XXXVII
Premièr^e çatéçforie rlo complict^.s.
Ce chapitre aura trait à messieurs du journalisme.
Vous avez déjà dit sur eux beaucoup de choses, objectera-t-on. C'est possible. Il m'en reste encore à dire.
• Jadis on tenait en grande estime les plumes honnêtes et bien aiguisées, les écrivains qui attaquaient avec des armes loyales les vices
et les erreurs d'une époque. Maintenant toutes les idées sont changées là-dessus, et, comme l'avoue avec candeur M. Edmond Texier :
« On ne s'occupe plus de la g7'âce, on s'occupe du trois pour cent. »
Une noble tâche incombait néanmoins aux oens de lettres^ dans ce siècle emporté par un irrésistible courant vers l'abîme du matérialisme. Les journaux surtout devaient s'appliquer à remplir cette tâche, eux qui par leur position même ont avec les masses un contact permanent et direct. Il était de leur devoir d'élever une digue contre les dévastations.
Je dis plus, leur intérêt même, leur intérêt moral devait les y contraindre.
Voyant ériger en divinité le plus indigne sensualisme, c'était à eux de se faire les apôtres de la pensée, de courir sus aux idoles, de i-hàtier les stupides adeptes des sens et de" uonner l'essor à d'autres instincts que ceux qui tendent à l'assouvissement des désirs de la bête.
La mission leur a paru trop belle, trop difficile, — pas assez lucrative peut-être, — et, jetant leurs armes sans combattre , ils se sont prosternés les premiers aux genoux de Baal.
S'apercevant que tout s'achetait, ils vendirent leur plume.
Ce serait une curieuse étude que de suivre pas à pas le journalisme dans cette voie maudite. Les rédacteurs de l'ancienne presse étaient presque tous des hommes passionnés qui engageaient une lutte pour assurer le triomphe de leurs doctrines politiques ou littéraires. Ils cherchaient continuellement à s'attirer des prosélytes ou des disciples. Parfois sans doute l'esprit de parti les égarait, mais la conviction leur servait d'excuse.
Or, les journahstes actuels ne peuvent pas réclamer cette circonstance atténuante.
Les partis s'effacent, ou plutôt il n'en reste que deux, dans lesquels tous les autres viennent
i^l8 LA BOURSE.
s'englober et se tondre : l'ordre à droite et le désordre à gauche, ceux qui possèdent et ceux qui n'ont rien.
C'est une vérité brutale , mais incontestable.
Jadis les journaux étaient une voix, ils ne sont plus qu'un écho. Ils donnaient l'impulsion, maintenant ils la reçoivent. Chaque feuiUe écrit pour une classe spéciale de lecteurs, et l'opinion du journaliste se règle sur celle de l'abonné. Celui-ci crierait au scandale s'il trouvait dans son numéro quotidien d'autres idées que ses idées , d'autres rêves que ses rêves , d'autres intérêts que ses intérêts.
Quand les journaux se louent à quelque financier de haut parage, c'est pis encore.
Toute la rédaction passe à l'état de domesticité absolue. Avant d'imprimer un seul article, on prend les ordres du maître et on les exécute scrupuleusement.
Avec une feuille qui compte ses lecteurs par-
• LA ROURSE. M^
centaines de mille et qui se déclare l'hiinihle sei'vante d'un prince de l'agio, celui-ci, je vous prie de le croire, est en mesure d'opérer de superbes rafles.
La quatrième page est là, toute bigarrée d'annonces gigantesques.
Ces annonces empiètent déjà sur la troisième page ; elles menacent de l'envahir à raison de deux francs la ligne, sans compter la réclame qui se glisse insidieusement au milieu des faits divers et se tarife à six francs les trente-deux lettres.
Point de rabais possible.
Que deviennent les journalistes, lorsque leurs bureaux sont ainsi transformés en succursales d'une maison de banque?
Traînés à la remorque de l'agiotage, leur personnali-té s'efface devant celle de leur illustre patron.
Us ne sont plus que de simples comparses, et moins encore. On les occupe à la mise en
scène; on les emploie à badigeonner l'enseigne trompeuse, et ils en prennent allègrement leur parti.
La politique n'est plus qu'un prétexte.
Une tartine quelconque s'étale chaque matin sous le titre, uniquement pour la forme, et si le feuilleton reste, c'est une concession aux âmes tendres.
