‹ La bourse et les signes du siècleChapitre 8 sur 33 · CODE PENAL · texte numérisé non relu

CODE PENAL

Les paris qui auront été faits sur la hausse ou sur la baisse des effets publics seront punis des peines portées par l'article 419, c'est-à-dire de l'emprisonnement d'un mois à un an, et d'une amende de cinq cents francs à dix mille francs.

i92 LA BOURSE.

Tel est le texte des lois.

Ces lois sont formelles et positives. Un commissaire de police est attaché spécialement à la Bourse pour en suneiller l'exécution, et chaque jour il les voit enfreindre.

Impossible de constater autre chose qu'un déht universel, une désobéissance effrénée. Verbalisez contre un agioteur, il faudra au même instant verbaliser contre dix mille.

On a laissé grossir le torrent. Il renverse ses digues et frappe la législation d'impuissance.

Mais, diront nos grands philosophes matérialistes, le bien naît du mal. Si la Bourse a des abus, elle a d'inappréciables avantages. Sans elle, nous n'aurions ni les voies ferrées, ni les machines immenses. Elle fait éclore les prodiges de l'industrie moderne.

A chaque minute vous entendez reproduire de semblables argumentations par tous ces boulangers impurs qui brassent la commandite dans le pétrin de l'agio.

Là lermentent les primes, la commission, le courtage, trois pâtes immondes qu'ils stimulent, qu'ils excitent, qu'ils développent par le double levain de l'intrigue et de la fourberie.

On secoue les affaires pour amener la hausse ; on laisse tomber subitement cette enflure factice, et la baisse a lieu.

Si le public se plaint de ces manœuvres, on crie au mensonge; on va même jusqu'à crier à l'ingratitude. Les grands journaux à la dévotion des agioteurs, dit le Million, sont remplis de leurs plaintes. On les entend publier sous mille rubriques diverses qu'ils ont rendu de grands services à l'État. Tous les travaux des mines, des villes, des royaumes, des empires ; les emprunts, les monnaies, l'éclairage — et jusqu'aux vidanges, — les chemins de fer, les pompes funèbres, la bienfaisance officielle, que sais-je? tout a passé par leurs mains. Et pas une voix, dans cette troupe de Ratons, qui, pour traiter leurs affaires particulières, sont

néanmoins doués en général d'une certaine dose de bon sens, pas une voix, dis-je, ne leur jette ces mots au visage :

— Eh! de quoi vous plaignez-vous? De courtiers besogneux, vous êtes devenus dix fois millionnaires. Quel désintéressement!

Dans un appendice à son livre qui a pour titre Boutades poétiques, M. Alphonse Brussaut donne en ces termes la description de l'agiotage :

Il spécule aujourd'hui sur la confiance, demain sur la terreur; il ne provoque de fréquentes et rapides fluctuations financières que pour en écumer les épaves; il se met à la poursuite de toute entreprise nouvelle pour la pousser aux exagérations, an désordre, à l'eau trouble, où s'opèrent plus à l'aise les grands coups de filet de Bourse. C'est le génie du gain multiplié et spontané, c'est l'électricité financière. Mais ce brûlant génie, ce vampire de la cupidité, ne s'acharne à tout ce qui peut avoir

LA BOURSE. I^r.

de l'or dans les veines que pour le sucer et en rendre gorge au vice et à l'orgie.

Et vous regardez cela comme un mal nécessaire, messieurs les philosophes de la finance?

Vous osez soutenir que l'industrie, dans son large mouvement civilisateur, a besoin du ressort de la fraude et du levier du mensonge? Vous affirmez sans rougir que certains hommes ont le droit d'écrémer avec audace les grandes entreprises d'intérêt pubhc et de leur faire suer l'or avant la lettre , au détriment des spéculateurs retardataires ou des spéculateurs niais?

Non, Messieurs.

On n'admet pas que vous coupiez le blé en herbe et que vous escomptiez à votre profit l'espérance de tous. Il vous est interdit de vendre le présent en viager pour déshériter l'avenir.

Dans une opération loyale, tout le bénéfice ne doit pas être pour les uns et toute la perte pour les autres.

La lièvre n'a jamais été la santé, le vol n'engendre pas le progrès.

Permettez-nous de croire que l'industrie se développerait mieux et recevrait une impulsion plus grandiose et plus certaine, si vous ne l'empêchiez pas de s'asseoir sur la seule base qu'elle aime à choisir, la probité.

Mot vide de sens, n'est-il pas vrai, Messieurs?

Il faudra longtemps, bien longtemps, pour que le moraliste puisse l'écrire dans votre dictionnaire, et, d'ici là, vous continuerez votre ignoble partie.

Les timbres de la Bourse ont sonné l'ouverture : La horde impétueuse, avide de pâture, Dans les contorsions d'un \ertige infernal, S'entasse pêle-mêle au balustre fatal.

Les prêtres du crédit, maîtres du sanctuaire Où s'exploite la foi du simple actionnaire. Vont accomplir entre eux, par un secret accord, Leurs mystères impurs de prime et de report. Tandis que les huissiers, harcelés dans les bandes. Lancent leurs papillons d'offres et de demandes.

On se croise, on se heurte, on trépigne, on rugit, Et d'un bruit d'Océan rédifice mugit !

Les parieurs, saisis d'angoisses frénétiques, Hurlent en s' agitant par bonds apoplectiques, Échangeant du regard, de la voix, de la main, Des signes et des cris qui n'ont plus rien d'humain. (•)

La peinture est fidèle.

Ceux qui entrent là viennent pour acheter ou pour vendre : acheter sans avoir les fonds nécessaires au paiement, vendre sans posséder les titres et sans être sûrs de les livrer.

Mais les agents de change, direz-vous, doivent être les premières victimes de ces manœuvres.

Pas précisément. Ces officiers publics ont soin d'avoir en caisse une couverture, c'est-àdire le dépôt d'une somme appartenant au joueur, et qui représente d'une manière approximative les pertes que celui-ci peut faire. Sans doute il advient que, dans le feu de la

(*) Boutades poétiques.

108 LA ROTTRSE.

partie, on saute par-dessus les bornes prescrites; la couverture est dépassée par une hausse exhorbitante, ou bien elle est absorbée, et au delà, par une baisse trop brusque. Alors toutes les différences ne sont pas intégralement payées, et l'agent est responsable. Mais il se retire sur la quantité des opérations et sur le nombre des partners. Comme on le verra plus tard, il réalise encore d'assez confortables bénéfices.

