‹ La bourse et les signes du siècleChapitre 5 sur 33 · A M. EUGENE DE MIRECOURT · texte numérisé non relu

A M. EUGENE DE MIRECOURT

r.liamigny (Vieniifii. 27 septembre 1857.

Monsieur,

En vous adressant mon réabonnement à votre journal, j'aime à dire tout haut que je le fais autant par devoir que par plaisir. Et remarquez bien que je ne suis point une jeune tête échauffée par l'esprit d'opposition quand même, s'associant à toutes les luttes et voulant dire de gros mots à la justice. La justice a tout mon respect, car je suis un ancien magistrat.

Mais j'aime aussi le courage, surtout quand il sait se montrer à propos. Tant de braves n'en ont qu'après le danger.

Je fais donc, Monsieur, beaucoup de vœux pour le triomphe de votre cause; mais cela ne suffit pas : il faut que toutes les personnes qui vous estiment vous viennent en aide, et l'estime

pour vous peut s'avouer hautement, puisque l'un des privilèges de la loi de 1819 est de ne point enlever l'iionneur à ceux qu'elle frappe. Vingt années durant, j'ai retourné cette loi en tout sens, comme avocat d'abord, puis comme juge, et je reste convaincu qu'elle n'a pas été comprise par ses auteurs ('), et qu'elle est loin d'atteindre son but. Sa pensée-mére est une pensée de justice sans doute; mais l'amour maternel fut aveugle et ne vit pas assez que c'était aux dépens de l'honnête homme qu'elle épargnait le coupable.

Évidemment l'intérêt public ne doit pas permettre qu'on aille sans raison remuer d'infectes pourritures parmi les masses; mais, dans le

(*) Elle a été parlaiteraent comprise, au contraire, puisqu'elle a été faite par tous ces vieux transfuges du premier empire, qui, rangés sous le drapeau de la restauration, ne voulaient pas qu'on rappelât les serments violés et qu'on écrivît l'histoire de l'ingratitude. La preuve de leur trahison n'était pas difficile à donner, ce qui explique le fameux paragraphe de la loi porlanl que la preuve n'est point admise.

i30 LA BOURSE.

même intérêt, n'est-il pas également dangereux de les laisser croupir au milieu des rues? Eh bien, voilà, selon moi, le véritable sens de la loi de 18i9,

Si de méchantes intentions, sans motifs et sans utihté, viennent gratuitement, et par le seul besoin de nuire, semer l'agitation, le scandale et l'outrage, certes, il y a lieu de sévir. Mais si les duretés en paroles ou en écrits ne sont que les débordements d'un cœur honnête en face de l'opprobre; si ce n'est que l'indignation qui bouillonne, le trop plein qui se fait jour, il faut songer alors que tout près de la faute se trouve le droit, ou tout au moins l'excuse, — car l'honnête homme, ici-bas, a une autre mission que de laisser paisiblement couler sous ses yeux les immondices de la vie.

Autrement, quel serait le prix de cette estime publique que tout noble cœur ambitionne?

De même que par instinct notre tête se découvre et que notre front s'incline devant les

notabilités de la science, de la guerre et de la vertu, de même notre cœur, s'il est bien placé, ne peut contenir ses dédains et ses dégoûts en face de tant d'autres notabilités qu'on appelle heureuses, mais qu'on sait aussi n'être pas sans souillures. Et qui de nous alors, qu'il soit juge, qu'il soit prêtre, ne sent pas crier au fond de son âme indignée la diffamation?

Oui, la diffamation! car elle n'est ici que la vérité attachée au front d'un impudent.

Ah ! Monsieur, tenez-vous en là ! Ne plaidez pas à vos juges de plus ou moins habiles subtilités. Demandez â tous ces cœurs honnêtes et droits, à ces hautes intelhgences complétées par l'observation, demandez si jamais une sainte colère n'a fait déborder sur leurs lèvres si chrétiennes et si sages la goutte d'indignation, qu'au marbre seul il appartient de ne pas laisser échapper. On comprendra mieux alors que la loi de 1819, plus que toute autre, a des nuances et des délicatesses qu'il faut apercevoir. Son

e.'<prit est de la sagesse, mais sa lettre est impossible, — car son esprit n'a voulu qu'assurer un légitime repos au coupable repentant, tandis que sa lettre n'aurait d'autre objet que de protéger l'échappé des bagnes à l'égal des plus austères probités , le passé le plus onéreux à l'égal des plus longues honorabilités.

Donc, c'est l'intention, le motif et l'utilité de la publication qu'il faut voir, et non la publication elle-même.

C'est en proclamant la liberté des opinions que cette loi a paru, et son apparition n'eût été qu'un mensonge, si toute appréciation devait respecter toutes personnes ou toutes choses. Et ce qui démontre qu'elle n'a pas voulu élever un insurmontable rempart en faveur des individualités souillées, c'est qu'elle a défini la diffamation : « Toute imputation portant atteinte à l'honneur et à la considération. » Or, le moyen de porter atteinte à l'honneur et à la considération des personnes flétries?

LA DOURSE. 133

Je me résume :

A l'homme méchant, qui ne veut que se venger ou nuire à autrui pour l'unique besoin de sa haine, toutes les sévérités de la loi. — A celui que Tesprit du bien anime et que l'utilité conduit, toutes ses largesses et ses sollicitudes. — A celui qui a frappé juste, mais qui a frappé trop fort, toutes ses indulgences.

Et je suis en cela d'accord avec les principes solides et avec l'esprit des législations anciennes et étrangères. Toutes ont voulu punir les scandales et réparer les dommages; mais toutes aussi ont voulu d'amples et faciles appréciations sur les hommes et sur les choses, alin que les vices et les vertus, l'estime et le mépris, puissent servir d'instruction et d'exemple.