Tout converge aux annonces.
Mais la grande utilité, la vraie, la seule, c'est la cote de la Bourse, le bulletin financier de chaque jour.
Cela est si incontestable que M. de Girardin, remontant à cheval sur la Presse, après l'avoir laissée près de cinq ans à l'écurie, vient de changer résolument la selle et la bride.
Son bulletin .financier chasse le feuilleton de la place d'honneur et le jette comme une guenille à l'autre bout du journal.
Quel homme! et comme il comprend son siècle î
LA BOURSE. 32i
Certaines feuilles quotidiennes, surtout celles du soir, doivent leur vente, si considérable à Paris, à un compte-rendu de la Bourse plus clair, mieux soigné que celui des feuilles rivales; à des aperçus plus nets, plus caractéristiques sur la finance.
L'auteur de ces articles est un habitué religieux du temple grec.
Pas un mouvement de l'agio, pas une phase de hausse ou de baisse ne lui échappent. Il soulève mystérieusement un coin du voile , et le lecteur croit saisir le moyen infaiUible d'engager ses fonds sans autre chance que celle du gain. Toutes les oreilles se dressent au bruit de ce tam - tam formidable , provenant d'une feuille périodique, dont la spéculation dispose. On y fait une réclame à jet continu, et les rédacteurs se prêtent de la meilleure grâce du monde à des intrigues financières, qu'ils regardent comme une nécessité des temps.
Ecrivains d'occasion, publicistes de circons-
A-îll LA BOURSE.
lances, ils se sont voués au journalism<3, attendu que c'est encore, à leur sens, l'état le plus facile. De littérature, de beaux-arts, ils s'en soucient comme d'un fétu.
Ils choisissent la plume, parce que c'est l'instrument de travail le plus léger.
Presque tous déclassés au sortir des écoles, ils ont dû chercher un métier qui pût suffire aux nécessités de leur existence. Ils ont appris un bout de rôle qu'ils débitent quotidiennement au public, moyennant de beaux honoraires, et ils sont contents de leur sort.
Jamais ils n'iront loin.
Ou ils manquent de talent , ou leur talent n'a point de base. Mais que leur importe? Ils émargent au livre de caisse , et ne demandent rien de plus.
Plusieurs se vantent même de ne pas être hommes de lettres : ils sont journalistes, gens à part, écrivains doublés de boursiers, — cela se voit à leur stvle.
LA BOURSE. 'i'i^
L'argent, voilà leur grande affaire.
Simples lieutenants du patron, ils suivent sa coupable manœuvre et guettent la naissance des primes.
Ils poussent à la roue le char qui porte l'idole du dix-neuvième siècle, — un gros sac plein d'or , devant lequel se prosterne la foule avide.
Quel spectacle!
Pour eux, l'homme idéal, c'est le financier ventru, chez lequel on gagne ces bienheureuses primes, en même temps que des indigestions de truffes, et qui grise tout à la fois ses invités avec du bordeaux - Lafitte et des billets de banque.
Voilà l'exemple que donnent , hélas ! beaucoup de journalistes, eux qui devraient être avant tout les moralisateurs du siècle.
Jamais, à aucune époque, on n'a vu des écrivains trafiquer ainsi de leur plume comme
des juifs^ et jeter au vent de la spéculation des feuilles tachées d'encre et de boue.
Il faudrait, pour régénérer cette classe, qu'un nouveau Messie arrivât, le fouet à la main, et chassât du temple ces marchands éhontés, qui vendent leur âme, comme Judas vendait son Dieu.
13eu.xièn.a« oaitéyorie de complices.
J'aurais tort de ne pas consacrer quelques pages aux reines du tournoi de la Bourse, aux Laïs impudentes qui excitent l'agioteur du geste et du sourire, quand elles le voient se ruer au tapis franc.
Ce sont elles qui président à ces luttes honteuses, où celui qui trionqjlie, comme celui
326 LA BOLKSt.
qui succombe, laisse toujours l'honneur sur le fliamp de bataille.
Je ne m'adresse point ici à l'infortunée créature que la séduction entraîne, qu'un égoïsme infâme abandonne , et qui paye trop souvent par toute une vie de fatigue, de repentir et de larmes, son enivrement d'un jour. Je ne m'adresse pas non plus à la malheureuse fille, jetée par la fatalité de sa naissance, par la misère ou par le vice, dans un gouffre si profond que le mépris même ne saurait l'atteindre.