On devine, du reste, que les petits joueurs ne sont là que pour alimenter le tapis.

Vous leur faites, seigneur, En les croquant, beaucoup d'honneur.

"Vive la. prime

On peut définir la cmdisse; mais le sens de la 'prime est multiple. Il n'y a pas d'explication satisfaisante à ce mot tout à la fois rempli de ténèbres et de lumière, mot cabalistique, dont l'effet le plus certain est de produire les contrastes, et au bout duquel on voit, indifféremment et sans cause plausible, éclater l'opulence ou s'effiloquer le haillon.

'lOO LA BOURSE.

La prime, dit VArge7U, c'est le miroir aux alouettes, le filet, la glu, le sifflet, la grosse caisse, la grosse affaire.

Saluez, honnêtes commerçants, bourgeois du Marais, épiciers de la rue Saint-Denis, qui gagnez doucement, bêtement, machinalement votre vie à vendre des pruneaux et du sucre au fond de vos boutiques!

A genoux, ouvriers stupides, qui usez vos mains à creuser la terre, à porter des moellons, à tirer le soufflet dans la forge, à battre Tenclume, à faire marcher la machine!

Et vous, pauvres diables, qui cherchez dans les livres une science qui vous servira bien peu dans le monde, passez les jours, passez les nuits : vous ne pourrez nouer les deux bouts !

Si le hasard vous favorise, vous aurez peutêtre le nécessaire , mais il faudra toujours compter et craindre la détresse du lendemain.

Courage, talent, génie, belle affaire !

Prenez du mobilier, des petites voitures, quelques autrichiens...

Et que la prime vous soit propice !

Des annonces, des mots, des articles et des promesses, — des promesses, des articles, des mots et des annonces, voilà tout bonnement les armes que l'agioteur manie, depuis qu'on met tout en actions, — tout, sauf la morale.

Les braves gens qui ont des fonds disponibles ne demandent rien de plus.

Ils se laissent toujours prendre aux mêmes trucs; ils répondent en masse à l'appel des Barnum de l'agiotage, les uns au bon moment, quand on a bien gonflé l'affaire et que la prime est belle; d'autres à l'heure du désastre, quand un coup d'épingle crève le ballon , et qu'il tombe sans parachute au milieu des pauvres diables qui ont construit la nacelle, fourni le gaz et payé les cordages.

Le joxx de bascule.

Derrière les petits joueurs sont les oiseaux de proie, les monstres voraces, les cétacés énormes qui, dans ce vaste océan de l'agio, gobent les harengs par milliers.

Ce n'est pas ici un simple jeu de hasard, où on laisse à la chance et au bonheur de libres allures. Les dés sont pipés. Il y a moyen de se donner les atouts. On peut tricher impunément

et tendre à l'adversaire des embûches, dans lesquelles il donne presque toujours tête baissée. Par-dessus la table de jeu, l'escroquerie et le monopole se tendent la main.

Nous citons de nouveau quelques exemples et nous laissons parler Proudhon.

Un ministre, dont la fortune personnelle se compose de cinquante mille livres de rente en placements sur l'Etat, sait, de source certaine, qu'il existe entre le gouvernement dont il fait partie et une puissance étrangère telle difficulté diplomatique de laquelle sortira infailliblement une déclaration de guerre. 11 met sa fortune à l'abri en vendant à quatre-vingt-douze ses rentes, qu'il sait devoir descendre dans cinq ou six semaines à quatre-vingt-cinq. Un pareil acte de la part d'un ministre est une lâcheté, une désertion. Il fait plus: non content de sauver par une félonie ses propres capitaux, il joue à la baisse sous le couvert impénétrable d'un agent de change, et réalise en quinze jours

plusieurs millions. C'est un vol commis de nuit, en maison habitée, avec préméditation et guet-apens. Mais le secret de l'agent de change lui est assuré, et puis, comme dit Gilbert:

Il est puissant, les lois ont ignoré son crime !

Voici un autre exemple.

Le gouvernement met eu adjudication le chemin de fer de Paris à ***. Plusieurs sociétés se présentent en concurrence pour obtenir cette concession. Au lieu de soumissionner au rabais, elles conviennent, la veille des enchères, de ne déposer entre elles toutes qu'une seule soumission et de se partager, le lendemain, les actions. Elles obtiennent ainsi un bail de fjualre-vingl-dix-neuf ans, quand par une concurrence sincère il aurait pu n'être nue de cinquante. Aux termes de la loi, c'est une

coalition. Dans le monde honnête, on nomme cela spéculation.

Mais ce n'est pas tout.

D'après les études publiées par les journaux, le rendement de ce chemin devra être aux moins de dix à quinze pour cent. Les actions s'élèvent aussitôt de cinq cents francs à mille francs. Les premiers souscripteurs vendent et réalisent. Or, l'expérience démontre ensuite que le rendement de la voie n'est que de sept et demi pour cent. Les actions tombent de initie à six cent cinquante francs : différence i|uatre cent cinquante francs par action qu'empochent les fondateurs et premiers actionnaires. (')

11 y a mieux encore. Ecoutez. ,.

Un monsieur de première force en industrialisme crie tout à coup sur les toits qu'on a découvert une mine précieuse, d'argent, de

(') SpécKhiteur à la Bourse, pages 12 et suivantes.

cuivre, de zinc ou de houille, peu importe. 11 glisse à l'oreille d'un ingénieur celte phrase peu délicate :

— Part à deux !

L'ingénieur se transporte sur le terrain de la mine, dresse un rapport splendide oij rayonnent les plus opulentes promesses, et tout aussitôt la commandite déploie ses ailes.

Un conseil d'administration s'installe ; on donne la liste de ses membres, et le public émerveillé d'y voir le nom de personnages très-nobles et très-connus, prend une haute idée de l'alïaire. Une requête en bonne forme est adressée à qui de droit pour obtenir la concession. Les bureaux, trompés ou séduits, donnent unPavis favorable; le décret se signe ; le journalisme payé grassement sonne la fanfare, et les écus arrivent.

Très-bien !

Ces bons actionnaires versent leurs fonds ; ils reçoivent des titres en échange.

