanceté étrange, se développait en elle. Une fois, les poings aux genoux, elle leva sa tête brune et, profitant d'un moment de silence, elle dit avec amertume :

« Tu oublies, tante, que je suis ici chez moi.

— C'est vrai... »

La pauvre tante, toute blême, tressaillit de douleur sur ses pieds fatigués.

« C'est A'rai, je ne suis qu'une domestique... Tu es mauvaise, Marthe, je n'aurais jamais cru ça... Té ! Té!... je n'ai qu'à prendre mes hardes et m'en aller. »

Tandis que, furieuse, après avoir dénoué son tablier, Annette s'avançait vers la porte du vestibule, Marthe, qui d'abord n'avait pu, dans son angoisse, dire un mot de repentir et de bonté, sentit tout à coup, comme un flot, la vie heureuse du passé remonter en son âme. Et, d'un élan, elle sauta au cou de la bonne vieille, qui se dérobait encore :

« Reste, reste!... Que deviendrais-je sans toi!... Oh! je t'aime, tu le sais bien. »

Elle lui couvrait de baisers sa figure parcheminée, brûlante. Elle la ramena vers le fourneau, lui remit entre les mains la casserole du souper, lui renoua son tablier autour des reins. Puis, rassurée seulement lorsqu'elle la vit sourire, elle revint coudre auprès de la fenêtre.

Mais Annette gardait encore des scrupules :

« Il n'y a rien, au moins, dis, entre toi et ce Raymond?... Eh! eh!... C'est qu'il faudra penser bientôt à ton mariage. Je crois que Guilhem ne passera pas l'hiver.

— Oh! Guilhem... s'il est pressé!...

— Il compte sur toi. Sa mère aussi. En outre, tu ferais plaisir à ton père.

— Et si je ne veux pas me marier?

— Alors, pourquoi te fais-tu si coquette?

— Pour toi, pour moi... »

Marthe jouait divinement l'insouciance. Elle voulut aider à la cuisine, en tablier blanc de soubrette. Toutes deux riaient, en allumant les lampes ; la pensée du mariage s'envola, avec le dernier rayon de soleil.

Tourdel rentra, grognon, sans remarquer la

gaieté de Marthe. A peine s'installait-oii à table qu'on entendit une rumeur de troupeau sur le quai .

« Voilà les barbares qui passent, maugréa-t-il. Ils s'en vont dans les cabarets, embaucher nos matelots pour un syndicat.

— Tu as tort de t'inquiéter, mon père, insinua la jeune fille. S'il y a, dans la bataille, des vaincus qui tombent au fond du fossé, ma foi, le peuple passera dessus, plus fort, en route vers des destinées meilleures. »

— Ah bah! s'écria Tourdel ébahi. Que me chantes-tu là? Est-ce que tu serais de leur côté, toi?

— Moi, non. Mais, si tu voulais ordonner la paix dans la ville, présider à la fusion des deux races, quel beau rôle tu jouerais! Ces paysans, après tout, sont nos semblables devant Dieu.

— Epouserais-tu l'un d'eux, par hasard? Ah! si tu préférais jamais ces hommes d'argent et d'impiété, je te renierais, mon enfant!... »

Elle inclina le front, sans oser répondre, dans sa crainte. Tante Annette n'osait placer un mot, cirarouchée à la pensée que son frère pût apprendre la rencontre de chez les Loques.

Heureusement, il devait se rendre au Conseil municipal; la querelle s'apaisa. Ce soir, il sortit sans embrasser sa fille, qui tournait, confuse et caressante, autour de lui.

Après la Poissonnerie, Tourdel prit à droite la rue des Musettes, ayant en ses yeux la vision du fleuve noir, où les bateaux, en groupes de fantômes, projetaient sur les moires de l'eau la lueur rouge de leurs lanternes. Dans la rue, quelques boutiquiers, chose extraordinaire, avaient éclairé leurs vitrines, afin d'attirer par tant de luxe la clientèle des paysannes. On ne voisinait plus, comme autrefois.

