‹ La bourse et les signes du siècleChapitre 4 sur 33 · LA BOLT.SE · texte numérisé non relu

LA BOLT.SE

et que la noblesse, placée trop haut, ne pouvait que difficilement corrompre.

La bourgeoisie a répandu chez nos paysans le Voltaire t/ey mmpagnes ; elle a fait de la propagande au profit de l'impiété; le blasphème lui a inoculé sa lièvre et son délire. Elle a, de ses mains iMi}»rudentes, étouffé le germe évangélique dans le cœur du pauvre ; elle l'a traité d'imbécile quand il allait au sermon. Chez le malheureux dont les maux étaient adoucis par de saintes croyances, la foi s'est graduellement éteinte, et avec la foi se sont envolés l'espoir en Dieu, la certitude d'une vie meilleure, et toutes les consolations suprêmes que la religion donne à l'infortune.

Est-il besoin de dire «luei a été le résultat?

Le simple bon sens l'avait prévu : en démoralisant au-dessous d'eux, les bourgeois ont forgé des armes pour leur perte. Quand le peuple, dégagé par leurs soins des brumes de l'obscurantisme, eut fini pai' croire qu'il n'avait

plus rien à espérer là-haut , nalurelleraent il demanda sa part des biens d'ici-bas. Rien de plus logique. x

Tout pour la vie présente, puisque la vie future est un rêve !

Nous ne voulons pas souffrir plus que vous; nous voulons être aussi riches que vous. Les hommes ont également droit au soleil, à la terre, au bifteck.

Vite le partage!

Et 1852, l'année fatale, était là, menaçante, terrible, les mains ci'ochues, les dents longues.

Dieu vous a prêté secours.au moment où la ruine universelle était imminente. Il a permis (ju'un bras vigoureux élevât une digue et retardât le cataclysme ; il vous a laissé le temps du repentir.

Or, vous repentez- vous? Non. Vous employez les jours de miséricorde à augmenter ces trésors périssables qu'un souffle politique enlève. A la place du cœur vous avez une sacoche.

68 LA BUUnsK.

Voire C(3rvelle est un lingot. Devant vous est dressé le veau d'Israël que vous entourez d'ado" rations stupides. Et derrière vous toujours se tient le peuple, corrompu liier par la propagande voltairienne, aujourd'hui corrompu i«ar la propagande de l'or. 11 vous imite, il lâche la bride aux passions insatiables; il se traîne et rampe, essayant de ramasser les miettes du festin de Plutus.

Il joue aussi, le peuple! il joue, en attendant que l'heure soit venue de prendre.

Nos pères à. la. rue Quincampoix.

Un génie fatal est venu s'asseoir au berceau du dix-huitiéme siècle, et lui a fait présent d'une seconde boîte de Pandore, où tous les maux étaient renfermés.

Désastres de la guerre, batailles perdues, ruine des finances, humiliation d'un régne glol'ieux, dépravation des mœurs, agiotage, banqueroute, mépris de la religion, scandales pbi-

70 LA BOIRSE.

iosophiques, passions lévolulionnaiies, régicide* terreur, écliafaud, san<; el larmes, toutes les tfibnlations, tous les désordrtîs, tous les crimes se répandirent sur notre malheureuse patrie.

On [»ut croire, hélas! (jue Tespérance ne restait mthiie pas au l'ond de la boite maudite.

Parmi ces calamités sans nomljiie, l'agiotagR est une de celles (jui se perpétuent jusqu'à nous.

C'est donc l'histoire île Tagiotaye (ju'on lira dans ce chapitre.

D'abord, et pour ne rien conloudre, il faut délinir. Nous avons déjà dit que nous n'entendions par agiotage ni la spéculation commej-ciale restreinte dans les limites delà probité et de l'honneur, ni cette exploitation du crédit qui est 11 lie de la confiance publique et du travail. Qu'on nous permette d'emprunter une })ensée au livre de^ Manieurs cTargent, pensée (|ue l'auteui' semble avoir émise tout exprès pour nou.-. fournir une délinition nette et catégorique.

LA BOLHSE. 71

• L'agiotage, dit-il, est l'abus de rexploilation du crédit , comme la débauche esl l'abus du plaisir, comme la licence esl Talius de la liberté.

Son origine est dans le luxe imprudent que Louis XIV étendit par son exemple , d'abord chez les nobles qui l'entouraient, puis chez les hommes de tinances, toujours prêts à singer les nobles, moitié par prétention, moitié par sottise. Le goût de ce prince pour la magniticence et l'approbation irréfléchie qu'il donna constamment à ceux qui recherchaient comme lui l'étalage et la splendeur, ne tardèrent pas à désemplir les caisses de l'État et à jeter le désarroi dans les fortunes privées.

Alors, pour combler le vide, on eut recours à des expédients funestes.

Le papier -monnaie prit naissance, et le royaume fut couvert dr titres dérisoires, discrédités presque aussitôt qu'émis, et que les traitants n'escomptaient aux particuliers qu'en leur imposant des pertes énormes, l'uis. les

72 LA BOUllSE.

embarras augmentant chaque jour et la guerre* épuisant de plus en plus les ressources, on en vint à créer des valeurs fictives; on eut recours à des fraudes indignes pour se procurer les millions destinés à payer les fêtes de la cour.

Desmarets, contrôleur général des finances, cul l'audace d'emprunter à l'escroquerie un manteau d'or, et de le jeter sur l'orgueil du grand roi, afin de dissimuler aux yeux de l'Europe la ruine de la France.

Plus cette ruine était grande, plus les financiers et les agioteurs vendaient cher l'argent dont on avait besoin pour sauver le royaume.

Us accouraient comme des vautours, en volées immenses, et se repaissaient du malheur pubfic.

Louis XIV mourut, laissant à son successeur un triste héritage. Si , des caveaux de Saint - Denis, son fantôme solennel put revenir planer sur les ignobles dévergondages (jui signalèrent la minorité (le Louis XV, il dut jeter un cri

d'effroi et rentrer éperdu dans l'ombre du cercueil.