Non, je m'adresse à vous , Phrynés du demimonde, à vous, aussi corrompues que la prostituée, — cela ne soulire aucun doute, — mais intinimenl plus habiles.
Pour vous le sentiment n'est qu'un chifl're. Vous transformez l'Amour en caissier : il lient en partie double vos caresses.
Hypocrites de la débauche, vous sauvez les strictes apparences, et vous tendez vos filets juste sur l'es-trème frontière du monde honnête,
— ce monde où se trouvent les t'enuues vertueuses, les mères de famille, les chastes épouses.
Chez vous le vice cache son enseigne. 11 copie les dehors de la bienséance et singe les allures de la vertu.
Vous ne lancez pas votre bonnet par-dessus les moulins ; mais, comme dit un homme d'esprit, vous les saluez toutes les fois que vous les rencontrez.
Dans ce temple impur dont vous êtes les prêtresses, vous donnez l'hospitalité à la démoralisation qui sent le musc et l'ambre, à l'ignominie qui se gante d'une manière irréprochable, à l'abjection qui sort en carrosse. Vous ne fixez point de tarif au commerce de vos bonnes grâces, mais elles n'en sont que plus coûteuses.
.l'en atteste les sots que vous avez ruinés! La tàclie sublime que le ciel impose à la
femnie^ vous l'envisagez avec dédain. Vous renoncez aux modestes solitudes de la famille, aux saintes joies du foyer domestique. Vous vous faites les complices sans vergogne des passions immondes et de la matière.
C'est la Bourse surtout qui a vos sympathies.
Vous y cherchez du regard, dans la foule, les combattants heureux, et vous leur offrez pour récompense l'opprobre de votre amour. Ils viennent déposer à vos pieds les dépouilles opimes. S'ils faiblissent un instant, si leur conscience s'éveille, s'ils reculent devant l'abîme entr'ouvert, vous cachez cet abime sous des tleurs. Vous avez des secrets merveilleux pour éteindre les scrupules et pour apaiser le remords.
Tous ces chevahers de l'agio désapprennent à votre école jusqu'au nom du devoir. Vous leur laites perdre le goût des sociétés décentes, des liens légitimes, des aftections pures; vous volez à l'hymen ses droits les plus imprescriptibles et les plus sacrés.
A défaut de la considération et du respect qui entourent la vertu, vous demandez au luxe son prestige.
Equipages somptueux, appartements splendides, riches tentures, moelleux tapis, meubles de palissandre ou de bois de rose, diamants, cachemires, dentelles, crinolines extravagantes, scandaleuses toilettes, il vous faut tout cela, Mesdames, avec beaucoup d'or, — de l'or pour les colifichets, — de l'or pour les caprices, — de l'or pour jeter au besoin par la fenêtre.
Sœurs de Danaë, vous restez fidèles à la légende olympienne, et nos Jupins modernes savent quel nuage métallique doit crever dans vos boudoirs.
Pour amasser ce nuage et pour vous inonder de sa pluie, ils recourent au jeu sans frein, aux spéculations coupables, à l'agiotage insolent, aux manœuvres financières les plus illicites et les plus désordonnées. Pas de revenus qui suffisent à vos dépenses folles, pas de fortunes qui
puissent combler le goufl're de vos cupidilés insatiables.
Et l'on cherche la cause des désastres imprévus, des vols inouïs, des banqueroutes odieuses ?
On se demande pourquoi des hommes, qu'une vie probe, une vie de labeur, avait placés bien haut dans l'estime pubhque, font tout à coup bon marché de la conscience et se déshonorent?
Vous seules, Mesdames, pouvez donner le mot de l'énigme.
Causes de tant de sinistres, faites-vous seulement aux victimes de votre perversité l'aumône d'un souvenir? Non. Peu vous importe ce qu'elles deviennent. Un amant, dans votre histoire, n'est qu'un épisode : il dure juste autant que ses capitaux. C'est l'orange dont vous exprimez le suc, et que vous jetez ensuite au coin de la borne. Après cette fortune une autre fortune, après cette victime une autre victime.
Avouez que les législations anciennes , en
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frappant avec sévérité les courtisanes et en plaçant les filles perdues hors la loi, n'avaient déjà pas si grand tort?