Chez nous, l'article 370 du Code pénal mettait à l'abri du coup de la loi l'auteur qui avait prouvé la vérité de ses allégations. La loi de 1819 a abrogé cet article.

\'Si LA BOURSE.

Mais tout en reconnaissant que l'imputation, même d'tm fait vrai, serait désormais considérée comme une diffamation et réprimée comme telle, il n'en a pas moins été raisonnablement admis que l'auteur d'une semblable diffamation ne devrait être puni qu'autant qu'il ne parviendrait pas à démontrer la loyauté de ses intentions. Il a été aussi reconnu et proclamé par un des hommes les plus autorisés de l'époque, l'honorable M. Parant : « Que l'abrogation de l'article 370 ne devait pas signifier qu'en aucun cas la vérité des faits ne pourrait servir d'excuse. »

C'est donc le bénéfice de ces sages appréciations qu'il y a lieu d'invoquer en votre faveur. Monsieur.

Que vous ayez pu vous tromper, ou que vous ayez dépassé le but, c'est ce que je ne veux ni soulever ni défendre; mais que vous ayez écrit sans utilité et par pure malice, voilà ce que je dénie. Demandez donc ainsi justice, et

VOUS l'obtiendrez ('). Vous l'obtiendrez de telle sorte qu'il y aura un encouragement de plus pour l'homme qui tient à son honneur et à sa considération, et aussi un sage avertissement pour celui qui craint trop les lanières de la censure. L'essentiel d'abord est de ne pas les mériter.

Vous pourrez ensuite, Monsieur, livrer aux méditations de tous les coureurs de procès à qui gagne perd ces paroles d'un savant magistrat du dernier siècle, l'avocat général Portail, qui disait dans un discours sur la modération :

« Il est, je le sais, des espèces où l'on ne peut dire la chose sans offenser la personne, — attaquer l'injustice sans déshonorer la partie, — expliquer les faits sans se servir de termes ♦ durs, capables de les faire sentir. Dans ce cas, les faits injurieux, dès qu'ils sont vmis^ sont la /

(') Hélas!

13f) LA BOUHSE.

cause, et la partie qui s'en plaint doit plutôt accuser le dérèglement de sa conduite que l'indiscrétion de son adversaire. »

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

SÉNEMAUD,

Ancien Hvocal du rui à Lyon.

J'invite messieurs les journalistes aux mains pleines, qui ont pris contre moi la défense du Million avec une unanimité si louchante, à méditer cette lettre, en attendant que j'en publie une quantité d'autres qui, des quatre points cardinaux du pays, m'arrivaient à la même époque. Il est bon que ces nobles avocats de l'agiotage puissent être assurés que des écrivains auxquels ils refusent leur sympathie ont, en revanche, celle de toute la France honnête. '^

Ce qui vient d'être dit, dans ce chapitre et

dans )e précédent, n'est pas une digression : c'est un épisode de l'histoire de la Bourse. Je rattache à cette histoire toutes les pages qui lui appartiennent.

Coup doeil rlans Iti aavoriie.

Nous n'avons pas à nous occuper de la description de la Bourse. L'édifice est connu, trop connu, soit à l'extérieur, soit à l'intérieur.

Au bout de l'unique et immense salle ouverte aux réunions quotidiennes, entre deux galeries parallèles, est un espace circulaire entouré d'une balustrade. On le nomme parquet.

C'est le poste assigné aux agents de change.

Les associés de ces messieurs, leurs commis et les clients privilégiés se pressent autour de la balustrade, pendant que les prêtres dePlutus, appuyés sur les bords de la corbeille, procèdent à leurs opérations. Placée au centre du parquet, cette corbeille a la forme et la destination d'une corbeille véritable, d un panier, où l'on jette les bulletins, les notes qui ne servent plus. (')

A midi vingt minutes (*), une cloche sonne et annonce l'ouverture du marché.

Les agents de change tirent aussitôt de leur poche le carnet sacramentel, oîi ils consigijenl fidèlement chaque ordre de vente ou d'achat qui leur arrive. Ils sont au nombre de soixante, de par le monopole ; mais par le lait ils sont

(•) Un livre intituli' l'Avfjenf, publié à Paris, chezLedoyen^ éditeur, au Palais- Royal, et un article de f Illustration nous aident à dresser la géographie historique de la Bourse.

{-) Autrefois la Bourse ne s'ouvrait que d'une heure de Taprès-niidi à trois heures. On a trouvé que la séance n'était pas assez longue.

bien deux ou trois cents, car la charge qu'ils exercent est presque toujours une sorte de commandite. Le titulaire n'en possède que la mortié, le tiers, le quart, ou même le huitième.

Dans l'intérieur du parquet circulent des gardes en costume.

Ils donnent aux agents les ordres qui leur sont adressés de part et d'autre et que les commis disséminés dans la salle s'occupent à recueillir, puis ils vont reporter aux commis la réponse des patrons.

Messieurs les agents de change arrivent quelques minutes avant l'heure de l'ouverture, et, lorsque la cloche sonne, les cris abominables, dont nous avons parlé plus haut, commencent à retentir.

Ce sont le§ offres et les demandes. On a battu les cartes; le jeu s'entame.

La foire aux bestiaux de Poissy est un modèle de silence et de placidité auprès de ce tri-

pot tumultueux. C'est une mêlée indescriptible, une tempête où l'agio remue et bouleverse des milliers de joueurs, comme le vent soulève et chasse en tourbillons les feuilles des bois. Les agents penchés sur la corbeille, s'époumonent et gesticulent, semblables à des crieurs de carrefour qui cherchent à dominer les hurlements d'une populace en délire. C'est un conflit de faussets, de basses-tailles, de clameurs épileptiques, ofi Dieu pourrait tonner, à de certaines heures, sans faire entendre sa foudre. Ces messieurs crient :

— Je prends!