Au conseil, le Maire, après deux heures de délibérations, ne trouva aucun texte de loi qui lui permît d'interdire la réunion publique où Rispol, pour constituer le syndicat des ouvriers, avait par affiche convoqué les matelots. Seulement, il jura qu'au moindre désordre il arrêterait les organisateurs de l'association.

Le dimanche, h l'église, quelle déception il éprouva, de constater l'absence de plusieurs notables, naguère si assidus aux offices!

A la sortie de la messe, il voulut, au lieu de retourner chez lui, errer dans la ville, afin de se

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renseigner lui-même sur l'attitude des barbares. Il partit, sans donner à Guilhem le temps de lui parler.

Guilhem, rasé de frais, en cravate rose, le torse bombant dans son veston de drap bleu, faisait valoir sa virilité agréable et brillante. Il rejoignit Marthe auprès de sa tante, sur la placette, parmi des poissonnières qui, traînant leurs enfants en béret, s'en allaient chez le pâtissier acheter des coques à l'huile.

Marthe, au contact de Guilhem, frissonna de pudeur et de crainte, parut plus brune en son châle de soie blanche, la gorge demi-nue. Les matelots, amusés de les voir ensemble, s'imaginèrent que leur mariage n'était pas loin. On les admirait, sur la côte poudreuse, tous deux de belle taille, lui balançant un peu les épaules, elle, droite et fine, effleurant le sol de ses bottines vernies.

« Qu'as-tu à me dire? demanda Marthe.

— Attends que nous soyons sur le quai : car je retourne à mon chalet du Grau. »

La Grève étincela, remplie de vieux marins et de paysans qui, pêle-mêle, se reposaient sur le sable.

Sur la terrasse du café de la Paix, Raymond se trouvait seul, un journal à la main. Il observa Marthe au passage : leurs regards furtifs se croisèrent, avec une émotion qui renouA'ela leur courage. Mais Guilhem le vit, l'étranger, et la colère gronda par tout son être. Au bord de l'eau, dans le silence des hautes maisons qu'éblouissait la lumière, il parla :

c( Je rentre du Grau chez moi dans deux semaines, Marthe. Le soir même, j'irai demander ta main à ton père... Oh! tante n'est pas de trop maintenant. Il faut qu'elle nous écoute.

— Diantre! s'écria celle-ci. Tu es un peu pressé, Guilhem. Là, sur le quai, tu nous parles de mariage... On a besoin de réfléchir... »

Marthe agitait nerveusement son éventail. Hâtant le pas pour se réfugier dans sa maison, elle dit :

« Adresse-toi à mon père, Guilhem, puisque c'est de lui que tu te réclames... Voyons, est-ce pour moi que tu m'aimes, ou pour toi? »

Il la regarda, déconcerté par ces paroles nouvelles qui éveillaient en lui, avec douleur, la conscience d'un égoïsme sensuel.

« Tu ne m'aimes pas vraiment, reprit Marthe,

puisque tu ne te sens pas la force de sacrifier tes vœux à mon bonheur.

— Qui donc t'a soufflé ces choses d'un autre monde? Tu me plais, et je te veux : c'est tout simple.

— En effet. Si mon père m'}^ oblige, je sera tienne. Mais tu m'auras malheureuse, enchaînée..

— Qu'importe!... D'abord, ce sont des mots Tu ne raisonneras pas toujours ainsi. Que sais-tu maintenant?... tu es si jeune, et si innocente!.. Allons, adieu. Adieu, tante.

— Adieu, mon enfant. Ah! pechère, le monde ne se doute pas que nous soyons si désolés!... »

Guilhem partit vers le Grau, heureux d'être seul, de retrouver son fleuve, dont l'onde lourde allait moins vite que son pas. Bientôt, à gauche, les. dunes se présentèrent, les sillons où gisaient çà et là des charrues et des bêches. La terre se reposait aujourd'hui, tandis que là-bas, dans l'horizon, la mer scintillait, comme un [immense faisceau de piques lumineuses.

L'envie et la peur.