Mais, — ô malheur! — on n'avait pas l»ien étudié la mine. Au premier coup de pioche, toutes les illusions s'envolent : belles apparences à la surface, rien au-dessous.

Pouvait-on prévoir ce déplorable résultat ?

Les journaux chantent la palinodie. En ce monde, on se trompe quelquefois, errare hurnanum est ; l'adage est vieux et rebattu ; n'importe, il produit toujours son etYet. D'ailleurs, on s'arrangera pour que la perte soit aussi restreinte que possible.

Convocation des actionnaires , jérémiades , scènes macairiennes.

On propose, en gémissant sur sa propre ruine, un dividende dérisoire, mais beaucoup trop lourd encore pour l'administration". Sept ou huit mille benêts, endoctrinés par quinze ou vingt filous, s'attendrissent et se résignent. Ils apposent leur signature au bas du bordereau qu'on leur présente, trop heureux encore de tirer i)ied ou aile de cette lâcheuse opéra-

tion, i)uis tout est dit. L'escamotatife est consommé.

Ne craignez pas que les voleurs se dénoncent.

A Paris, le métier d'abus de confiance

S'exerce en plein soleil, en face de la France.

La presse chaque jour vend à des imposteurs

Ces publications de programmes menteurs,

De prospectus géants, brandons de propagande

Qui font briller l'appât d'un pompeux dividende,

Lançant impunément leurs ballons productifs

Sur des capitaux creux et des titres fictifs,

Jusqu'au jour où survient l'avalanche effrayante

Des Docks Napoléon ou de la Prévoyante !

Et sur quels malheureux le nouveau flibustier

Prend-il les revenus de son hardi métier?

Sur le pauvre ouvrier dont les économies

Vont fournir une goutte à ces flots d'infamies ;

Sur le naïf bourgeois qui, formant le projet

D'augmenter d'un seul coup son modeste budget.

Joue en secret le bien de toute sa famille,

L'avenir de sou fils et la dot de sa fiUe ;

Et qui trahi, volé, sans espoir, sans recours,

Par la corde ou le plomb met un terme à ses jours. (')

Dans l'enceinte de la Bourse, en termes d'a- (') Boutades poétiques.

giotage, hausse des fonds publics signifie pivspérité, et baisse veut dire mauvais état des affaii^es : signification blessante pour le pouvoir, thermomètre honteux qui doit lui causer, dans certaines conjonctures , de si profonds dégoûts, qu'on se demande comment il ne le brise pas sans miséricorde.

Hausse et baisse, voilà donc sur quoi le jeu s'exerce.

Les uns cherchent à faire monter la bascule, les autres cherchent à la faire descendre, selon qu'ils trouvent leur intérêt au mouvement d'en haut ou au mouvement d'en bas. •

Tous ces hommes excités par l'instinct cupide usentde procédés ignobles, de fraudes ténébreuses, de tactiques perverses, de charlatanisme et de ruse, afin que la prospérité, s'ils jouent i'i la baisse, ne produise pas la hausse, et, réciproquement, pour que le mauvais état des affaires ne fasse pas descendre la bascule, si leur égoïsme impie a besoin du mouvement ascensionnel.

De là les fausses rumeurs, les sourdes intrigues, les traquenards tendus, les expédients criminels de tout genre.

On s'explique ainsi comment la Bourse prend le deuil quand sonne une heure illustre pour la France, et comment une catastrophe nationale semhle pour elle un triomphe. Qu'importe à tx)us ces gens-là l'honneur ou la honte du drapeau, les joies ou les tristesses de la patrie?

Au besoin, ils soufflettent la gloire, quand ils peuvent lui faire verser des larmes d'or.

La.giota.ge hors de la. Bourse.

Ce n'est pas seulement au temple grec que l'agiotage fait élection de domicile. Partout, il étend sa lèpre ignoble.

Dans ces derniers temps, sur la place commerciale du Hawe, une cargaison de balles de coton a été vendue et revendue cinquante ou soixante fois, avant que le navire qui l'apportait fut même signalé dans la rade.

i214 LA BOURSE.

Un autre chargement de coton, changeant tous les jours d'acquéreur, sans être jamais livré, a dû faire douze ou quinze fois le trajet du Havre à Liverpoolet de Liverpool au Havre.

L'agiotage seul, aux époques de misère publique, peut donner ce scandale.

Il double le prix d'une marchandise attendue, rend les métiers inactifs et enlève le dernier morceau de pain de la bouche de l'artisan.

Tous les jours, à Paris, les entrepreneurs de démolitions se coalisent, comme les sociétés de chemin de fer, et annulent absolument l'effet des enchères publiques. Ils se partagent, après l'adjudication, le bénéfice de cette coalition frauduleuse. Les tribunaux ont condamné plusieurs de ces individus, parmi lesquels figurait un millionnaire.

Mais que de malversations de ce genre restent impunies !

On a vu des crieurs, dans les ventes opérées sous kl tululle des lois, s'entendre avec les

marchands revendeurs, et , moyennant forte remise, leur adjuger les objets à moitié prix.

En août 1856, le procès Gautherot a révélé un de ces faits monstrueux.

Le désordre est poussé si loin que le Constitutionnel lui-même a cru devoir flétrir énergiquement ces vols, aussi coupables, dit-il, que les vols commis à main armée sur les grandes routes.

Est-ce que le Constitutionnel trouve les affaires de Bourse moins coupables ?

Ne touchez joas au lingot.

S'il est une passion qui enlève à l'homme le sens moral, c'est évidemment la passion du jeu. On a dit qu'elle était fille de la double perversité de l'esprit et du cœur.

J'ajoute que le jeu est incompatible avec toute vertu. Son abord seul corrompt les sentiments purs et les dégrade.

C'est ainsi qu'il est parvenu à faire un vice

fie l'espérance , en plaçant le lint avant les moyens, la récompense avant le mérite, le succès avant l'effort. 11 renverse les lois providentielles, il tue les facultés, il supprime la conscience, il flétrit jusqu'à la nature physique.

Les autres passions font bouillonner le sang ; le jeu le glace dans les veines et ne remue que la bile.

— Que veux-tu?

— Je veux de l'or et des plaisirs sans travail.

— Tu les auras; mais en échange que vastu me donner?

— Je te donnerai mon âme !

Il semble qu'un dialogue de ce genre ait eu lieu entre le joueur et Satan. Judas qui a vendu le Christ pour trente deniers, Deutz qui a livré la fille des rois pour un million devaient être des joueurs.