— Je vends !

— Je donne!

— A tel taux telle valeur!

Tout ce bruit vous épouvante, vos oreilles saignent. C'est un brouhaha sans nom, un tohu-bohu infernal, des cris de Hottentots, des gestes furibonds qui semblent appeler la camisole de force.

Vous avez la migraine et vous n'y comprenez rien.

Mais les agents de change, leurs associés et leurs commis se comprennent. Pour eux, c'est une affaire d'habitude. Si le tumulte est trop violent, ils s'expliquent par signes et finissent toujours par s'entendre. Du milieu de cette tempête orale, grossie par les mille voix des spéculateurs subjacents, il faut que l'appelant ou l'interpellé, le demandeur ou l'offrant, distingue et extraie précisément l'article dont il a besoin.

Les agents n'ont pas le temps de s'occuper de tous les petits ordres donnés avant ou pendant la séance ; ils chargent simplement les commis de les exécuter, malgré la défense expresse de la chambre syndicale.

Devant eux est le crieur attitré de la Bourse.

Il est là pour annoncer au public, qui ne l'entend pas, les' cours de la rente et de la Banque de France, — ceux-là seulement, retenez-le

bien. A côté de lui est assis un commis de la chambre syndicale, ayant mission d'enregistrer le cours des autres valeurs sur lesquelles opèrent les agents. On consulte son registre pour dresser la cote officielle.

Le long des couloirs, en dehors des masses turbulentes, la partie raisonnable du public s'organise sur deux lignes. Entre ces deux haies, comme entre une double rangée de soldats, marchent et s'agitent les commis, qui portent les cours aux clients et vont chercher leurs ordres.

A droite et à gauche de la corbeille, côte à côte avec le parquet, comme lui et en même temps que lui, la coulisse s'agite, s'enroue et s'égosille.

En somme, et pour en finir avec ce coup d'œil préparatoire, si, un beau jour, on amène au temple grec une bande de sauvages, à l'heure du marché quotidien, et si on leur dit : « — Vous êtes dans le pays de la civilisation! » ils

n'en voudront pas croire un traître mot, et partiront assurément d'un éclat de rire au nez de leur cicérone.

Sans compter qu'ils pourront bien se croire un peu moins sauvages que nous.

Qu'est-ce que la. coulisse?

C'est la réunion d'une foule d'individus qui exercent en gros ou en détail les fonctions d'agent de change, sans y être autorisés à aucun titre. Ils montent avec audace sur les épaules du privilège et lui font une rude concurrence , sous ses yeux, à sa barbe, dans le sanctuaire même.

Un arrêt de police correctionnelle trés-expli-

cite a interdit, il y a deux ans, aux coulissiers toute espèce d'opération dans l'intérieur de la Bourse. On a saisi leurs registres; on les a condamnés à de grosses amendes; on a exigé de messieurs les agents qu'ils eussent chacun deux ou trois commis supplémentaires, obligés l'un et l'autre à verser un cautionnement respectable ('). Cette foule de commis nouveaux devaient, au sens des magistrats, servir les anciens clients de la coulisse, et l'empêcher de renaître de ses cendres.

Vain espoir! Elle se porte mieux que jamais.

Chassée du temple, elle s'est mise à opérer tranquillement sous les colonnes du vestibule et du pourtour, à la pluie, au soleil, au vent ou à la neige. Peu lui importe. La prime la réchauffe, une baisse avantageuse la rafraîchit, une bonne liquidation la sèche.

(') Cent mille francs.

Peu à peu, sournoisement, en fine matoise, elle s'est glissée par la porte entr' ouverte, hasardant un pas, puis un autre, cherchant à reconquérir ses anciens privilèges. Bref, elle est à peu prés aujourd'hui réinstallée à son ancienne place, et la preuve c'est que les commis supplémentaires ont disparu.

Conclusion, la coulisse est immortelle.

Du reste, les agents de change ont le plus grand intérêt à ne pas la laisser mourir.

Au sujet de cette anomalie apparente, donnons quelques explications indispensables sur le rôle et l'origine de la coulisse.

Deux heures et demie de marché par jour sont loin de faire face à l'empressement et au caprice des joueurs, non plus qu'aux diverses éventualités qui peuvent à chaque instant surgir en dehors du délai légal, et exercer une plus ou moins forte pression sur la rente ou sur les autres valeurs. La rente est une déité

qu'on n'oublie guère, quand elle s'est logée dans notre âme.

Te irnieiite die, le decedeiite canebat.

Matin et soir, jour et nuit, toujours et toujours, il faut s'occuper d'elle. Or, la coulisse, sorte de parquet ambulant, mobile et constamment prêt à fonctionner, répond à cette ardeur insatiable du jeu. Elle est sans cesse en activité, depuis la clôture de chaque séance, jusqu'à l'heure où le temple grec ouvre, le lendemain, ses portes.

On la désigne également sous le nom de petite Bourse.

Elle se compose d'éléments fort hétérogènes. Vous y trouvez des hommes qui ont autrefois brillé sur la scène du fm-courant et du report officiels, et que des malheurs, c'est-à-dire une ou deux liquidations désastreuses, ont rejetés hors du théâtre de leurs prospérités légales.

Nombre d'anciens agents de change y tiennent le simple carnet de l'intermédiaire, du courtier marron et du parieur.