De cette manière on arrêtait le scandale, on vengeait la femme honnête, on empêchait la fille du pauvre d'être séduite par l'étalage de votre luxe indigne, de vos triomphes insolents. Le For-1'Evêque a consolé plus d'une famille, a prévenu plus d'un cataclysme.
On y reviendra, Mesdames, je l'espère.
En attendant, malheur à celui qui s'enivre de la coupe que vous lui présentez ! Malheur à l'imprudent qui cède à la fascination de vos regards! Dès lors, il ne s'appartient plus. Vampires aux lèvres roses, vous en faites votre proie. Il commence par vous sacrifier tout ce qu'il possède, puis il en vient à vous sacrifier l'honneur. Pour vous donner l'or qui ruisselle entre vos doigts, il spécule, il joue, le malheureux! 11 a joué hier, il jouera demain, il jouera sans cesse, jusqu'au vol, jusqu'à fopprohre, jusqu'au
suicide. Fils de bonne maison, il esl le d«'*sespoir et la honte de ses vieux parents; il les gruge, il les dépouille, il les jette, à l'heure de l'agonie, sur le grabat d'un hospice. Epoux coupable , il voit d'un œil sec périr de chagrin la femme qui porte son nom. L'amour paternel se dessèche au fond de son âme. Un héritage d'infamie , voilà tout ce que vous lui permettez de léguer à sa famille.
Le jour où il quitte vos couleurs , c'est pour porter le haillon , ou pour endosser au bagne la casaque du forçat.
Les victimes.
M. Cofïinières a écrit, en 1825, uh savant traité où il passe en revue toutes les spéculations plus ou moins dangereuses qui s'exercent à la Bourse sur les effets publics, et où il signale les nombreux sinistres auxquels s'exposent, non-seulement les clients des agents de change, mais ces ofliciers ministériels euxmêmes.
Il affirme que, sur cent vingt et un individus inscrits au tableau des agents de change, depuis le commencement du siècle, quatre se sont suicidés de désespoir devant l'impossibilité de remplir leurs engagements, et soixante ont failli, en faisant éprouver une perte énorme à leurs créanciers.
Cela s'explique aisément.
L'agent de change , tout en réalisant des bénéfices considérables, cède parfois lui-même à la passion de l'agio, ou devient la dupe de quelque gros joueur, auquel, par excès de confiance, il n'a pas demandé de couverture^ et qui, un beau matin, passe la frontière, en lui laissant payer une différence de quelques millions.
Voilà comment il arrive que les croupiers eux-mêmes figurent parmi le? victimes du jeu.
Déjà, sous M. Coffinières, ces victimes étaient en grand nombre; mais, depuis les dernières années de la restauration, le progrès du mal devient terrible, et le virus de l'agio infecte
l'organisme social. S'il me l'allait enregistrer ici toutes les ruines, toutes les faillites, toutes les banqueroutes, tous les désastres financiers, toutes les fuites scandaleuses, tous les suicides causés par le démon du jeu, ce grand livre de la honte et du crime formerait au moins dix volumes comme celui que vous tenez entre les mains.
La Bourse, c'est la machine à engrenage, qui vous saisit par le bout de l'ongle, prend un membre, puis l'autre, entraîne le buste, et ne rend qu'une masse de chair et d'os aflreusement broyés, une boue sanglante.
Restons dans le cadre que je me suis tracé, et jetons seulement un coup d'œil sur la période qui se développe dans l'histoire moderne, depuis les dernières années du règne de Louis-Philippe jusqu'à la réorganisation de l'Empire.
Elle s'ouvre et se ferme par deux crises presque identiques.
La première conservera dans nos annales le nom de crise des chemins de fer , parce qu'elle prit naissance à l'occasion de l'immense appel de capitaux que nécessita la création de ce réseau de voies nouvelles.
Mais les actions de chemin de fer ne furent pas les seules valeurs accaparées par l'agiotage.
Obéissant à cette irrésistible impulsion du mal qui renverse tous les obstacles , le fléau se rua sur les rentes, sur les fonds publics, sur les affaires industrielles, sur les denrées de consommation, sur les cafés, sur les sucres, sur les eaux-de-vie, sur les suifs, sur les grains.
Quelle torche, grand Dieu ! quel incendie à consumer un royaume !