Philippe d'Orléans, cet élève immoral d'un précepteur plus immoral encore, n'était pas homme à diminuer le péril de la situation.

Toutefois, ému des plaintes que la magistrature faisait entendre, il créa, dès l'année 17i6, une chambre de justice chargée de punir les agioteurs et de venger la morale des nations, scandaleusement outragée par leurs menées coupables.

Ces sortes de chambre, instituées, le siècle précédent, sous le ministère de Sully, fonctionnèrent à diverses reprises pendant les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, mais seulement contre les fermiers généraux et les employés des gabelles. On ne s'occupait que des sommes extorquées à l'État, et pas encore de l'argent volé au public.

Lorsqu'on voulut en venir là, le mal était si terrible et si universel qu'on recula de crainte,

en voyant qu'il fnllaif. poursuivre une bonne moitié du royaume.

Toutes les tentatives de répression demeurèrent sans résultat. Les usuriers et les joueur? se coalisèrent, et l'argent ne circula plus.

Ne sachant on donner de la tête au milieu de cette crise, Philippe renonça aux mesures de rigueur. Il fit la paix avec l'agiotage, ferma la chambre de justice et se jeta, pour trouver le salut, dans les bras d'un aventurier d'Ecosse qui lui promettait monts et merveilles.

John Law, pilier de brelans, tailleur de pharaon, chassé d'Edimbourg, chassé de Londres, chassé de Paris pour avoir eu trop d'adresse à maintenir en sa faveur les chances du jeu, courait l'Europe depuis cinq ou six ans, et proposait à divers souverains un système financier que ceux-ci n'acceptaient pas.

Fatigué de démarches vaines, il regagna Paris, espérant que le lieutenant de police avait oublié son escapade.

LA BOIRSE. 75

II réussit à obtenir une audience de l'abbé Dubois.

— On est à la veille d'une banqueroute, lui dit-il, — eh bien! que monseigneur le Régent daigne m'entendre, et je lui prouverai que la France, avant un mois, peut devenir plus riche qu'elle ne l'a jamais été sous aucun règne.

L'abbé Dubois le conduisit à son élève.

Philippe honora le personnage d'un accueil très-encourageant; puis il s'écria, quand ce financier de rencontre lui eut expliqué son système et la manière dont il entendait diriger ses opérations :

— Je ne sais qui vous envoie. Est-ce Dieu, ou le diable? Si c'est Dieu, restez; si c'est le diable, ne vous en allez pas. Au petit bonheur !

Ce propos peint l'homme.

Le jour même, John Law reçut carte blanche. Il racheta le privilège du commerce de la Louisiane à Antoine Crozat, marquis du Chàtel,

(jui avait obtenu ce privilège en 1712. Déjà, par ses soins, quelques établissements étaient tondes dans la colonie.

Partant de ce noyau de réalité pour étendre le domaine des chimères, Law ajoute de son propre chef à la Louisiane l'état du Mississipi, les trois districts des Mandanes, des Sioux et des Osages, le pays de l'Arkansas, en un mot toute l'Amérique du Nord. Il crée sur l'heure une commandite immense pour l'exploitation de ces déserts inconnus, qu'une foule de prospectus audacieux , publiés par lui et répandus d'un bout du royaume à l'autre, peuplent de mines d'or et de diamants.

Une fois les actions émises, il excite par des achats à terme et par des primes de commande l'axITlité des joueurs, qui se lancent à corps perdu dans l'entreprise.

Le Régent lui vient en aide, en donnant à cette manœuvre coupable la sanction protectrice du pouvoir.

On érige la banque de l'Écossais en banque royale, et de nouveaux privilèges de commerce pour la Guinée, pour les Indes, pour le Sénégal, pour la Chine, triplent et quadruplent le nombre des actions primitives. La ferme des gabelles, la fabrication de la monnaie, tout est remis par Philippe entre les mains de cet homme, et les dettes de l'État se trouvent payées en un clin-d'œil avec des monceaux de papier, qu'une foule en délire se dispute et s'arrache dans les comptoirs en plein vent de la rue Quincampoix.

Ce n'était pas une fièvre, c'était une rage. Noblesse, bourgeoisie, peuple, toutes les conditions, tous les rangs, toutes les classes vinrent se précipiter dans ce Pactole fangeux. ^

Ouvertement complice de l'Écossais, le Régent ne craignit pas de lui donner le titre de contrôleur général des finances.

Monseigneur PhiHppe était le premier servi lors de la distribution des primes, et les mil-

lions s'engouffraient par centaines dans sa cassette particulière.

A son exemple, les princes du sang, les plus hauts seigneurs, les dames les plus orgueilleuses de la cour se vautrèrent dans cette orgie de la finance, où le laquais coudoyait son maître et finissait, — ô prodige ! — par monter dans le carrosse qu'il brossait la veille.

Des maroufles sans feu ni lieu, soulevés par la bascule de l'agiotage, furent brusquement portés au sommet de la montagne d'or, et déployèrent un luxe de nabab aux yeux des populations confondues de stupeur.

La rue Quincampoix n'était pas le seul repaire de l'agiotage.

0^1 avait mis à la disposition du public le jardin de l'hôtel de Soissons, enclavé entre la rue Goquilliére, la rue des Deux-Écus et la rue Grenelle-Saint-Honoré.

Ce jardin était très-vaste et très-beau.

Une quantité de joueurs se portaient là, dans

l'espérance de recueillir des nouvelles plus certaines et plus favorables à leurs opérations, en interrogeant les commis ou les laquais du financier, qui habitait cet hôtel splendide avec une fille perdue de mœurs, la fameuse Catherine Knowel, sa concubine.

Outre l'hôtel de Soissons, l'Écossais en avait acheté quatorze autres, presque aussi considérables, disséminés dans divers quartiers de Paris.