Nous aurons à revenir plus tard sur ces différents types.

C'est dans la coulisse qu'il faut étudier, si on veut le connaître à fond, ce jeu abstrait et singulier de hausse et de baisse, où l'on ne voit ni cartes ni enjeu, où un seul mot, un signe, une ligne au crayon suffisent pour creuser une tombe ou pour jeter la base d'une fortune énorme. Sauf quelques exceptions de faveur, les partners n'approchent pas du parquet. Ils se trouvent mêlés dans la coulisse aux agents marrons qui opèrent pour eux, et ils ont le grand avantage de les voir travailler, s'assurant ainsi que leurs ordres sont exécutés à la lettre, c'est-à-dire au chiffre. Là est le point scabreux.

Dés l'aurore, — l'aurore parisienne, — c'està-dire dés neuf ou dix heures du matin, la coulisse se réunit soit au passage de l'Opéra, soit

15i LA BOURSE.

le long du boulevard des Italiens, — de la rue Drouot à la rue Le Peletier, — soit au café Leblond, soit dans quelque autre laboratoire convenu.

Il arrive de temps en temps que la police donne la chasse à ce troupeau d'agioteurs. . M. Garlier, d'énergique mémoire, les traquait impitoyablement. Des nuées de sergents de ville s'élançaient à leurs trousses; on les expulsait et on leur fermait l'entrée du passage. M. Piétri continua ces poursuites avec vigueur. Il défendit aux coulissiers toute manœuvre hors de la Bourse, après les heures fixées par les ordonnances.

Mais, dispersés, la veille, sur un point, ceuxci, le lendemain, se reportaient sur un autre.

On a beau leur faire tourner bride, ils reviennent toujours et ne perdent pas une bouchée de la prime. A la moindre rosée d'or, ces gens-là poussent comme des champignons. Toutes les places leur sont bonnes, pourvu que l'agio s'y

développe à l'aise. Ils tiennent leurs assises, dès le matin, soit en plein air, soit groupés autour des tables d'un estaminet, et ils opèrent jusqu'à l'heure de la Bourse.

Alors ils rejoignent le parquet, le devancent au besoin, el dans tous les cas lui survivent.

La petite Bourse dure jusqu'à quatre heures rue Vivienne, pour reprendre au passage, ou ailleurs, ses opérations à peine interrompues par un dîner furtif. Elle les continue jusqu'à onze heures du soir.

Dans la saison des veilles, elle brasse des affaires toute la nuit. L'agiotage pénètre jusqu'au bal de l'Opéra, où il fait dix ou quinze mille, suivant le besoin, sans fausse honte ni faux nez, entre un verre de punch el un domino suspect.

Tout ceci occasionne les écarts énormes, qu'on remarque très -fréquemment entre les cours de fermeture d'une Bourse et ceux d'ouverture de la Bourse du lendemain. Quelque

nouvelle d'importance, quelque on dit, rumeur ou panique, est survenu dans l'intervalle, et tout cela s'est escompté, séance tenante, sur le marché de la coulisse. Le parquet ratifie le mouvement intérimaire et reprend la trame, non où il l'a laissée, mais où les coulissiers la lui rendent.

Dans l'argot expressif du lieu, le côté droit de la Bourse a été estampillé du nom de rue de la Juiverie; le côté opposé se nomme rue des Lombards; les alentours du panier des agents de change la Grève, et enfin le panier lui-même VAhaitoiry parce que c'est là que se font les exécutions.

Chose bonne à noter en passant, le verbe exécuter n'est reçu qu'à la Bourse et sui' la place de la Roquette.

Le t-apis vert,

A Marseille, on ne dit pas la Bourse, on dit la Loge, et à Nantes la Fosse, — désignations qui, au premier coup d'œil, semblent préférables.

J'espère qu'on finira par les adopter.

Si on multiplie les roulettes et les trente et quarante de Hombourg, de Bade, de Wiesbaden par les tripots des quatre parties du monde,

on a la Bourse telle que nous la voyons de nos jours, c'est-à-dire une immense maison de jeu, dont l'unique mérite est de ne pas être clandestine.

Vue du haut de la galerie supérieure de l'édifice, dit M. Mériclet, quart d'agent de change, la corbeille et le parquet, sa seconde enceinte, offrent une ressemblance parfaite avec le jeu de la roulette, à cette différence près que la bille, qui circule et cherche à se caser sur la couleur rouge ou noire, emporte quelques pièces d'or jetées sur le tapis vert, tandis que la bille invisible qui circule autour de la corbeille de la Bourse, dans l'espace de quelques minutes, emporte des millions.

Ouvrez le Code de conmierce, vous y trouverez à l'article 74 :

La Bourse est la réunion qui a lieu sous l'autorité de l'Empereur, de^ commerçants, capitaines de navires, agents de change et courtiers.

Donc, il résulte de cet article même que l'institution a été créée, dans l'origine, exclusivement pour les besoins du commerce; on la destinait à venir en aide au crédit, à favoriser le change et les négociations sur simples titres.

Or, la Bourse fait tout aujourd'hui, excepté des opérations commerciales. Il y a bien un temps fixé pour ce genre d'affaires, de trois à cinq heures ; mais à ce moment-là tout le monde déserte. La véritable Bourse de commerce, chassée par le jeu, n'existe plus aujourd'hui que dans les comptoirs d'escompte, les fabriques et les entrepôts.

N'anticipons pas et procédons par ordre.

Le baptême légal de la Bourse remonte à l'année 1724, en septembre, peu de temps après le désastre de la Compagnie des Indes, la fuite honteuse de Law et la mort du Régent. Elle fut installée à l'hôtel de Nevers, situé à l'extrémité méridionale du Pont-Neuf,

sur remplacement actuel de la rue Dauphine.