Aussi la France tout entière devint la proie du désordre, et le champ de la production nationale demeura frappé de stérilité. L'argent émigra dans les mains de la juiverie financière, la circulation des espèces diminua de plus en plus chaque jour, les vivres furent hors do prix, la
misère accabla le peuple, et le gouvernement des écus s'écroula.
Une révolution, voilà l'intermède qui sépare les deux actes de ce drame impur.
Quand un bras fort, suscité par Dieu, eut sauvé le pays et rendu quelque assurance à ces excellents bourgeois, la Bourse, la patriotique Bourse, ne voulut voir dans ce sursis dû à la clémence céleste que le signal de reprendre l'orgie interrompue par le coup de tonnerre de Fé\Tier.
— Bravo ! le monde nous revient ! s'écrièrent Nathan et Roboam. Voici l'heure de restaurer dans son temple la vieille idole phénicienne ! Que l'annonce entonne des hymnes à la louange de Moloch! Prosternez-vous devant lui, c'est le vrai Dieu!
Aussitôt les turpitudes qui avaient signalé la fin du régime constitutionnel reparurent à la surface de nos mœurs avec un cynisme inouï, comme la vase qui remonte et surnage après le coup de filet du pêcheur.
Et nos banquiers, juifs ou autres, de transformer leurs caisses en pompes aspirantes, dont le jeu continu absorbe les capitaux et ne les rend jamais.
Combien lèvent le masque audacieusement !
Combien dépouillent la victime par des procédés analogues à ceux des industriels qui écument la mer, ou des Fra-Diavolo qui travaillent sur les grands chemins !
Mais, direz-vous, l'opinion publique fait justice de leurs excès. Vous en avez eu la preuve * récente.
Oui, mais cela ne suffit pas pour consoler ceux qu'ils volent, pour venger ceux qu'ils tuent, pour sauver ceux que le piège attend encore.
A défaut d'une vaste enquête nationale, qui dresserait la liste de tous les malheurs et de toutes les infamies imputables à Mammon , je crois devoir rappeler, avec tous les égards dus à la douleur des familles, quelques-uns de ces tristes exemples.
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Puisse ce livre, faisant office de médecin, guérir dans les âmes la fièvre de l'or, et rendre à la raison ceux qui s'engagent follement sur les bords du gouffre !
C'est un genre de malades, auxquels il ne faut point craindre d'administrer à fortes doses le quinquina de la vérité.
Un des plus terribles scandales de l'année 1847 fut l'affaire des mines de Gouhenans, qui se termina par la condamnation d'un ministre et par celle d'un pair de France.
Le jeu et la fraude étaient partout.
Pendant que le pays recueillait avec stupeur et colère les révélations issues de ce procès, on apprit, un matin, qu'un officier d'ordonnance de monseigneur le duc de Nemours avait été pris trichant au lansquenet, dans les salons mêmes du prince, pour réparer des pertes faites au grand tripot. (')
(•) Nous venons d'assister récemment à nn scandale plus odieux encore peut-èfre.
Chaque semaine, on voyait les dépositaires de la fortune et de l'honneur des familles venir s'asseoir sur le banc de la Cour criminelle, inculpés de détournements frauduleux, d'abus de confiance, de faux en écriture publique.
Bientôt ee fut le lour d'un ancien président du tribunal de commerce de Paris, longtemps considéré comme le type et le modèle du négociant de vieille roche. Il se fit citer devant les juges consulaires habitués à écouter avec respect sa parole catonienne, pour s'être livré à des opérations d'agiotage dans une entreprise de chemin de fer fondée sous sa direction.
Qui donc l'avait conduit sur cette pente funeste?
Les d'Aguesseau, les Séguier, les Mole durent tressaiUir de douleur, sur le socle où s'immortalise leur grande image, et se voiler la face du pan de leur toge de marbre.
Un autre jour, ce fut un député portant un
nom héroïque, un des premiers gentilshommes de France.
On le traîna en police correctionnelle.
Le jugement déclara que la prévention n'était pas suffisamment établie à son égard. Mais on constata qu'il avait réalisé, en trois semaines, un bénéfice de près de douze cent mille francs, par les moyens d'agiotage, dit le texte de l'arrêt, les plus honteux et les plus frauduleux. On voulut bien ne pas l'en croire solidaire.
Ainsi les plus grands noms se voyaient confondus en justice avec ceux des drôles les plus abjects.