Quand il sortait pour se rendre au Palais- Royal, on se découvrait respectueusement, et on criait :

— Vive monseigneur Law !

Cet homme était flatté, cajolé, courtisé comme ne le fut jamais un roi. Devant lui la noblesse, la bourgeoisie et le peuple se prosternaient à plat ventre. Soulevant au gré de son caprice les flots tumultueux de cette mer de spéculation, il disposait du calme et de la tempête, conduisait les joueurs au port ou les faisait sombrer dans un gouffre.

D'un côté les joies du triomphe, de l'autre les désespoirs de la défaite. Ici la chance heureuse et les rayonnements de l'opulence, plus loin la ruine et le suicide.

Comme on le devine sans peine, tous les avantages, dans cette mêlée odieuse, étaient pour la hardiesse brutale, pour les gens de mauvaise foi, pour les escrocs et pour les filous. Bruits alarmants, nouvelles controuvées, mensonges indignes, ruse, déloyauté, trahison, tout était mis en œuvre sans scrupule et sans vergogne pour opérer le mouvement de hausse ou le mouvement de baisse dans lequel on avait placé son espoir.

Refuge de toutes les passions et de tous les vices, la rue Quincampoix né tarda pas à recevoir la visite du crime.

Un seigneur d'xVUemagne, le comte de Horn, ruiné complètement par le jeu, invite un courtier, dont le portefeuille était gonflé de valeurs,

LA BODRSE. 81

à dîner avec lui au cabaret de ÏÉpée de bois, et l'assassine à coups de poignard.

Cela devenait intolérable, et les joueurs heureux n'étaient plus en sécurité. Par ordre du Régent, le comte de Horn fut roué vif en place de Grève.

Opinion dva chancelier d'Agviespeavi

Au milieu de ces désordres, de ces infamies et de ces meurtres, y eut-il au moins une protestation du sens moral?

Oui, certes.

En France, aux époques les plus suspectes et les plus périlleuses, on trouve des cœurs inébranlables, des âmes incorruptibles. Law craignait la magistrature, car chez nous elle

pactise rarement avec les hommes de sa trempe. Sachant que l'avocat général François d'Aguesseau avait déjà flétri l'agiotage sous le dernier régne, il fit sonner l'or à ses oreilles et voulut acheter sa conscience.

Repoussé dails cette ignoble tentative, il essaya de le séduire par l'ambition et décida Philippe à le nommer chancelier.

Mais on s'adressait à un homme de Plularque.

D'Aguesseau manifesta tout son mépris pour le système odieux que ne craignait pas d'encourager le pouvoir, et monseigneur le Régent fit éclater sa rancune en exilant de la capitale celui qu'il venait d'élever au premier poste de la magistrature. Un scandale de plus coûtait peu.

Retiré dans sa terre de Fresnes, d'Aguesseau prit sans hésitation la plume et combattit les désordres de la rue Quincampoix.

L'espace nous manque ici pour reproduire

tout entière son œuvre admirable d'honnêteté et de droiture. Nous nous bornerons à citer quelques paragraphes logiques et victorieux.

J'entends agiter si souvent, dit l'illustre magistrat, le problème de la justice ou de l'injustice du commerce des actions de la Compagnie des Indes, que je succombe enfin à la tentation de l'approfondir autant qu'il m'est possible. Je ne veux qu'examiner en jurisconsulte quelles peuvent être les régies de la justice sur une matière si singulière et si peu connue jusqu'à présent.

L'agiotage, dans le sens qu'on attache à ce mot, signifie cette espèce de commerce de papier, ({m ne consiste que dans l'industrie et le savoir-faire de celui qui l'exerce, et par le moyen duquel il trouve le secret de faire tellement baisser ou hausser le prix de ce papier, Suit en faisant vendre ou en faisant acheter lui-même, qu'il puisse acheter à bon marché et revendre cher.

80 LA hOL'RSE.

11 n'est pas d'homme raisonnable qui, rentrant en lui-même, n'y trouve ce principe gravé de la main de la nature, que Cicéron a si bien expliqué dans ses Offiœs :

<f S'enrichir par le préjudice qu'un homme cause à un autre iiomme est quelque chose de plus contraire à la nature que la pauvreté, que la douleur, que la mort. Hominem homiais incommoda mum augere commodum^ niagis est contra naturam, quam mors, quam paupertas, (juam dolor. »

L'agioteur travaille sur l'imagination des hommes, en abusant de leur légèreté ou de leur crédulité. 11 sait leur inspirer par arlitice et aux dépens de la vérité, ou une défiance injuste s'il veut acheter , ou une confiance aveugle s'il veut vendre. Le principe de sort gain n'est donc qu'une illusion qu'il fait aux autres, et plus le gain qu'il fonde sur une telle chimère est réel, plus il est injuste. Il voit que le papier est à un bon prix sur la place,

LA BOL'UsK. 8T

il en achète et en fait acheter par ses émissaires sur un pied plus fort, parce qu'il en a une grande quantité sur laquelle il veut faire un gain considérable. Et, lorsqu'il Ta fait monter par ce moyen au delà de la valeur que ce papier devrait avoir naturellement, d'acheteur qu'il était il devient vendeur, et, assuré de ne rien perdre, il se met en état de faire fortune sur la grande quantité de cette marchandise qu'il a dans son portefeuille.

Or, ce changement qu'il produit pour son intérêt particulier dans le prix commun du papier est plus criminel que la conduite de l'usurier, parce que l'opération de l'usurier ne tombe que sur les intérêts, au lieu que celle de l'agioteur tombe sur les fonds mêmes.