Parlez à ces gens-là de délicatesse, de probité, de devoir, de patriotisme, de respect de

LA BOURSE. ii9

soi-même et de respect d'autrui, vous les verrez dédaigneusement sourire.

Mais riionorabilité, direz-vous, on doit pourtant chercher à l'obtenir?

— L'honorabihté, c'est l'or!

Mais l'exemple , mais l'ordre public , mais tous les sentiments qui sont la sauvegarde d'un peuple ?

— C'est l'or!

Vous n'obtenez pas d'autre réponse. Chez eux l'esprit de justice et l'esprit de droiture sont complètement effacés. Quand on leur montre le péril social qu'ils font naître, ils haussent les épaules. Quand on veut mettre obstacle à leurs manœuvres impudentes, ils s'irritent. Vous les voyez défendre leur turpitude comme d'autres défendraient un droit imprescriptible, un privilège sacré.

Touchez à ce domaine d'infamie, leur colère ne vous laissera plus ni repos ni trêve.

Et la preuve, c'est que les inimitiés violentes

qui se sont exercées contre l'auteur de ce livre ont pris naissance le jour même où il a eu l'audace de porter la main sur le veau d'or.

Grands-prêtres du culte, fidèles innombrables de cette religion d'opprobre, journalistes vendus à la scandaleuse prédication de ses dogmes, tous se sont levés à l'envi l'un de l'autre pour lui jeter la pierre.

Un orage immense a éclaté sur sa tête, et, des fondements à la voûte, on a senti le temple frémir. Creusant autour de l'idole un fossé bourbeux, les ennemis de l'imprudent révélateur n'ont pas craint de mettre le pied dans la fange pour l'éclabousser et le salir de toutes les immondices de la haine et du mensonge : rage aveugle, qui fut à la fois sa justification et leur perte.

Car, en France, les échos de la conscience et de l'honneur ne sommeillent jamais.

Poussez un cri d'indiunation sincère, vous pouvez être sûr qu'il se reproduira presque

instantanément d'un bout à l'autre du territoire. De tous côtés on a vu paraître des livres, des brochures, des articles contre l'agiotage. Aujourd'hui la grande presse vénale est aux abois. Elle est traquée par le sentiment public. On l'accule dans sa bauge.

Vous voyez bien qu'il fallait frapper fort.

Ce n'est pas à l'heure du danger qu'on atténue la puissance des coups. Avec des remèdes anodins, impossible d'extirper un niai rebelle. On ne tue pas un sanglier avec du plomb de lièvre.

Seulement, condamner un homme pour délit de chasse, quand il est reconnu qu'il ne poursuit qu'un animal dangereux , est un acte de rigueur aveugle dont on a tôl ou tard à se repentir. Plutôt que d'écraser inconsidérément l'écrivain qui dénonce les crimes de l'agio , si on lui permettait de prouver la justice de ses attaques , on réprimerait la fraude en temps opportun, un ne permettrait pas au

boursier d'accomplir en quelque sorte son œuvre inique sous la sauvegarde des lois, et, par le fait même, on sauverait des milliers de familles de la ruine et du désespoir.

A bon entendeur, salut.

Floueur^s et floués.

On a vu par ce qui précède que les boursiers se divisent en deux classes distinctes : les habiles et les mais, les fripons et les dupes, ainsi que l'explique à merveille la tirade connue de Ponsard :

Oui, les joueurs y sont partagés en deux corps, Les faibles dans un camp, et dans l'autre les forts. GrAce aux gros bataillons qu'ils tirent de leur caisse,

Ceux-ci font à leur choix ou la hausse ou la baisse ; Si bien que l'un des camps étant maître du cours, Toujours gagne pendant que l'autre perd toujours. A ce duel inégal joins l'œuvre des habiles : Les uns ont su d'abord les nouvelles utiles ; Les autres, inventant et semant de faux bruits, De la frayeur publique ont recueilh les fruits; D'autres, par les appâts d'un dividende énorme. Haussent les actions d'une entreprise informe. Puis les laissent aux yeux d'acquéreurs stupéfaits. Retomber à zéro dès qu'ils s'en sont défaits. Et dis si les maisons par les Grecs fréquentées Ont employé jamais cartes plus biseautées !

C'est là, sur ce terrain semé d'embûches et de précipices qu'une foule absurde s'engage; c'est dans ce gouffre que viennent s'engloutir les fortunes transmises aux fils par les pères, le fruit précieux du labeur, le pain des familles, les ressources amassées par l'économie, par la patience, par le dévouement.

Le délire du jeu s'empare des cerveaux les plus calmer>.

Partout l'illusion fait miroiter ses facettes trompeuses. On oublie la sagesse, on oublie la

prudence, on joue le présent el l'avenir sur un coup de dés, et la fièvre ne cesse qu'à l'annonce du désastre.

Alors tout est perdu, même l'honneur.

Il faut appuyer ici nos paroles des témoignages irrécusables que fournissent les hommes spéciaux.

Le marché de la Bourse est d'autant plus périlleux, dit M. Mériclet, qu'il y a de grands faiseurs qui sont, pour ainsi dire, les maîtres de la hausse ou de la baisse. Dès qu'ils ont compris que la hausse a atteint son point culminant, ils jettent des masses de rente sur la place et déconcertent la spéculation. Alors, de tous les points de l'horizon, arrivent des nouvelles qui troublent les esprits. Ces provocations à la baisse réussissent d'autant mieux que le grand nomljre de valeurs flottantes prêle facilement à écraser les cours et à exploiter les inquiétudes. Le joueur à découvert est infailliblement perdu. Il a contre lui la mauvaise

5*2^» LA BOIKSE.

oxécution des onlres, les reports onéreux, le courtage, la nécessité de réaliser un bénéfice modique, et la difficulté d'échapper à des reprises violentes ou à des baisses énormes.

Est-ce clair?

Des écrivains compétents signalent chaque jour le péril, et l'on ne s'explique pas, en vérité, cette folie du jeu. qui persiste à courir sans cesse, et quoi qu'on dise, après une seule chance favorable perdue au sein du tourbillon de mille chances fatales.

Semez de la graine de niais, dit le proverbe, il poussera des actionnaires.