Toutes les noblesses se trouvèrent salies, noblesse de l'histoire, noblesse du talent, noblesse du mérite. On put croire que les notions du sens moral étaient complètement perdues. Il n'y avait pas de compagnie si louche, d'entreprise si tarée, qui ne trouvât pour la patroner un conseil de surveillance, dont les membres comptaient des ancêtres aux croisades.
D'autres lois, les faiseurs déterraient dans les bouges quelque grand seigneur encanaillé,
par exemple le marquis de , misérable
atrophié dans le vice, descendu au dernier échelon de l'infamie, et que les tribunaux condamnèrent pour vol, en 1853, à vingt ans de travaux forcés.
Un pareil personnage était décoré du titre d'administrateur.
On s'en servait comme d'un appât pour amorcer les actionnaires.
Si la compagnie parvenait à réunir son capital et à se poser sur une base solide, nos industriels matois évinçaient au plus vile le conseil d'administration, dont les /wnorables membres ne se formalisaient en aucune sorte.
Ils prenaient gaiement leur parti.
Les billets de banque gagnés à cet étrange métier ne l'étaient pas à titre provisoire et restaient définitivement dans leur poche.
Vous souvient-il de tel receveur général.
LA BOURSE. 'Siii
de tel régent de la banque de France et de tels administrateurs de chemins de fer, tous obligés de se démettre de leurs fonctions devant le cri de la conscience publique indignée? Ils étaient atteints et convaincus d'agiotage, avec des circonstances plus ou moins aggravantes.
Chaque liquidation de Bourse laissait après elle un déficit colossal.
Régùhèrement quatre ou cinq courtiers marrons levaient le pied sans payer leurs différences, ayant soin d'emporter, en outre, l'argent de leurs clients.
De temps à autre , on apprenait qu'un membre de la corporation s'était fait sauter la cervelle.
Mais ceci était l'exception. En général, ces messieurs pensent, comme un de leurs illustres confrères, qu'il vaut mieux devoir à l'univers entier que de se brûler seulement un poil de la moustache.
Séduit ûu dépouillé par eux, le puhlicne pratiquait pas avec autant de sang-froid la religion tranquille des intérêts.
Dans l'espace d'un seul mois, les journaux relatèrent vingt et un suicides dus à des pertes de Bourse.
Je cite par ordre.
Un riche manufacturier de Grenelle, portant un nom illustre dans la banque, se coupa le cou à la suite de la faillite de deux agents de change, dont l'un était son frère.
Quatre notaires de Paris et trois de Lyon se donnèrent presque simultanément la mort.
Puis ce fut un banquier do Nancy.
Un des plus riches industriels parisiens, M. G**', à qui la rumeur publique attribuait une fortune de dix millions, dissipa ce Potose à la Bourse et s'empoisonna.
Un agent.de change perdit la tète et se tua, lorsqu'il apprit la disparition du notaire Cornatin, de Màcon. Celui-ci lui avait expédié pour
plus d'un million de titres fabriqués et de valeurs fausses.
Deux propriétaires se pendirent.
Cinq négociants se noyèrent ou se firent sauter le crâne.
Un concierge, le sieur Martin, de la cour Batave, ayant perdu en huit jours toutes ses économies, onze mille francs, s'étrangla net avec son propre cordon.
Une femme de quatre-vingt-onze ans, la veuve Larsonnière, ruinée par un courtier marron, s'asphyxia rue des Vieilles-Etuves, n^ 6.
Un frotteur se jeta d'un sixième étage sur le pavé de la rue.
Enlin, dans le quartier du Temple, une marchande à la toilette, qui avait négligé son commerce pour la prime, se plaça résolument la tête sous une lourde voiture chargée de moellons.
Total, en un mois, comme je l'ai dit, vingt et un suicides, attribués tous à la même cause.
346 LA BOURSt:.
Par ce relevé nécrologique très-incomplet, puisqu'il se borne à la douzième partie d'une année, le lecteur appréciera les maux que la Bourse réserve à l'avenir, si on ne la réforme pas pour cause de salubrité publique.