11 n'y a pas de lois pour empêcher l'agiotage. C'est un commerce qui se fait dans le coin d une rue ou d'une place, sous une porte, dans une boutique, au fond d'un cabaret où il n'v a ni témoin ni surveillant. On v trouve au-

tant de personnes atïidées ou d'émissaires que l'on veut. Le volume de la marchandise permet d'en acheter à l'infini, sans être embarrassé de la garder ou de la serrer, comme il plaît à l'agioteur. Un portefeuille en cache aisément pour plusieurs millions. Il n'y a enfin ni frais à faire, ni risques à courir. On n'a besoin ni de voitures ni de magasins; on ne craint point d'être découvert parce que l'agiotage est impuni, et quand on le punirait, il serait si facile de se cacher, que le risque d'être décelé serait compté pour très-peu de chose.

Ceux dont l'agioteur peut se servir pour aider son industrie ne sont point des voituriers, des gens de journée ou d'autres personnes de même caractère, tels que ceux que l'agioteur de blé, par exemple, serait obligé d'employer : ce sont des hommes de sa sorte, des agioteurs comme lui, sur la fidélité desquels il peut compter et qui ont le même intérêt. Ce sont non-seulement ses instruments, mais ses complices.

Ainsi cette industrie prend la place de la probité et de la bonne foi, qui étaient l'honneur et l'ornement, l'appui et le soutien du véritable commerce, en sorte que les hommes de tous les états et des conditions même les plus élevées (ceci était clairement pour monseigneur Philippe et pour les géhs de cour) s'accoutument à se faire un jeu de se tromper mutuellement, de se tendre des pièges les uns aux autres, de répandre de faux bruits, d'inspirer tantôt des craintes vaines, tantôt des espérances imaginaires, de chercher par toutes sortes de voies à profiter de la crédulité des uns, de l'avidité des autres, et de regarder les faiblesses et les passions d'autrui comme les instruments de leur fortune.

Au bruit des miracles de la rueUuincampoix, on a vu accourir de toutes parts les banquiers, les usuriers, les agioteurs nobles et ignobles, et enfin les juifs de l'Europe entière, plus habiles communément dans ce genre de commerce.

Ils y ont fait des gains prodigieux, et s'en retournent dans leur pays chargés de nos dépouilles , nous laissant des billets de banque pour notre argent.

Et pour des monceaux d"or, un vain tas de papiers.

Pour bien juger d'une action morale, il ne suffit pas de la considérer seulement en ellemême, il faut l'envisager dans toutes les suites qui en sont moralement inséparables.

Ce qui ne peut être que pernicieux dans ses conséquences ne saurait êtie innocent dans son principe

Le devoir de l'homme juste consiste non-seulement à éviter ce qui est mauvais et injuste, mais encore à ne pas faire ce qui est nuisible aux autres hommes dans ses eft'ets. H pèche contre la justice quand il entre dans un engagement qui est au moins une source inévitable d'abus, de désordres, de préjudices

pour le général et pour le particulier, et tout gain qu'on fait en violant ainsi le premier principe delà société humaine ne saurait être légitime. C'est un bien qui doit être rendu au public en la personne des pauvres.

Rentrée en scène d\.i financier juif.

Voilà comment d'Aguesseau raisonne. On conviendra qu'il est impossible de parler avec plus de calme, de sagesse et de haute raison.

Mais ce n'est pas l'avis du financier juif dont nous avons entendu tout à l'heure les magnifiques raisonnements. Dès qu'il ose critiquer la comédie de M. Alexandre Dumas fils, il ne lui en coûte guère plus de critiquer en même temps

d'Aguesseau et le jeune magistrat qui, à notre époque, a marché courageusement sur ses traces, M. Oscar de Vallée.

On a pu lire, en plein dix-neuvième siècle, dans un journal français, l'éloge honteux de Law et de son système.

A la fin de cette apologie insolente, le même article déclare que le livre des Manieurs d'argent est une déclamation dangereuse. « La conscience du magistrat qui en est l'auteur, dit-il, se le reproche sans doute comme une faute. » Puis on ajoute, avec un aplomb écrasant, que d'Aguesseau ne comprenait rien aux questions de crédit.

En tout cas, le chancelier s'entendait aux questions de restitution, puisque, par la phrase qu'on a lue à la fin du chapitre qui précède, et que nous avons soulignée, il conclut au nom de la justice à la confiscation pure et simple des richesses filles de l'agiotage.

11 est toujours temps de faire des lois, et de

les faire bonnes. Que le financier juif ne l'oublie pas.

Nous leviendions, du reste, sur ce grave sujet.

Le mémoire de d'Aguesseau dessilla les yeux. Presque en même temps parurent les signes avant-coureurs de la catastrophe qu'il avait prédite. Nombre de victimes de la rue Quincampoix s'appliquèrent à venger leurs désastres en éclairant toutes les personnes qui pouvaient encore, à leur exemple, se laisser éblouir par de folles promesses. On démontra que l'éditice énorme de crédit, élevé par Law, reposait sur les mensonges d'un rêve, et qu'il existait entre les actions émises et les ressources réelles de la Banque une disproportion scandaleuse. Chacun fut saisi de crainte en se voyant possesseur de ces titres dangereux , portés par l'intrigue à plus de quarante fois leur valeur première.

Des actions de 450 livres étaient montées à 20,000 livres.

Les plus habiles se hâtèrent de vendre, et presque aussitôt la panique s'empara du marché. Toutes les offres, se produisant à la fois, mirent les acheteurs en défiance ; les propriétaires de litres ne purent les céder à aucun prix, et la banque de l'Ecossais croula honteusement aux cris de l'indignation publique. La France fut enveloppée dans le réseau d'une banqueroute universelle. Il ne resta plus que la misère, l'anéantissement du commerce, la corruption des mœurs, le mépris de soi-même et le mépris de l'autorité, fléaux qui engendrèrent d'autres fléaux, et qui, après avoir donné naissance à l'impiété voltairienne, laissèrent entrevoir à l'horizon le reflet sinistre de la hache de 93.

Où en. ©et l'époque pr'ésen.te.

Quelle différence y a-t-il entre l'histoire d'hier et l'histoire d'aujourd'hui, entre nos vices et ceux du dix-huitième siècle?