Les réunions de ce genre, dit Proudhon, ne sont pas une innovation moderne; elles sont nées avec le négoce même. Sous une appellation ou sous une autre , on en trouve des traces chez les peuples de l'antiquité, les Phéniciens, les Grecs, les Carthaginois, les Romains; ainsi qu'au moyen âge chez les Génois, les Vénitiens, les Hollandais, les Portugais; chez toutes les nations entin qui ont dû leur richesse et leur importance au commerce de mer et aux transactions avec l'étranger.

Au seizième siècle avant Jésus-Christ, il existait à Rome une assemblée de marchands, collegium mercatorum, dans laquelle on peut fort bien voir une Bourse.

En 1304, une ordonnance de Philippe-le- Bel assigne aux opérations de change le pont qui en conserve encore le nom.

C'est à Bruges que la Bourse lut ainsi nom-

mée pour la première fois. La Bourse de Toulouse et celle de Rouen remontent au seizième siècle.

Fermée à Paris sous la Terreur ('), la Bourse rouvrit au Louvre quinze mois après Thermidor (*). On la ferma vers la fm de la même année, pour la réinstaller au mois de janvier suivant dans l'église des Petits-Pères. Elle fut transférée au Palais-Royal par l'empereur Napoléon 1er, et enfin, le 23 mai 1818, sur le terrain des Filles-Saint-Thomas, dans un hangar qui ne pouvait être que provisoire.

Les frais de construction du palais actuel de la rue Vivienne ont été couverts en partie par les souscriptions des commerçants et des agents de change ; le gouvernement et la ville ont payé le surplus. L'inauguration a eu lieu le 6 novembre 1826.

(•) Le 27 juiUet 1793.

(») 10 mai 1795.

160 LA BOL'RSE.

Dans les foires et marchés, on vend et on achète des denrées en nature; il y a livraison matérielle des objets. A la Bourse, rien de pareil : ni marchandises, ni échantillons. Les conventions s'établissent sur des titres, tels que lettres de cfiange, connaissements, actions de chemins de fer y obligations. C'est la sublimation ou quintessence du commerce. Aussi les Juifs ont-ils été les créateurs des Bourses chez les nations modernes.

Nombre d'institutions, sans changer de nom, se transforment et se modifient parfois au point de devenir méconnaissables. C'est à peine si les spéculateurs d'aujourd'hui savent qu'il y a des courtiers de marchandises attachés à la Bourse. Les transactions honnêtes ont diî céder la place à l'agiotage parasite, et le jeu qui était l'exception est devenu la règle. (')

DonC;, le fait est bien avéré, bien authenli-

(') Spéculateur a la Buiime.

que. La Bourse ment à son origine, à son but, à sou utilité.

Le démon du jeu s'y dresse un trône et y règne en maître, narguant avec insolence les reproches de la morale et la menace des lois. Depuis un siècle et demi bientôt, il se rit des entraves qu'on apporte à ses envahissements, et n'en tient nul compte, ainsi que nous avons cru devoir le démontrer tout d'abord par la description de la coulisse et par la peinture de ses mœurs étranges.

Louis XV, en ITS^, défend de la façon la plus expresse, et sous peine de six mille livres d'amende, toutes négociations en dehors de l'hôtel de Nevers et loin des yeux de l'autorité, ce qui n'empêche pas, sous ce règne, les garnis, les cafés et les pensions bourgeoises de se transformer en autant de repaires de spéculations illicites.

En 1787, Louis XVI assemble son conseil pour combattre le fléau. Vains eiTorls!

Quelques années plus tai'd, la Convention, qui n'y allait pas de main morte et qui s'occupait tout à la fois de Bourse et de guillotine, promulgue une loi qui frappe les délinquants des peines les plus dures, savoir : deux années de détention, confiscation des biens, exposition publique du coupable avec un écriteau portant en lettres rouges le mot agioteur. Rien n'y fait. On ne croyait guère, du reste, aux instincts de moralité et de vertu des Conventionnels.

Sous le Consulat, un décret spécial confirme l'application de ces pénalités et ordonne la mise en vigueur de tous les règlements. Le jeu poursuit son cours.

Des ordonnances de police, rendues en 1819 et en 1823, donnent le signal d'une chasse implacable contre les larrons de la Bourse. On les houspille, on les traque, on les emprisonne, — on les traite absolument comme on nous a traité nous-méme pour les avoir combattus; — mais l'antique histoire des têtes de l'hydre se

LA BOLTxSE. 163

renouvelle. Plus on en veut abattre, plus il en repousse.

On arrive ainsi au gouvernement de Juillet, qui se croise les bras en philosophe et regarde faire.

D'où vient cette impuissance des lois et du pouvoir à nous sauver d'un péril social aussi généralement reconnu? Hélas! il faut bien en convenir, les lois châtient et ne moralisent pas ! Le gouvernement résiste, comme résiste le pilote , quand la tempête gronde , c'est-à-dire sans avoir la force de dompter les vagues qui le poussent aux abîmes.

Arrêtez-vous une épidémie en punissant les malades qu'elle a frappés?

11 en est de même de l'agiotage. C'est une épidémie morale. Vous ne la guérirez pas en usant de répression à l'égard de ceux dont le vice gâte la conscience. Il faudrait attaquer le mal dans son germe, et personne n'y songe.

Bien plus, — c'est cruel à dire, — fort peu

164 LA BOlKSE.

d'entre vous croient à reffîcacité du remède .que nous proposons.