Une avidité doublée de sottise, voilà ce qu'on exploite, et ce qu'on exploitera longtemps encore, si des lois en désuétude et des règlements endormis continuent de laisser le champ Ubre au désordre.

Mettez les tulipes en action, comme on faisait jadis à Amsterdam, el vous trouverez des individus qui joueront sur les tulipes.

Annoncez que les montagnes de la lune renferment des mines de diamant , créez une commandite pour l'exploitation de ces mines, et les badauds s'empresseront d'apporter leur mise.

Or, cette foule imbécile, qui agioterait au besoin sur le nuage qui fuit et sur le vent qui souffle, comprendra nécessairement un jour ou l'autre que sa confiance manque de base, et le crédit exagéré dans ses plus folles limites s'affaissera tout à coup comme un baquet de crème fouettée.

Rappelez-vous les actions de Law et les assignats de 1796.

On raconte que, sous Kaoul II, duc de Normandie, des bracelets d'or demeurèrent pendant trois ans suspendus à un chêne, sans que personne s'avisât d'y toucher. 11 ne faudrait pas se risquer à suspendre de pareilles choses dans le temple de la rue Vivienne ; elles n'y resteraient pas trois minutes, à moins que personne ne les vît.

A la Bourse, comme partout, rien n'est plus instructif que l'exemple.

Les niais finissent par connaître les roueries de l'endroit; les dupes ouvrent les yeux, et tout le monde devient filou.

Jugez de l'aspect de la caverne.

Excitées par la frénésie du jeu, les hardiesses du vol se développent dans une proportion terrible.

Des subalternes, témoins des grands coups de leurs chefs, se disent qu'en pillant les caisses qui leur sont confiées, ils ne sont, après tout, ni plus ni moins prévaricateurs que leurs nobles patrons, et, ce qu'il y a de plus triste, pendant que ces misérables s'absolvent dans leur conscience, le public n'est pas loin de leur appliquer le bénéfice des circonstances atténuantes. (') ^

La Gazette des tribunaux enregistre à clia-

(•) Préface du Spéculateur a la Bourse.

LA BoinsE. -229

que instant quelque nouvel exploit «le ce genre.

Un jour la scène de vol se passe à Paris, un autre jour elle se passe en province. Hier, c'était le gérant du sous-comptoir des denrées coloniales qui détournait à son profit les tonds de l'entreprise ; demain, ce sera le caissier d'une succursale de la Banque, dont le départ laissera quatre cent mille francs de déficit; et, la semaine d'après, le chemin de fer du Nord s'apercevra qu'une main indélicate a dénoué les liasses d'actions appartenant à M. de Rothschild.

Quand ou prend des million?, on n'en saurait trop prendre 1

Ce serait à n'en plus tinir, s'il fallait compléter ici la liste de tous les Carpentier de l'époque.

Les annales du jeu de Bourse contiennent bien d'autres histoires, plus ignoble l'une, plus

iiinoble l'autre. Si l'on quitte les hautes régions de la finance pour descendre plus bas, on trouve les mêmes instincts avides, le même désir effréné de s'enrichir, la inèrae tentation de risquer sur le tapis vert ce qu'on possède soimême ou ce qu'on vole au prochain.

Les agioteurs se recrutent aujourd'hui dans toutes les classes.

Des portiers, des domestiques, dje malheureux artisans veulent être actionnaires à leur tour, et ce ne sont pas les meilleures opérations qu'ils choisissent, grâce aux fripons du lieu, toujours pr^ts à leur tendre des pièges et à exploiter leur inexpérience.

^ On a si bien senti le mal, que, dans l'unique bul d'arrêter le peuple sur cette pente funeste, on a cru sage d'établir, pendant quelques mois, aux portes de la Bourse, le tourniquet et le droit d'entrée.

Vingt sous, i)oui les deu\ tiers des joueurs, sont devenus un olistacle réel, — vingt sous!

Tirez la conclusion morale de ce l'ait incroyable.

Etre réduit à ne plus opérer sur des centaines de mille francs, parce qu'on n'a pas vingt sous, parce que l'absence d'une faible pièce de monnaie vous ferait faute et vous empêcherait de dîner peut-être, — y a-l-il une satire plus sanglante de l'agiotage que ce vide significatif dans la poche de ses héros, brusquement révélé par une simple ordonnance de pohce?

Les Scapins de la petite Bourse et les Bohèmes du report poussèrent les hauts cris.

On supprima le tourniquet.

Tours des? Sca.piii«.

C'est une bande avec laquelle il faut compter.

Ils se tiennent au bout de la salle, de l'autre côté de la coi'beille. A leur physionomie, on les reconnaît aisément pour des juil's. Plusieurs sont encore très-jeunes, dit l'auteur de V Argent; mais ils justifient une fois de plus le mot de Corneille :

La valeur n'attend pa^ le iiiuiilirc des aimées.

:23i LA uouRSt:.

Messieurs les Scapins foniieiil ce qu'on appelle la petite coulisse.

De quoi s'occupent-ils? des actions discréditées, et en général de toutes les mauvaises valeurs. Ils négocient les Mouzaïa, la Gastronomie, etc., etc.

Si la probité venait habiter la terre, la petite coulisse serait sans contredit le dernier endroit qu'elle choisirait pour s'y fixer.

La clientèle des Scapins se compose de braves gens qui, à force de travail et d'économie, ont amassé quelques sous. N'étant pas assez riches pour s'adresser à un agent de change, ils vont se jeter dans les bras d'un escroc.

Un exemple entre mille de la coquinerie de ces messieurs.

On annonce une émission prochaine de titres définitifs, n'importe de quelle compagnie. Voici la manœuvre audacieuse et coupable qu'ils emploient pour se procurer à bon marché ces litres, dont ils ont vendu des milliers à décuu-

vert, livrables, soit à leur émission, soit lin du mois.

Secondés par des aboyeiirs à gage, et se donnant mutuellement la réplique, nos filous erient à tue-tête.

— Je vends cinquante!

— Qui prend à quarante-six?

— Qui veut à quarante?

A l'instant même , un grand nombre de marchés se trouvent réalisés de compère à compère. On conçoit que ces marchés sont purement iictifs. Le vendeur ne livre pas, et l'acheteur n'a garde de réclamer la livraison.

Ils sont l'un et l'autre courtiers du même tripot.