La recrudescence d'agiotage qui signale notre époque ne pouvait manquer de produire, elle aussi, son contingent sinistre de ruines, de vols, de désastres et de morts violentes. A cet égard les souvenirs du public sont trop récents, pour qu'il soit besoin de les corroborer par une statistique lugubre. Chacun voit encore défiler devant ses yeux les scandales effroyables de 1856 et de 1857, les docks Napoléon, la Prévoyante, la Baleine française, le Spéculateur, l'affaire Carpentier, Grellet et consorts, la fuite de Charles Thurneysen, et, à une époque récente, le procès Solar et Mirés.
Jamais la folie du jeu n'a fait couler plus de sang et plus de larmes.
Le moment arrive où l'on citera les familles
protégées du ciel, dont les démons du suicide et de la ruine n'auront pas encore visité le seuil.
En fait de victimes, la Bourse aujourd'hui ne compte plus.
Caverne à ravaricc ouverte, Où Ton court le danger certain D'être ruiné par la perte Ou déshonoré par le gain.
Il est trois portes à cet antre, L'espoir, l'infamie et la mort :
C'est par la première qu'on entre.
Par les deux autres que l'on sort .
Cherchons le remède.
Le remède à tant de maux? Il n'y en a qu'un seul.
C'est un changement radical et profond dans les mœurs du siècle, c'est le retour aux idées spiritualistes et chrétiennes, c'est l'abjuration solennelle du culte de la matière.
Ne lo mettez pas en doute, l'ancien régime est mort parce qu'il avait abandonné la foi. Pre-
nez tianle rpic la Franco nouvelle, votre France de 89, n'ait uni:" fin beaucoup plus prompte et mieux méritée.
Le dénouement est fatal, on peut le prédire à coup sûr. Toute société matérialiste tombe en corruption; la corruption dégénère en gangrène, et le malade meurt.
Dans un des cbapitres qui précédent , j'ai fait comprendre que les bourgeois , héritant des nobles, en ont surtout recueilli les vices.
On les voit marcher à pas de géants sur la route des exemples pernicieux. Rien ne leur fait obstacle. Ils n'ont point, comme la défunte aristocratie, des goûts chevaleresques et de vieilles traditions d'honneur qui puissent servir de digue au débordement des instincts grossiers. Ces fils des manants vont à l'assaut des jouissances matérielles, sans que le moindre scrupule les trouble et sans éprouver la moindre honte. Ils n'envisagent rien au delà de cet horizon.
Comprenez-vous la force do leurs tendances?
LA nouRSE. 354
Pour arriver au but, tout semble leur prêter secours. Ils tiennent en écbec les légions prolétaires par le nombre, par un positivisme originel et par une àpreté brutale, à peine recouverte d'un vernis de politesse et de savoirvivre.
En 1848, néanmoins, les adorateurs de la sacoche ont éprouvé une première défaite.
Une plus terrible les attend s'ils ne renversent pas l'idole de métal qui insulte à l'esprit, et si, demeurant aveugles et sourds en présence des signes du siècle, ils refusent de retremper leur âme desséchée à la source éternellement vivifiante de la foi religieuse. Pour qu'un peuple garde son rang, disons plus, pour qu'il conserve sa nationalité et son existence , il faut qu'il ne place pas la matière en première hgne.
Il est perdu, s'il vient à lui sacrifier l'honneur, la dignité, les mœurs publiques. Un peuple, à moins de se suicider, ne doit pas souffrir qu'on bâillonne le moraliste qui signale les bons
exemples el flétrit les manœuvres perverses. Il y a péril imminent pour tous, quand le coquin triomphe de l'honnête homme qui le démasque.
De nos jours, le courageux révélateur d'un danger social est accusé de diffamation. C'est un progrès que nous devons à la Bourse.
Espérons que la conscience publique va s'éclairer bientôt. Pour elle, avant tout, il s'agit de ne plus confondre le jeu improductif et immoral avec les intérêts sérieux sur lesquels il se greffe depuis trop longtemps, semblable à ces rameaux parasites qui détournent le suc nourricier des arbres et les font périr.
Le jour viendra sûrement où .la rente, propriété certaine et paisible comme les autres propriétés, cessera d'être le régulateur capricieux et entaché de fraude des transactions pécuniaires.
Que les chrétiens cessent d'imiter les juifs; qu'ils se défassent de cette honteuse habitude de placer rarp:ent au-dessus du mérite, et l'in-
lluence qui s'attache à la richesse seule tombera du coup.
Les rois de l'agio seront forcés d'abdiquer.