L'image du Christ est encore au-dessus de vos têtes; mais les livres irréligieux des encyclopédistes du dernier siècle sont entre vos mains et entre celles de vos enfants. Vous admettez le simulacre ; mais vous ne fécondez pas le principe par l'exemple, et la sanction suprême de votre autorité n'existe plus.

Quand la base est rongée, l'édifice s'écroule.

Faites la grosse voix avec le coupable, menacez-le du gendarme et menacez-le des galères, il se moque de l'un comme des autres. La question pour lui se résume dans le plus ou moins d'adresse dont il donne la preuve Ne vous imaginez pas qu'il se demande intérieurement si tel acte est répréhensible, il cherche avant tout la garantie du secret et la sauvegarde de la ruse.

Vous n'attrapez que les sots, vous ne fouettez que les petits criminels.

Si un agioteur, pris sur le fait, tombe en votre pouvoir, et si vous voulez lui appliquer le châtiment, ses innombrables aflîdés rongent autour de lui le réseau dans lequel vous croyez le tenir. Il vous glisse dans la main à la faveur de sentences contradictoires, et vous êtes obligés de rétablir une jurisprudence par-dessus sa tête.

Les mêmes effets naîtront toujours des mêmes causes.

Tous les habiles vous échappent, tous les Mandrin de l'agiotage narguent vos poursuites ou savent à la longue les rendre inefficaces.

Ils ont poussé la hardiesse, et ils la pousseront encore jusqu'à venir vous demander, à vous les juges, à vous les gardiens de la loi violée par eux, cette Heur de la considération publique, dont le parfum les séduit, et qu'ils veulent jeter sur la senti ne de leur opprobre.

L'impunité met le comble au scandale. Chacun espère obtenir à son tour le quitus insolent de ses turpitudes.

Un entraînement universel, immense, impérieux, plus fort que toutes les législations, précipite les masses dans le sentier défendu. Vous ne pouvez plus châtier personne, parce qu'il faudrait châtier trop de monde. La Bourse est victorieuse, et le tapis vert devient un tapis franc.

Une a.i:iecdote.

Le jeu n'est pas seulement un vice, il dégénère en folie et en vertige, comme a pu l'expérimenter un personnage que tout le monde connaît, au moins de réputation.

C'est un médecin célèbre.

11 vous racontera lui-même, si vous le pressez un peu, l'anecdote que vous allez entendre.

Au moment de la brusque reprise d'aflaires

i68 LA BOURSE.

qui suivit le 4 décembre, et que les héros de la rue Vivienne surent si habilement exploiter, le docteur succomba, comme beaucoup d'autres personnes, à la tentation de jouer à la Bourse. Il sut bientôt de quelle fièvre abrutissante est saisi le spéculateur. C'est une préoccupation perpétuelle, un accaparement de toutes les facultés au profit d'une seule idée, une tension constante de l'esprit vers un but unique.

Bref, c'est une monomanie.

Soûs l'empire de ce vertige, le docteur négligeait sa clientèle.

Jl avait presque cessé toute visite à ses malades, qui ne s'en portaient pas plus mal. Ceux chez lesquels il se rendait, par hasard, étaient surpris de l'aberration bien évidente de cette haute intelligence, absorbée complètement par la pt'ime et le report.

Un jour de liquidation, notre homme est mandé de la part d'un de ses cHents.

Le cas était grave; le malade se trouvait

LA BOURSE. 16d

presque à l'agonie, et le docteur fit atteler précipitamment, donnant l'ordre à son cocher de le conduire chez le moribond.

Mais en route, une crainte entièrement étrangère à la maladie et au patient lui traverse l'imagination.

Il fait toucher à la Bourse, prend des nouvelles du cours, et sort du temple grec plus anxieux, plus préoccupé que jamais.

Arrivé chez son client, le docteur lui tâte le pouls, tire sa montre, s'assied dans un fauteuil et reste ainsi cinq minutes, cinq siècles sans parler, tandis que le moribond, glacé d'angoisse, cherche à lire dans les yeux et sur le front de l'Esculape sa sentence de vie ou de mort.

Enfin, au bout de quelque temps, les lèvres du docteur s'agitent.

— Ça baisse , murmure-t-il tout bas ; ça baisse! murmure-t-il un peu plus haut.

Le malade, donl il semblait toujours interro-

ger le pouls, tressaille douloureusement et Jette un cri de désespoir. On accourt; sa famille inquiète l'interroge, et le pauvre homme répète d'une voix déchirante le fatal arrêt.

— Eh bien, qu'y a-t-il?. .. Après? crie le docteur à l'oreille des assistants stupéfiés. Certainement que ça baisse ! A deux heures, elle était à 76,80...

Le malheureux parlait de la rente !

Il y a double morale à l'histoire : le moribond, scandalisé, furieux, eut une crise salutaire qui éloigna le péril, et l'Esculape perdit cent mille francs.

SeT-^les opérations licites; — marchés au comptant, \'-entes fernnes.

J'ai distingué tout d'abord entre la spéculation permise et celle qui ne l'est pas. Il est bon d'.ijouter avec M. Oscar de Vallée : . C'est l'agiotage qu'il faut poursuivre et non pas le mouvement des capitaux dans de grandes et saines entreprises; ce ne sont pas les industriels honnêtes qu'il faut combattre, ce

sont ceux que La Bruyère a si bien appelés les Manieurs d'argent.

Ils corrompent jusqu'à la spéculation; ils s'enrichissent sans rien faire; ils attirent exclusivement vers le jeu l'or et les consciences; ils créent ce luxe étrange qui déprave tout sans rien embellir.

Le mal qu'ils causent à la société est incalculable, et ils ne lui font aucun bien.