Cette manœuvre exécutée avec beaucouj) d'ensemble, après plusieurs répétitions dans un local ad hoc, a pour résultat inévitable de frapper d'une espèce de panique les porteurs d'actions mal renseignés ou pusillanimes, qui se

236 LA BUUHSk,.

hâtent de livrer leurs titres dans la crciinte d'une dépréciation plus grande.

Et le tour est fait !

Quand, par hasard, ces oiVres mensongères tombent dans l'oreille de capitalistes sérieux et éclairés, et que ceux-ci, prenant les tricheurs au mot, exigent, billets de banque en main, la réalisation du marché, les scapins s'exécutent d'assez bonne grâce, et ils tirent parti de ce sacrifice pour amorcer et dépouiller de nouvelles dupes.

Souvent même ils poussent l'impudence jus- ({u'à lutter avec le parquet, en offrant à plus bas prix que lui.

Voilà les scandales et les désordres de la Bourse. Elle se préoccupe uniquement de la question matérielle, remplissant son rôle sans dignité, sans grandeur, sans initiative, sans largeur de vues, sans prévoyance.

Qu'on aimouce un emprunt, la rente baissera, beaucoup HKjins [)arcc que c'est une nouvelle

charge ajoutée à toutes celles qui nous grèvent, que parce qu'on vend tout simplement la rente pour participer au nouvel emprunt avec primes et faire curée de nos misères. Mais que l'emprunt soit ajourné, ne fut-ce que de trois mois, aussitôt la rente se raffermit et la hausse reprend.

Trois mois, c'est la fin du monde. Le boursier ne voit que sa liquidation; et après, le déluge!

Essayez de parler de logique et de finances bien réglées à des Colbert de cette espèce. Ils s'alarment, si on touche au moindre impôt antipopulaire et tout grouillant de révolutions futures; mais, en revanche, ils battent des mains et poussent aux nues les valeurs, si on augmente l'effectif de notre armée de quelque cent mille baïonnettes.

A la Bourse, tout est bien qui finit mal.

Portrait des Bohèmes.

Le groupe des Bohèmes n'est pas moins curieux à étudier que celui des Scapins.

Ils forment une sorte de corps d'armée, «jui s'agite et manœuvre du boulevard au Palais- Royal, dans le circuit profond et dangereux dont la Bourse occupe le centre.

C'est là qu'on rencontre tous les millionnaires en expectative.

Un aperçu de leur genre de vie, de leurs lia-

bitudes, du but qu'ils poursuivent, des moyens spéciaux qu'ils emploient éclairerait à coup sur d'une lumière inattendue l'honorabilité des hauts barons sortis de leurs rangs. ,Car, il ne faut pas s'y tromper, les grands - prêtres du veau d'or, dont la foule répète les noms ; les banquiers opulents qui barrent les avenues de la renommée avec leur ventre truffé de sottise et d'orgueil , les maréchaux du million , les vautours de la prime, — tous, à peu d'exceptions prés, ont servi simples soldats dans les rangs de cette obscure Bohême.

Et voilà pourquoi la vindicte publique voue au ridicule ces types vulgaires, lorsqu'ils osent prendre les allures insolentes du parvenu.

Voilà pourquoi le jeune duc de G*", modèle parfait d'élégance aristocratique, indigné d'entendre un de nos boursiers enrichis vanter outre mesure le pouvoir de l'argent et placer sur la même ligne la noblesse et la finance, l'interrompit tout à coup pour lui dire :

— Tenez, Monsieur, il y a cinq choses que vous et vos pareils ne pourrez jamais ni faire, ni même apprendre : monter à cheval, faire des armes, chausser des bottes fines, saluer sans ôter votre chapeau et ganter le numéro sept !

MoUère, ce grand redresseur de torts, eut la faiblesse de ménager les agioteurs de son siècle, cédant aux insinuations, peut-être aux ordres de Colbert, qui avait besoin d'eux et les tenait en laisse. Mais, après Molière , Lesage burina sur le vif son immortel Turcaret. Le théâtre s'empara de ces physionomies outrecuidantes, et les financiers devinrent un de ses emplois ordinaires.

Or, je n'admets pas que l'égalité moderne décrète l'inviolabilité des fils de Plutus.

Car évidemment ils sont plus ridicules que leurs devanciers; leur origine et leurs antécédents sont plus ignobles. Comme eux et plus qu'eux ils scandalisent la multitude par leurs

mœurs extravagantes ; ils insultent par leur luxe et par leur stupide orgueil au travail probe et à toutes les vertus modestes. Donc, ils sont plus que jamais justiciables du moraliste et du critique.

Il y a Bohèmes et Bohèmes, comme il y a fagots et fagots.

Ainsi, par exemple, il serait impossible de confondre, même extérieurement, un Bohême de la Bourse avec un Bohême de l'art et de la littérature.

Celui-ci affecte une insouciance profonde pour les soins matériels de l'enveloppe.

Le premier, au contraire, est d'une minutie extrême pour les moindres détails du costume. 11 sait établir avec un art exquis l'inclinaison du chapeau, les enchevêtrements de la cravate; il vous éblouit par les feux de son épingle en vrai stras et par les reflets de sa chaussure vernie. Pour peu que sa face réussisse à dépouiller cette expression indélébile que moulent

LA BOURSE. -li'.i

l'inintelligence et les passions mauvaises, il ressemble à ce que les blanchisseuses appelléSftt un homme distingué.

Comme le Bohême de la plume ou du pinceau, le Bohême de l'agiotage ne sait jamais la veille où et comment il dînera le lendemain.

Mais il dînera, soyez-en sûr, à la gargote ou au tripot.

Joueur par essence, il est fort bien renseigné sur la cote des petites valeurs industrielles. La Gastronomie, la Verrerie, la Chaudronnerie ne lui gardent jamais de fâcheuses surprises, et il manie, d'ailleurs, la dame de pique avec autant de dextérité que le boniment, — en sorte que, dans le cas où le tripotage des actions à vingtcinq centimes ne lui aurait pas été propice dans la journée, il se console en pensant que, la nuit venue, le hasard n'entrera plus pour rien dans le mélange de ses cartes.

Si vous demandez où il finira ses jours, ce

sera peut-être clans un appartement doré du quartfer d'Antin.

Mais, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, — ajoutons-le bien vite, — ce sera dans certain établissement national, au bord de la mer, où l'on arrive en ligne directe, en passant par la cour d'assises.