Juifs et chrétiens se retrouveront alors dans le droit commun, et la véritable justice aura son cours.
A ceux qui seraient tentés de croire que je charge les couleurs du tableau et que la société ne court pas le risque d'une épouvantable ruine, il suffira de montrer la page que le même sujet dicte à Proudhon.
Ce terrible dialecticien relève avec une joie farouche le diagnostic de la maladie.
La Bourse, dit-il, a fait table rase de l'honnêteté commerciale. Ces vieilles puissances du monde que respectaient les révolutions, que les changements de dynastie trouvaient et laissaient debout, comme l'arche sainte à laquelle était attaché le salut d'Israël ; ces grandes institutions qui ont jadis passionné les masses et fait couler le sang par leurs querelles n'ont plus de racine
Soi LA BOURSE.
dans la société. Le jour où le bras du pouvoir cessera de les soutenir, elles tomberont d'ellesmêmes sans qu'il se trouve seulement une voix populaire pour prononcer leur oraison funèbre. Les dieux sont partis, le vieux monde est mort : excessêre du. (')
Toute cette argumentation repose sur le sopbisme.
Ne croyons pas à ce prophète de malheur qui proclame la faillite prochaine de la bourgeoisie et la ruine définitive des saintes croyances, afin de mieux exalter sa panacée empirique. Il se trompe lorsqu'il affirme que le pouvoir seul étaye encore les institutions morales et religieuses. Celles-ci, au contraire, depuis dix-huit siècles, sont la sauvegarde et l'appui de tous les pouvoirs.
Le raisonnement de M. Proudhon ne convaincra personne.
(') Spéculateur n la Bourse.
Ce n'est point aux remèdes de sa philosophie matérialiste ni à l'application de ses théories subversives de tout ordre moral que nous devrons le salut de la société malade. S'il y a guérison, elle sera due à un retour sincère au sentiment religieux, et je persiste à croire que la régénération de notre époque doit être l'œuvre de la foi. chrétienne.
Il n'appartient qu'à la foi d'accomplir des prodiges , et , Dieu merci , le temps n'est pas venu de remplacer l'Evangile par la Banque du pewple.
Cl^amlDres cle justice. — AjDpliquez la loi.
D'ailleurs, cette société, que le grand anarchiste croit aujourd'hui sans armes contre les excès de la spéculation , n'en est point encore réduite à ce comble d'impuissance, et le passé peut donner des leçons à l'avenir.
L'ancienne monarchie avait institué les chambres de justice, magistratures exceptionnelles dégagées des formes imposées aux juridictions
ordinaires. Elles eurent pour mission de punir les usuriers, les dilapidateurs de la fortune publique et de leur faire dégorger ces richesses scandaleuses, dues au vol, à la fraude, à l'ar- \ tifice.
Henri IV, sous le règne duquel elles furent j établies, ne voulait pas qu'on donnât aux populations l'exemple de fortunes mal acquises. (')
Plus tard, le cardinal de Richelieu, bien qu'il subît l'influence des gens d'affaires (ce nom était particulièrement appliqué à ceux qui spéculaient sur la perception des finances, les dettes du trésor et les fournitures publiques), en institua une pour dix ans. f)
{}) Lettres patentes portant établissement d'une chambre pour la recherche des abus et malversations dans l'administration des finances, à Saint-Gerniain-en-Laye, le 8 mai 1607. [Ordonnances de Henri IV. — Fontanon, tome II, page 690.)
(-) Édit portant création d'une chambre de justice établie pour la recherche des abus et malversations commises dans l'administration des finances. — 1625. à Saint-Germain-en- Lave. lie volume des Ordonnances de Louis XIII.) ■
Cependant la corruption est un Protée insaisissable, et, comme disait le bon Sully, fes LARRONEAUX tombaient seuls dans les filets de la pistice, tandis que les gros et forts voleurs troii^ vaient toujours moyen d'échapper.
Sous Louis XIV, Colbert ordonna que les ca« pitalistes et les fournisseurs fussent poursuivis en toute sévérité (') par une cour spéciale. Denis Talon, nommé procureur général auprès de cette cour, demanda l'anéantissement de toutes les fortunes usuraires.
Vint ensuite d'Aguesseau, qui conclut sans hésiter à la confiscation des biens de l'agioteur, affirmant qu'ils devaient être rendus au purlig