Quoi qu'ils disent, la véritable industrie n'a nul besoin d'eux, à moins qu'elle n'ait besoin de supercheries et de mensonges. Ils n'ajoutent rien au crédit, si ce n'est les éléments impurs que le charlatanisme peut y ajouter. Leurs opérations n'améliorent pas les entreprises, et ce sont leurs manœuvres seules qui font monter et descendre tour à tour, comme dans une machine de prestidigitation le niveau des valeurs.

Ce chapitre ne demande pas de longs développements. A la Bourse, il n'y a que deux sortes d'opérations légales :

l'' Les marchés au comptant.

2o Ceux des marchés à termes que l'on désigne sous le nom de ventes fermes.

Les marchés au comptant n'ont pas besoin d'êtr^ définis. Titres contre espèces, livraison contre paiement, c'est l'A B G du commerce.

On entend par ventes fermes celles oùle vendeur et l'acheteur s'engagent, l'un à livrer les titres à un terme convenu, l'autre à les recevoir contre espèces à la même époque.

Rien de plus honnête que ces opérations. La conscience n'a rien à démêler avec elles, et la loi les autorise.

Opérations illicites : — Ventes et ternne, report et déport.

Mais ni la loi ni la conscience ne permettent les ventes à prime, le report et le déport, trois sortes de manœuvres que nous allons définir et qui constituent l'agiotage.

On appelle ve7ite à prime toute affaire Je Bourse, où l'un des contractants seul est engagé, et où l'autre peut se dédire, en aban-

Il'"' ].A BOURSE.

donnant une prime ou acompte , iju'il a dû préalablement payer. Ainsi l'aelieteur donne cette prime au vendeur pour ne pas être obligé de prendre les titres, ou bien c'est le vendeur qui la paie à l'acheteur pour le contraindre à les recevoir.

Gela s'appelle, dans le langage du lieu, limiter sa perte. Les ventes et les achats de ce genre sont purement fictifs.

Grâce à cette invention charmante, le premier croquant venu peut tripoter sur une grande échelle, absolument comme s'il disposait de capitaux énormes.

Le report consiste à acheter, toujours d'une manière fictive, une certaine quantité de rentes et à les revendre à terme à l'heure même, afin de bénéficier de la plus-value qu'auront les titres à quinze jours ou à un mois de là.

On entend par déport la manœuvre contraire; c'est-à-dire la recherche d'un bénéfice résultant de la différence qui existe entre un cours

plus élevé au comptant et un cours plus bas à terme."

Pertes ou gains, victoires ou désastres, tout se décide à jour fixe, c'est-à-dire aux époques de la liquidation.

N'oublions pas de dire qu'à la Bourse on entend aussi par report une sorte de prêt sur dépôt de titres, à l'usage des joueurs qui espèrent regagner à la liquidation suivante le terrain qu'ils ont perdu. On leur accorde la permission de laisser leur mise sur le tapis vert, moyennant un intérêt modeste, s'élevant à dix ou vingt pour cent, selon les dates de liquidation.

La rente se liquide à la fin de chaque mois.

Quant aux achats et aux ventes d'actions de chemins de fer, ou autres, ils se hquident tous les quinze jours.

Il y a des agences de report qui font produire à leurs capitaux, par des prêts multipliés

du genre de ceux dont nous parlons, deux cent cinquante pour cent d'intérêts annuels. Cette usure colossale s'exerce ouvertement et sans le moindre risque, grâce au croc-en-jambe qu'elle donne à loi du prêt sur gages.

Premier exemple :

Vous avez besoin de cinquante mille francs. On simule un contrat par lequel vous vendez cent actions de cinq cents francs chacune, pour les racheter à l'instant même cinq cent vingtcinq francs, payables à la liquidation suivante. Vous sortez deux mille cinq cents francs de votre portefeuille, vous les donnez au reporteur, et l'affaire est conclue.

Quoi de plus simple? Les chambres correctionnelles n'ont absolument rien à voir à un commerce aussi honnête et aussi lucratif. Ce commerce, Schylock ne l'avait pas deviné. Son ombre en hurle chez Satan.

La simplicité même des opérations du report

fait sauter aux yeux les moins clairvoyants l'iniquité monstrueuse de ce prêt usuraire.

Deuxième exemple :

Entre vos mains se trouvent trois cents actions, sur lesquelles vous avez fait un premier versement de cinquante francs par action. Vous avez besoin d'argent, et vous allez frapper à la caisse d'un reporteur, qui vous remet trente francs sur chacun de vos titres, à la charge par vous de payer un ou deux francs de report par mois et par action, tant que vous les lui laisserez entre les mains.

Dix mois se passent. Un second versement doit s'opérer sur vos actions. Vous manquez toujours d'espèces. Il faut liquider.

Vous avez exactement payé le report.

Mais, comme il vous a été impossible de retirer vos titres, le reporteur se trouve en votre lieu et place.

Il touche par action 50 fr.

Il a perçu pour dix mois de report. 10

Total 60 fr.

Il a déboursé 30 fr.

Donc, il lui reste de boni 30

Sur ces trente francs, ôtons pour l'intérêt de dix mois, à douze pour cent, taux de l'usurier modeste 8 fr.

Il vous revient en bonne conscience. 22 fr.

Vous croyez rentrer dans ces vingt -deux francs, ou du moins dans les vingt francs du surplus de l'action. Point du tout. Votre homme a fait soi-disant un autre report à son usage, et, comme l'opération est consommée, sans recours possible d'aucune espèce, il déclare qu'il n'a rien à vous rendre et garde tout.

Ainsi le misérable a gagné avec vous, en plus de l'intérêt usurairc de douze pour cent, trois cents fois vingt-deux francs, — total six mille six cents francs en dix mois de temps.