C'est l'alpha et l'oméga des affaires de Bourse.

Pour une douzaine d'aventuriers que le hasard sert mieux que leur intelligence, combien périssent dans la mêlée honteuse! Pour cent chevaux crevés, un seul touche le but, et il est mis au rang des dieux, comme le cheval de l'empereur romain.

On crie au miracle, et tous se précipitent sur la même voie pour réaliser le même prodige. Puis viennent la ruine, la banqueroute et le bagne.

Il est vrai qu*im pas de plus, c'était le million.

Enrôlez-vous, jeunes gens, espoir de l'avenir, dans le bataillon des gens d'affaires! éteignez les nobles instincts, arrachez de votre cœur les germes sacrés du vrai, du beau et de l'honnête !

La vie à grandes guides, les chevaux fringants, les maîtresses plâtrées, les joies de la bouillotte et du bal Mabile , les petits soupers à la Maison d'Or, — cent francs par jour d'indigestion , — tel est le menu que vous rêvez, en flânant sur le boulevard Italien, le cigare aux lèvres, le lorgnon collé sur l'œil, et une raie triomphante au milieu de l'occiput.

Gomme ils sont heureux, ces Bohèmes de l'agio, dont vous enviez le destin!

Voyez, ils remuent les millions à la pelle. Ils en ont un dans chaque poche. Rangez- vous sous leur bannière, et, dans deux ans, vous me donnerez do? nouvelles de votre patrimoine.

Oh ! qu'elle est bien plus respectable, après

tout, cette Bohème de l'intelligence, qui a produit les Murger, les Couture, les Gérôme !

Sa chimère au moins vole haut dans l'espace et ne se vautre point dans toutes les fanges de la vie. Elle est folle peut-être, amoureuse d'un idéal impossible; mais sa folie touche aux pieds de Dieu. Elle porte un habit usé aux coudes, mais la gaine du cœur est intacte et à l'abri de la rouille. Quand elle a faim, elle ne mendie pas, elle ne vole pas; elle souffre et lutte. Si jamais vous les rencontrez l'une et l'autre, Ja Bohême glorieuse et la Bohême maudite, elles sont faciles à reconnaître.

La première vous montrera le ciel bleu ; la seconde tâchera de vous lever cinq francs.

Spécvilateurs de bas étaçre. — Les femmes A la Bovirse.

Un anonyme, dont je ne veux pas soulever le masque , et qui signe un Iwmme de lettres devenu homme de Bourse, me fournit les détails qui vont suivre.

Deux ou trois heures avant l'ouverture du temple grec, une multitude de petits faiseurs se rassemblent sous la colonnade qui fait face à la rue Vivienne.

Quelques gardiens maintiennent dans les rangs l'ordre et la discipline.

Savez-vous pourquoi celte foule est là, depuis dix heures du matin? C'est pour avoir de fi^nnes places.

Quand on ouvre les portes, il est curieux de voir tous ces hommes entrer les premiers, allonger le pas, sans rompre les rangs, et venir prendre place autour des galeries, surtout auprès du couloir où se font les affaires au comptant.

Ce sont des Parisiens ayant presque tous une profession, qui se trouve ainsi, comme on le devine, tant soit peu négligée.

Ils achètent et vendent dans la même Bourse, et opèrent sur un nombre de chemins variant de cinq à six. Quelques-uns s'occupent d'affaires à terme ; alors ils cherchent à se glisser dans le voisinage du parquet, afin de savoir plus exactement les cours.

Une galerie supérieure règne sur tout le

circuit de l'édilice. Là se placent les curieux , les étrangers , les provinciaux et les pauvres.

C'est un spectacle étrange que la Bourse vue de cette galerie, avec tous ces petits bonshommes que l'intérêt agite, mannequins qui en remuant font sonner des grelots d'or. Les philosophes, s'il y a encore des philosophes; les observateurs sérieux, s'il en reste, doivent être singulièrement émus de ce spectacle.

Les femmes qui faisaient des opérations à la Bourse se tenaient autrefois dans cette galerie.

Il a fallu les en exclure. Celles qu'on y rencontre aujourd'hui sont i\'^? spectatrices indifférentes. Les joueuses se tiennent maintenant, quand il fait beau, dans les jardins qui entourent l'édifice, et, quand il fait mauvais, nous ne savons pas où.

On a tout fait pour empêcher les femmes de jouer à la Bourse, et l'on a eu l'aison pour le repos des agents de change, qu'elles ont tant

de fois , harcelés , tourraentés , assommés. Presque toutes ont perdu de l'argent, sans compter qu'elles en ont fait perdre aux fonctionnaires en titre, qui voulaient bien s'occuper de leurs intérêts.

Aussi les soixante ont-ils mis poliment ces dames dehors.

Les courtiers sont là pour les mettre dedans, et Dieu sait s'ils savent s'y prendre!

Ordinairement ces femmes postées en vedettes perdues le long de la Bourse, ou rangées en compagnie contre la grille, sont vieilles et laides. C'est pitié que de les voir, pendant la canicule, fondre petit à petit sous la chaleur brûlante du soleil. En hiver , elles cachent sous leur châle leurs mains violettes, que réchauffent seuls le billet de banque et les pièces de cent sous, trop rares à venir, hélas! Elles usent leurs dernières années à poursuivre des bénéfices chimériques. La Bourse remplace pour elles la loterie; mais les billets

coulent cinq cents l'ois plus cher, — et on les vole.

C'est là que les cuisinières finissent presque toujours par manger les petites économies qu'elles ont amassées en faisant danser l'anse (lu panier.

Les "Va.vitoTars.

Si VOUS pénétrez sous ia galerie de l'horloge, où chaque matin, avant l'ouverture, les gardiens affichent les cours de la Bourse de Londres, vous coudoyez immédiatement tout ce qu'il y a d'illustre dans la finance. Les grands faiseurs, les capitalistes puissants, les banquiers aux reins solides, tous ceux en un mot que j'appelle Vautours se tiennent sous cette gale-

lie, et la troupe humblement empressée des commis d'agent de change les assiège.

On s'incline jusqu'à terre en leur présentant la cote du jour; on n'a pas assez de courtoisie, assez de politesse, alsez d'égards pour ces hauts bonnets de l'agiotage.