Il y a la différence que le médecin reconnaît entre ces affections aiguës qui nous attaquent brusquement, et ces maladies chroniques, invétérées, qui envahissent à la longue tout l'organisme, corrompent le sang, le suivent avec

obstination dans son cours, et déjouent l'activité des remèdes, la force de la science.

Dans le mal aigu, c'est la mort ou une guérison prompte.

Dans le mal chronique, c'est la vie gangrenée, la vie douloureuse, qui retarde le dénouement funèbre, en augmentant l'angoisse, et fait de l'homme un cadavre qui marche, un spectre anticipé.

Nos pères avaient le sentiment de leur souffrance morale. Il leur restait au fond de l'âme un ressort énergique, un élan généreux capable de dompter la crise, et l'époque sanglante, l'époque infâme de la Terreur ellemême, a eu ses jours subhmes. La corruption alors offrait tout à la fois quelque chose d'abominable et quelque chose de beau. C'était le Vésuve en fureur qui jetait au ciel sa lave ardente en éclairant l'immensité.

Aujourd'hui, c'est un autre spectacle. Plus

LA Bourse. yy

corrompus que nos pères, nous vivons tranquillement sous la lèpre qui nous ronge.

Nous acceptons les conséquences fatales de l'immoralité publique. Elle coule dans nos veines, elle est acclimatée chez nos générations perverses. On nous a vaccinés avec l'opprobre. La maladie n'éclate plus au dehors en abcès et en pustules; mais elle couve à l'intérieur, elle nous gâte les os, elle fait partie intégrante de la vie moderne; elle nous pousse au dépérissement social et à la décadence, comme elle y a poussé Rome.

Ah ! malheur aux nations qui laissent ainsi la peste les envahir, et qui prennent les symptômes de la décomposition lente et progressive pour les marques de la santé!

Tous les sentiments se pervertissent, toutes les croyances meurent, toutes les idées de sagesse et de morale se faussent. On érige le vice en doctrine, l'infamie en système, les déprédations et le pillage en droit. L'intérêt gé-

lierai devient l'esclave des fantaisies désordonnées; il s'efface humblement pour laisser le champ libre à l'intérêt individuel qui tranche du despote.

Condamnez un agioteur, vous trouverez des milliers de mécontents, qui intrigueront pour le tirer d'affaire, parce qu'ils ont en portefeuille des actions de sa caisse.

On ne dit plus : — Sauvez la morale, sauvez les mœurs, sauvez la France! On dit : Sauvez mon égoïsme, sauvez mon pot-au-feu, sauvez mon or!

Les coquins impunis, les voleurs habiles réclament plus impérieusement que les autres la tutelle des lois , et l'écrivain aux intentions pures, le sage effrayé qui signale un fait coupable, reçoit les étrivières, à la plus grande satisfaction du bandit dont il a soulevé le masque.

Si l'ombre de Juvénal se levait en criant : — N'empêchez pas l'honnête homme indigné de prendre la plume! Facit indignatio versum^

— on menacerait l'ombre de Juvénal de la sixième chambre.

Voilà où en est la société.

Le sens moral est perverti, le juste et l'injuste se confondent, les plus grandes abominations trouvent des défenseurs; on a des excuses pour la débauche , pour le matérialisme abject, pour la rapine insolente. Le mépris public n'est plus une arme et la conscience des nations ne venge plus rien.

Au dix-huitième siècle, on a posé la théorie de l'immoralité sociale; au dix-neuvième, on la réduit en pratique.

Depuis trente aps bientôt, il n'y a plus de lutte entre l'esprit et la matière. Celle-ci a remporté la victoire. Dieu seul peut dire combien doit durer son règne.

Toutes les fièvres qui trahissaient un reste de spirituaUsme se sont successivement éteintes : fièvre de sarcasme sous M. de Voltaire, fièvre de liberté sous la république, fièvre de gloire

SOUS l'empire, fièvre de régénération religieuse sous les rois de la branche aînée.

Louis-Pliilippe survint, on n'eut plus que la fièvre de l'or.

B'iévre calme, tempérée, bourgeoise, — nous dirions presque honnête, si le mot ne hurlait pas avec la chose, — et qui montrait combien le matérialisme était devenu robuste, puissant, certain de son triomphe.

On vit le système nouveau se promener par les rues, le riflard sous le bras, en bonhomme qu'il était, convaincu de ses droits et de la dignité de sa cause.

Il n'accepta qu'une politiqxie, l'égoïsme, — qu'une religion, l'égoïsme, — qu'une vertu morale, l'égoïsme toujours.

Afin de tromper les derniers élans généreux du peuple, il fit jouer par un de ses ministres deux ou trois scènes d'honneur national, dont personne ne fut dupe. Rentré dans la coulisse, l'acteur jetait son drapeau, et l'on voyait pa-

raîtreun nouveau personnage, grave, solennel, définitivement chargé d'exprimer la véritable pensée du système. Il la résumait par ces mots, que l'histoire n'oublie pas, et que regrette amèrement aujourd'hui sans doute l'homme illustre qui les a prononcés : "

Enrichissez-vous !

Les bourgeois obéirent; ils y étaient disposés d'instinct.

De semblables paroles, sorties d'une telle bouche, achevèrent de mettre leur conscience en repos. Ils recherchèrent la fortune, sans trouble, sans remords, avec cette assurance funeste que rien n'ébranle, avec cette avidité folle, dégradante, épidémique, fatale, qui descend de plus en plus chaque jour au-dessous de la bourgeoisie, sur la pente rapide de l'exemple, et qui a fait pousser le socialisme commun champignon vénéneux sur une couche de fumier.

Sous le règne de Louis-Philippe, la passion

des jeux de Bourse s'est développée dans les proportions énormes que nous voyons aujourd'hui. Le nom d'un prince du sang, gravé en lettres d'or au fond de l'antre de Plu tus, apprit aux joueurs sous quel haut patronage on plaçait leurs opérations.

Tout fut dit.