LA BOLRSL. 181

Mais aussi pourquoi n'avez-voub pa- dégagé vos titres?

On a pu les vendre un jour de baisse, et qui sait?... Peut-être, si l'on comptait bien, seriezvous encore redevable de quelque petite clioso.

Dans le temple grec, transformé pour vous en théâtre de ruine et de misère, et pour d'autres en théâtre de vol et de rapine, c'est h l'heure du lever du rideau que vous rencontrez la spécialité de publicains qu'on nomme reporteurs. Ils sont là, comme les paysans bretons sur la grève, écoutant avec joie la tempête mugir, suivant du regard votre barque menacée, invoquant l'écueil, épiant le naufrage.

On les trouve à l'affût de tous les sinistres.

ils font la pèche aux actionnaires malheureux. Nécessairement, à une heure ou à une autre, le poisson arrive en abondance.

Troisième exemple :

Le jour de la liquidation sonne j)Our Tao

tionnaire. Il se trouve en présence du reporteur. Alors s'établit le dialogue suivant :

— Quels sont vos besoins?

— Trois mille francs.

— Quelle nature d'actions à consigner?

— Trente actions du chemin de Ter de... — • Combien d'argent versé?

— Deux cents francs. sur chaque action.

— C'est un capital de six mille francs. Vous aurez vos trois mille francs, mais vous allez signer ce bordereau.

— Eh! quoi! dit l'actionnaire, après avoir pris lecture du papier qu'on lui présente, c'est une vente à forfait «jue vous voulez me faire consentir?

— Sans doute.

— Mais il s'agit d'un emprunt et non d'une vente.

— Rassurez- vous. îSi dans un mois vous avez le moyen de me rembourser, vos trente actions vous seront rendues, et nous dédui-

rons seulement à mon piolil lu droit de report.

— Et quel est le chiffre de ce droit de report?

— Pour vous, ce sera deux francs par cent francs, et cela pour un mois. C'est taxé. Vous aurez, en outre, à payer un droit de courtage, s'il faut certifier le transfert à mon profit.

— Quel peut être le montant de ce droit de courtage ?

— Un huitième pour cent à prendre sur la valeur nominale de l'action. (')

— Mais cela est énorme ! J'emprunte ainsi à plus de trente pour cent.

— Je ne dis pas non. C'est à prendre ou à laisser. Nous ne changeons rien à nos habitudes.

— Au moins le bordereau de vente sera-t-il signé en double, une copie pour l'acheteur et l'autre pour le vendeur?

!') Cinq cents francs.

— Ce n'est pas l'usage.

— Quel cynisme ! murmure le pauvre actionnaire, cherchant en vain à se débattre dans ce traquenard.

— Vous comprenez qu'il faut nous prémunir contre une plainte en usure. D'ailleurs, nous avons nos livres spéciaux, et nous les tenons parfaitement à jour.

— Mais, en cas de décès, quel sera le droit de mes héritiers pour retirer les actions contre le remboursement de la somme prêtée , au terme convenu entre nous?

— Et notre probité, la comptez-vous pour rien? s'écrie le reporteur.

Ici l'actionnaire se gratte l'oreille.

Certes^ il est loin d'être convaincu de cette probité merveilleuse; mais il cède à la nécessité, dont la main de fer s'appesantit sur lui.

Le marché s'arrange ; les trente actions sont levées. On signe un bordereau de vente en un seul original, qui porto mensongèrement la

mention du fait double à Paris, et l'argent est compté, sauf la retenue de soixante francs pour droit de report, et sans préjudice du droit de courtage.

Vous connaissez la situation des parties, il est facile d'en prévoir les conséquences.

Au cas où l'emprunteur se trouve dans l'impossibilité de rembourser en temps convenable, il est dépossédé de tout droit à ses actions, représentant pour lui six raille francs de capital versé. Il a reçu à peine deux mille neuf cents francs : bénéfice net pour Schylock trois mille cent francs en trente jours.

Tous les reporteurs réalisent des fortunes énormes avec de fort minces capitaux.

L'usure, harpie hideuse, aux mains sèches et rapaces, est donc installée au seuil de la Bourse. Elle se proclame la providence du joueur.

Un vice ne peut demander secours qu'à un autre vice.

Or, la loi religieuse comme la loi civile, dit une brochure intitulée le Million, s'élève avec vigueur contre l'usure, qu'elle regarde comme un des plus grands abus de l'argent, comme une exploitation criminelle de la misère publique et privée. L'Église a prononcé de nombreuses excommunications contre les usuriers. Cette doctrine, établie par l'accord unanime des conciles, des Pères et des théologiens, n'est que la conséquence nécessaire de l'interprétation naturelle de la loi divine, promulguée par une foule de passages de l'Écriture. Il est facile de voir que, s'il y a une ditlerence entre l'usurier et l'agioteur, elle est toute au désavantage moral et à la condamnation du premier.

L'auteur anonyme du Million raisonne comme saint Chrysostôme.

Mais les juifs de la Bourse et les chrétiens qui les prennent pour modèles ne s'inquiètent ni des docteurs sacrés ni de leurs décisions au point (le vue de la conscience.

LA BULRbt. 18'

La conscience !

Est-ce que vous l'avez jamais vue passer rue Vivienne et franchir le péristyle du temple de Baal?

Texte des lois prohibitives. — Un commissaire cle police et la. Bovirse. — Ses Tonctions. — Le pétrin, de l'agio.

Maintenant que nous avons fait connaître les allures du jeu, donnons une courte analyse des lois diverses qui le proscrivent, et qui ont eu jusqu'ici la prétention d'arrêter sa marche.

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