C'était fin janvier. Durant l'hiver, quelques nouveaux venus de la plaine avaient ouvert, en pleine ville, des cafés et même des boutiques. Aussi les boutiquiers d'Agde se divisaient en deux clans : les uns, pour flatter Rispol, s'étaient gravement séparés de Tourdel; les autres, que les paysans avaient négligés dès le premier jour, proclamaient leur résolution de garder intact l'honneur de la cité.

Les matelots, après quatre réunions organisées en vue d'un syndicat, portaient en eux le poison de l'envie. Aucun projet n'avait abouti encore. Seuls, de tout jeunes marins avaient donné leur adhésion, soit par fanfaronnade, soit par goût de la nouveauté.

Tourdel, néanmoins, avait peur. Cette minorité de mécontents pouvait faire tache d'huile. Il luttait de tout son cœur, avec les armes que lui procurait la loi, ou qu'il forgeait lui-même. Malgré les prières du député, malgré les menaces du préfet, il refusait de vendre le terrain communal pour y établir un jeu de paume, et d'associer la ville à la réfection des quais. Il prétendait soumettre à l'impôt communal les plants des vignes, les terreaux, les engrais. Il interdisait aux paysannes de laver leur linge devant leur porte, dans les ruisseaux, ainsi qu'elles avaient l'habitude de le faire autrefois, dans leur village de Saint-Thibéry. Ah! s'il avait pu les contraindre, tous ces barbares, à assister aux offices, et les voir devant lui se prosterner sous la croix du bon Dieu!

Comment aurait-il eu le loisir de songer au destin de sa fille, d'écouter les prières de Guilhem? Celui-ci, d'ailleurs, se tenait coi, par prudence, et en attendant une trêve à la lutte politique que soutenait Tourdel. Il s'absorbait dans son travail, parcourait la mer avec une ardeur telle que sa pêche était la plus abondante, au grand dépit de Plauzolles.

l'envie et la peur 103

Ce nigaud de Plauzolles, catéchisé par son beau-père Loques, s'était jeté entièrement dans le parti du syndicat. Comptaient-ils tous les deux y conquérir une gloriole, des bénéfices peut-être? Raymond, par intérêt, ne cessait de leur faire la cour. Car, besogneux toujours, il passait son temps à espérer du royal Rispol l'établissement du fameux magasin de machines.

Juste, ce dimanche, Raymond et Rispol se trouvèrent les premiers à la porte de l'auberge, oîi l'on devait constituer définitivement le syndicat.

Rispol, son chapeau de feutre sur l'oreille, son gilet chamarré de breloques, offrait, par sa bonhomie, par son aspect de santé et d'exubérance, un singulier contraste avec ce jeune homme pâle qui s'appliquait à faire valoir, dans le pli correct de sa redingote noire et de son pantalon gris-perle, la sveltesse de sa taille.

« Dis-moi, Raymond!... Et ce mariage dont tout le monde parle?

— Avec la demoiselle du Maire?

— Parbleu ! ce serait pour toi le moyen d'attraper une fortune, et pour nous de réduire ce bourgeois, qui se défend comme un sanglier.

104 LA BOUUUASQUE

— On se trompe, répliqua l'ingénieur, qui cachait toujours son jeu,

— Tant pis ! La demoiselle est gentille. Si tu la refuses par orgueil, c'est de l'enfantillage. »

Rispol poussa gaillardement le jeune homme dans l'auberge, où les paj'sans commençaient à arriver, par groupes.

C'était, non pas précisément la maison même de l'auberge, mais l'écurie spacieuse, qu'on avait nettoyée de ses poussières, décorée de buis et de branches de pin. Les fenêtres s'ouvraient sur la promenade, d'où parvenait, avant cette heure des vêpres, la rumeur confuse d'un tas de curieux. Dans le fond, Raymond et Rispol s'étaient assis, à une longue table parsemée de papiers. Les jeunes marins, agréables en leurs vareuses au col ample, le béret sur la tête, considéraient avec étonnement les hommes noirs de la terre qui, tout gênés dans leur veste du dimanche, savaient, de niveau avec leur maître, et comme s'ils eussent partagé sa fortune, raisonner des problèmes de la misère.

Subitement, les conversations se turent. La voix de Rispol, ainsi que dans les champs, avait retenti :

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