Les digues étaient rompues, et le torrent de l'agiotage prit son cours.

On ne manquait pas de raisons victorieuses, puisées dans l'industrialisme, pour activer encore cet élan mortel. Vous parliez vertu, religion, morale ; on vous répondait :

— Il nous faut des chemins de fer !

Vous demandiez ce qu'allaient devenir l'honneur du pays, la gloire de nos armes, l'intelligence, les lettres, les arts.

— Bah! s'écriait-on, la prime se soutient!

Mais ouvrez les yeux. Il y a des menées indignes, des scandales en plein soleil, des concussions odieuses, des tripotages reconnus.

Certain ministre escompte à la Bourse les secrets du conseil, c'est un vol.

— Non, c'est de l'habileté !

Mais les classes laborieuses pâtissent, les ateliers se ferment, le peuple est dans la misère.

— Tant pis pour le peuple!

Et de désordres en désordres, de corruptions en corruptions, l'arbre dynastique de Juillet tomba de lui-même au premier coup de cognée.

Les racines de l'égoïsme ne peuvent rien soutenir.

Maintenant nous avons l'héritage funeste de tant de passions avides. On ne guérit pas en un jour les peuples gangrenés. Le plus savant docteur y perd sa science; le chirurgien le plus sûr de son scalpel hésite et tremble. Une tentative pour arrêter le progrès du mal sur un point le reporte immédiatement sur un autre.

Ne citons que l'exemple relatif à la presse :

elle a cessé d'être anarcliiqae, elle est devenue financière.

Aujourd'hui, les bureaux de rédaction se jiiétamorphosent en comptoirs ; les Armand Carrel de l'époque se font banquiers ; le patriotisme aligne des chitïres. Un monstre goulu, aux ailes métalliques et vibrantes, s»'envole dans nos provinces, éveille les cupidités lointaines, les avarices obscures, absorbe tout, capitaux puissants, capitaux faibles, et revient à Paris, gorgé d'or.

C'est le génie de l'Annonce.

Reste-t-il un élan généreux, un noble sentiment, une sainte croyance, il les réprime, il les étouffe, il les fait sécher dans le cœur du peuple.

La patrie frémissante a dû compter avec l'agiotage et lui jeter sa pâture, quand l'heure est venue d'envoyer à nos héros de Grimée leur suide glorieuse.

Il a fallu que le jeu trouvât ses bénéfices el

LA nOLRSE. 107

la cupidité son escompte même sur les palmes de la victoire.

Comme au temps ignoble de la rue Quincampoix, on se presse, on se heurte, on s'éxrase pour obtenir les actions de sociétés ano • nymes, de commandites boiteuses, d'entreprises fondées sur des chimères.

On ne demande pas où sont les garanties, on ne s'informe pas s'il existe un tracé de tel ou tel chemin qui doit mener à Rome ou en Prusse.

La foule stupide apporte son or.

Elle se bat à la porte d'un autre hôtel de Soissons, oîi réside quelque Law moderne, quelque pêcheur en eau trouble, dont le journaUsme vénal prépare les amorces.

Bourgeois, rentiers, cultivateurs, artisans, riches et pauvres, grands et petits, brochets et menu fretin, tous viennent mordre à l'ignoble appât. La ligne se tire, et voilà nus poissons sur l'herbe!

Monseigneur Law tient la prime. 11 empoche les millions, et l'on s'occupera du tracé... plus lard.

Niez donc que cela se passe ainsi.

Faites en sorte de nous convaincre de mensonge.

Essayez de soutenir que la Bourse n'est pas une caverne, une école de rapine, de fraude et de corruption.

Dites, si vous l'osez, qu'elle ne déprave pas les mœurs, que tous les instincts voraces ne l'ont pas choisie pour sanctuaire, que l'exemple des fortunes scandaleuses écloses à son ombre ne donne pas à tous une fièvre d'opulence, une rage de luxe, un égoïsme implacable, un désir frénétique d'accaparer quand même, en volant ses compatriotes, en volant les étrangers, en trompant sur les ventes, sur les achats, sur les fournitures, en exagérant par un calcul odieux le prix des loyers, en faisant suer l'or aux pierres.

Et VOUS voulez que le moraliste garde le silence? Vous le châtiez parce qu'il a fait tomber les masques?

Prenez 2;arde!

Nos pères ont eu leur expiation dans le sang et dans la gloire : Dieu fas?e que nous n'ayons pas la nôtre dans le pillage et dans le retour à la barbarie.

-Simple laypottiôse.

Supposez (ju'un homme se rencontre, entreprenant, actif, plein d'audace, ne s'arrêtant pas aux scrupules de conscience, ayant une probité large et très-élastique, agitant la publicité, recherchant le bruit et remuant les populations.

Cet homme, non-seulement crée un journal dont la rédaction tout entière est à ses ordres,

mais il achète le journal des autres, mais il soudoie toutes les quatrièmes pages pour y étaler sa personnalité tapageuse, et sollicite par les illusions du style et du chiffre les capitaux de l'épargne comme ceux de la spéculation.

Il transforme en une sorte d'institution sociale sa caisse toujours ouverte pour recevoir, et chaque nouvelle entreprise est le signal d'une nouvelle orgie de publicité.

En un mot, il devient l'idéal du genre, et son nom véritable est V homme-affiche.

A côté de lui, et malheureusement pour lui, il y a une autre publicité qui ne se paye pas et que rien n'égare : c'est la conscience sociale, c'est la morale éternelle, c'est l'écho de cette justice que nous autres chrétiens appelons évangéhquc, justice lente, mais providentielle et sûre, qui élève ceux qui s'abaissent et qui abaisse ceux qui s'élèvent.

Instrument microscopique de celte loi divine, un écrivain moraliste cède à sa puissance,

non de son plein gré, mais poussé par la fatalité des choses.

On le voit accomplir sa tâche, avec insuffisance peut-être, tantôt avec mollesse, tantôt avec ardeur, toujours avec regret.

S'il n'eût pas attaqué, un autre à coup sûr eût pris sa place, — un autre dont les armes auraient pu être mieux trempées, et qui s'en fût servi avec plus d'adresse, avec moins de péril pour lui-même, — c'est possible.

Notre moraliste ne choisit pas, il est appelé.

Une seule chose le soutient dans ce fatal labeur, c'est le sentiment honnête; c'est l'élévation de sa foi qui ne se contamine pas au frottement des impuretés de l'époque; c'est son amour de la vraie gloire qui l'encourage à briser les pieds d'argile de la fausse grandeur; c'est enfin l'appréhension pour son pays de cette décadence morale, dont le culte exclusif du veau d'or a été, pour Israël comme pour

toutes les nations déchues, le symptôme et l'expiation.

L'homme-afficlie est devant lui. Cet homme appartient à la polémique.

Toute la presse ne publie-t-elle pas ses prospectus et jusqu'à ses ostentations de bienfaisance? Ne s'adresse-t-il pas aux petits comme aux grands? Ne fait-il pas appel à toutes les bourses, même à celle du clergé?

Son faste s'étale publiquement.

Un équipage à la livrée ^^alakoff, à la doublure de satin blanc, à l'attelage doré, mais d'une disproportion grotesque, promène au bois son luxe de gala et de mauvais goût. On le rencontre sur les boulevards, aux premières représentations, dans les solennités politiques ou artistiques, partout au premier plan.

Bref, il trône sur un piédestal, et il n'y a pas été porté par le peuple.

Il s'y est installé lui-même.

Or, ici-bas, quand une physionomie vulgaire

LA BOURSE. il5

absorbe plus de place qu'une autre, c'est à la condition d'affronter la critique. Tant pis si les lignes manquent de pureté , si les reflets sont incorrects, si les couleurs sont criardes, si le vernis encore trop frais qui couvre le carton du masque attire la poussière et jaunit au soleil.

L'écrivain mqraliste dit en conséquence à l'homme-affiche :

— Allez, monsieur ! paradez sur les tréteaux de la publicité financière ; pompez les capitaux, recherchez les émotions enivrantes de la richesse, recueillez le profit des souscriptions publiques, restez en spectacle! Mais puisque vous avez organisé le bruit autour de vous, n'espérez pas décréter le silence. Puisque vous avez convoqué la foule à vos exercices variés, ne cherchez plus la solitude. Puisque vous avez empanaché votre tête et chargé d'or vos habits, ne songez point à passer inaperçu. Je ne veux analyser ni vos actes ni la source de votre fortune; je ne juge pas plus vos moyens de suc-

1 If) LA BOURSE.

ces que l'application folle de la publicité à la sollicitation des capitaux. Là-dessus je n'ai que des instincts. Ces instincts me disent que la publicité est une arme à deux tranchants. Elle déprécie, selon moi, d'une façon notable les financiers qui en usent et blesse cruellement ceux qui en abusent. Ces instincts me disent encore que le succès d'une affaire n'est pas seulement dans le mirage du prospectus, ni dans la prime de l'émission ; que les sûretés administratives ne reposent en aucune sorte sur certains noms aristocratiques, dont le dénuement et la vénalité s'étalent à l'instar des marchandises au rabais ; que le premier dividende n'est pas toujours la preuve du second, et encore bien moins le résultat d'une production authentique et continue ; qu'enfin l'art de grouper les chiffres, de dissimuler les ficelles, d'allumer l'enthousiasme n'est pas précisément l'idéal du parfait financier. Il est possible que je me trompe. Ce ne sont là que des appréciations intuitives.

Étranger aux affaires d'argent, j'aurais mauvaise grâce à me donner là-dessus comme infaillible. Mais il m'est permis de dire et d'écrire que le piédestal sur lequel vous plantez votre personnalité n'a point encore reçu le baptême du temps. 11 m'est permis de croire et d'enseigner que le succès ne s'improvise pas plus que le génie; que l'opulence la plus taillée à jour a besoin d'une consécration permanente, successive, prolongée. Et cela, je le dis pour l'honneur et la sécurité de mon pays : pour son honneur, car j'aime à y contempler les grandes positions qui se sont faites avec le temps au miUeu de nous et qui sont scellées sur le granit de la famille, de l'honorabilité, de la bienfaisance discrète , des récompenses nationales ; pour sa sécurité, car à quoi bon laisser debout ces monuments de carton, capables tout au plus d'éblouir les sots par leur splendeur fugitive? J'ignore le nombre d'années assignées par la Providence à vos succès d'argent;

mais ce que je n'ignore pas, c'est que vous êtes d'hier. Dites- moi votre passé, je vous dirai votre avenir.

L'homme-aifiche répond :

■r.^r- Je suis enfant du désert, j'appartiens à la race d'Israël. Peu importe d'où je sors, si on sait où je réside, où je tends. Je suis à l'or ce que l'aimant est au fer. La fortune est mon pôle-nord, je suis une boussole. Il faut des tempêtes pour me faire dévier. Dans la tendance universelle de ce siècle vers la matière, je réponds aux besoins de la société, comme le moraliste répond aux besoins de la conscience. Le vent est à la commandite, et je sème des actions ; les appétits sont à la prime, je tripote à la Bourse, et j'entends que personne au monde n'y trouve à redire! Ma race est un gage d'aptitude et de vocation. Là où est la fortune, là domine Israël ; là où sont les gros -bénéfices^ nous seuls avons l'art et l'audace de les moissonner.

— Soit, reprend son interlocuteur. J'admets celte prédestination à surexciter et à satisfaire les appétits matériels ; j'admets vos aspirations originelles et éternelles vers le veau d'or. Mais enfin tous vos coreligionnaires n'abusent pas comme vous de la publicité vénale. 11 y en a qui sont intelligents et honorables dans leur vie privée, relativement modestes dans leur attitude sociale, souvent heureux, toujours utiles et jamais charlatans./ils n'affichent point un luxe de mauvais aloi, ils n'étalent pas leurs actes de bienfaisance pour solliciter les applaudissements de la foule. Est-ce là votre portrait? Permettez aux gens honnêtes de mêler à tous les bruits que vous faites les timides soupçons de leur conscience. Avant d'être pris au sérieux, vos millions ont besoin d'être éprouvés par le temps. Nos boursicotiers enrichis seraient renversés, ce soir, de leur piédestal et fileraient sur la frontière, que cela n'étonnerait personne. Ceux de leurs actionnaires (jui s'en plaindraient ne

seraient pas les plus spirituels. Que M. Rothschild tombe, sa chute troublera l'Europe. Que d'autres disparaissent aujourd'hui, on ne parlera plus d'eux dans huit jours, et l'on vendra le mobiher de leur hôtel comme une défroque d'actrice qui aurait mal vécu. Lorsque les années auront passé sur votre fortune, si votre fortune existe encore, on saura mieux son origine, son emploi, sa consistance. En attendant, soyez plus modeste, homme^'hier: N'obligez pas les piétons que votre livrée éclabousse à se rappeler que le théâtre de vos succès n'est pas si loin qu'on le pense de la rue Quincampoix, de ses vicissitudes et de ses désastres. Mengin, le célèbre marchand de crayons, est fort récréatif pour ceux qui se mêlent un instant à la foule de ses badauds habituels ; mais il recommence toujours les mêmes exercices, il vend les mêmes crayons, il fait les mêmes mots, avec le même casque, la même musique et le même public. Ne trouvez-vous pas que vous

LA BOURSE. 12i

avez avec lui quelque ressemblance? Observateur par goût autant que par métier, je m'approche de vos tréteaux, et je vous honore d'une critique en rapport avec vos prétentions. J'ai exposé le faste et l'insolence de vos allures, l'audace et la soudaineté de votre fortune, le manque de noblesse et la vulgarité de votre faciès moral et intellectuel. Que dirait-on, si je mettais en présence de tout cela le tableau des grands noms, ''des hautes intelligences, des services éminents rendus à la patrie? Faut-il vous parler du prêtre qui l'évangélise, de l'agriculteur qui la nourrit, du professeur qui l'instruit, du soldat qui verse son sang pour elle, du magistrat qui veille à sa sûreté, de l'écrivain qui réclaire, de l'artiste qui la pare et qui l'illustre? Mettez un seul de ces mérites, un seul de ces services avec tous les vôtres sur la balance de l'honneur, et voyez quel plateau l'emportera ! Cependant la souffrance, le sacrifice, les grandes immolations du devoir sont le partage des

hommes dont je vous parle, tandis qu'autour de vous se pressent les joies de l'opulence. Votre luxe, fils de l'agio, est un défi permanent au travail et à toutes les vertus modestes qui font l'honneur du pays. Cette indécente contradiction économique peut échapper à la justice des hommes; mais si les clameurs de l'opinion, si le souffle de la morale éternelle viennent à incommoder votre marche triomphale, courbez la tête et laissez passer la justice de Dieu! Vous trouvez que je n'ai pas le droit de vous tenir ce langage; vous invoquez pour m'écraser et pour vous défendre une législation imprudente qui ferme la bouche à la vérité, — prenez garde! Il ne faut pas jouer avec le feu. La police correctionneUe a ses voltes-faces, et quand ^ on côtoie sans cesse les frontières du Code pénal par les hommes et par les choses de la finance, il ne faut pas fatiguer la loi par les prétentions d'une personnahté turbulente; il ne faut pas lui imposer sans cesse la défense d'une hono-

rabilité... trop susceptible. Elle peut, à un moment donné, demander des explications délicates, faire des rapprochements de mauvais augure, et exiger à son tour la justification d'une situation toujours en lutte avec l'opinion publique. On l'a vue reprocher à des banquiers malheureux l'emploi des sommes versées à leur caisse, et on peut la voir encore creuser le mystère de cette alchimie de la banque qui confond et amalgame les capitaux de vingt affaires diverses dans l'alambic d'une seule caisse. On l'a vue imputer à crime les souscriptions fictives ou d'une réalisation invraisemblable, et on peut la voir encore flétrir ce tripotage inouï qui consiste à racheter au-dessus du pair des actions souscrites sans versement, pour déterminer la souscription contre espèces d'un plus gros capital. On l'a vue briser, non sans regret, mais sans faiblesse, l'honneur d'un nom mêlé à toutes les gloires judiciaires et politiques de notre siècle, parce que ce nom avait un instant subi le

contact de financiers plus maladroits que malhonnêtes, à l'ombre d'une de ces commandites désordonnées qui favorisent et excusent bien des entraînements, et on peut la voir encore s'enquérir de la sincérité de certains prospectus, de la solidité de certaines primes, de la sûreté de certaines administrations et du séjour prolongé de l'argent des compagnies dans certaines caisses.

Qui vivra verra!

Supposez, dis-je, que ces deux hommes aient existé, que ce dialogue ait eu heu.

Supposez que le morahste accusé, traqué, frappé de condamnations successives et calomnié lâchement par une presse vendue, ait été rais en quelque sorte au ban de l'opinion.

Supposez que, malgré la ruine, malgré l'exil, malgré les tortures de tout genre, il ait eu la délicatesse de ne pas abuser de la victoire, quand il pouvait le faire sans risque.

Aujourd'hui, ce me semble, il a bien le droit de relever la tête et de montrer ses blessures, en disant :

— Celles-là du moins ne déshonorent pas!

La. loi fie 1819 jiaçfée par un ma-Cfistrat.

Après l'hypothèse affligeante, passons à la réalité qui console.

Je reçus la lettre qui va suivre, il y a cinq ans et quelques mois, au milieu de ma lutte avec l'agiotage, à l'époque même où le Million vainqueur cherchait à me briser le crâne à coups (le lingot.

Page 1