Lorsque ces dames, dont je parlais tout à l'heure étaient admises dans le temple , il se passait chaque jour des scènes tragi-comiques : le gain les exaltait jusqu'au déhre, et la perte leur donnait des attaques de nerfs. Elles apostrophaient les agents de change du haut de la galerie, poussaient des cris aigus et portaient au comble le désordre et la confusion.

Quelques-unes des plus hardies et des plus désespérées attendaient les hauts capitalistes à la porte de la caverne, les accusaient, — non sans quelque raison, — d'avoir produit le mouvement de bascule dont elles venaient d'être victimes, et menaçaient de leur arracher les veux.

Voyez-vous ces titans de l'agiotiige aux prises avec ces harpies ruinées!

Ils réussirent à échapper aux coups de griftes, en faisant chasser de la Bourse les joueuses insolentes qui manquaient ainsi à tous les égards et se permettaient l'outrage envers leur majesté financière.

Au moins les hommes se laissent dépouiller d'une façon plus convenahle. Leur désespoir est muet : une halle et quelques grains de poudre, tout est dit.

Oi!i en serait-on, s'il fallait s'occuper des victimes et avoir éternellement l'oreille offusquée de leurs plaintes ? Il n'y aurait plus le moindre plaisir à couver la commandite et à faire éclore la prime.

Beaucoup de Vautours de la Bourse, ont joué le bagne à leur début. L'étoile du bonheur a guidé leur marche. Ils ont tourné autour du buisson d'épines de la législation sans se piquer les jambes. Une fois le premier sac installé

i5^ LA BOir.sE.

dans le cotVre, les autres sont venus, et le Pactole a grossi chaque jour. Mais si le fleuve roule de l'or, ne remontez pas à sa source immonde : vous y trouveriez à coup sûr une infamie dans le genre de celle que raconte Proudhon.

Un juif, qui avait encore à gagner ses premiers cent mille francs, fonde dans une grande ville un journal. Dans la partie nécrologique, il s'avise de publier, sous prétexte de statistique médicale, à coté du nom de chaque personne décédée, le genre de maladie, le mode de traitement, avec le nom et l'adresse du médecin. Aussitôt la savante corporation s'empresse d'imposer silence au malencontreux révélateur, moyennant une grosse indemnité. Un pareil homme ne pouvait manquer de devenir millionnaire. (')

En effet , supposez que ce juif et ceux

(!) Spéculuteur a lu Bourse. i»ai;c 15.

LA BOLnsi;. 257

qui lui ressemblent viennenl à Paris se livrer à l'industrialisme, et y apportent le sentiment déshonnête, l'absence de toute vergogne qui a caractérisé leur première opération, nécessairement, comme dit le peuple dans son langage pittoresque, ils finiront par avoir le sac

La fortune est aveugle.

Est-ce la probité qui lui tend la main, est-ce l'escroquerie? Voilà ce qu'elle ne sait jamais.

Peu lui importe qu'on escalade le mur de l'honneur pour s'emparer des trésors qu'elle dispense, ou qu'on le tourne lentement afin d'arriver au but par le courage et la fatigue. Ceci ne la regarde plus. Qu'un misérable obtienne ses faveurs, au détriment de ceux à qui elles doivent être réservées comme un juste tribut du travail, elle n'y peut rien. La veille encore ce misérable était sans bottes, il manipule aujourd'hui des millions : accusez le bandeau de la déesse, et n'en parlons plus !

Nos Turcarels modernes, après s'être enri--

chis par la Irautle, ne réhabilitent ces richesses par aucune œuvre sage et moralisatrice.

On a beau leur dire : Effacez-vous! tachez de faire oublier par de bonnes actions l'insolence de votre fortune. Vivez dans votre intérieur et ne paradez pas en public ; élevez vos enfants un peu mieux, si c'est possible, que vous ne l'avez été vous - mêmes ; ne donnez point de fêtes tumultueuses, n'affichez pas à la clarté des lustres les épaules et les diamants de vos femmes. Devant vous sont ouvertes les caisses de bienfaisance, versez-y votre superflu. Puriiiez, en secourant le pauvre, les dons de Baal; protégez les arts, protégez les lettres, protégez l'industrie; mais sans orgueil absurde, sans ostentation, sans esclandre, sans chercher à attirer l'œil do la foule. Vous ne gagnez rien à être vus de près, ni ces dames non plus!

Autant en emporte le vent.

Leur plus grande joie est de sonner de la trompette pour apprendie au monde entier leur

opulence. Ils s'agitent devant le peuple, ils se donnent en spectacle, ils chevauchent tour à tour sur la croupe de l'orgueil et sur la croupe du délire. Jamais on ne leur fera comprendre qu'un fleuve qui a passé au-dessus d'un sol fangeux a besoin de calme, afin que ses eaux déposent le limon et reprennent quelque limpidité. Vous les voyez trancher du grand seigneur. On les rencontre au bois dans une voiture de gala. Ce sont eux qui donnent les soirées les plus étourdissantes, et leurs festins humilieraient les festins de LucuUus. Ils méprisent le luxe honnête qui se sanctifie par le bienfait, par l'aumône, pour se livrer au luxe impudent qui scandalise, qui déprave, et qui rentre dans le domaine des sept péchés capitaux.

Eh ! bon Dieu, de quoi vous occupez-vous là? s'écrieront certains économistes peu scrupuleux. Que la fortune se gagne à la Bourse ou par le travail, qu'elle soit au-dessus ou au-dessous, à droite ou à gauche, dans telle main ou

dans telle autre, cela revient toujours au même pour l'Etat.

Vraiment? C'est là le dernier mot de votre logique ?

Alors, je demande qu'on laisse en repos les détrousseurs de carrefours et les bandits de grand chemin. Que l'or soit dans la poche de Cartouche ou dans la vôtre.... Bah !

Cartouche paiera ses contributions. •

Meesieuirs les croupiers.

Ne nous inquiétons pas du dictionnaire de l'Académie et donnons, s'il le faut, un croc-enjambe à l'une de ses définitions. Elles ne sont pas toujours d'une exactitude merveilleuse, ainsi que vous avez pu vous en assurer plus d'une fois.

Donc, il vous plaira d'entendre par croupier tout individu qui aide le jeu, le favorise et en tire profit.

2tî2 LA BOURSE.

Cela posé, le titre ci-dessus est parfaitement intelligible.

Les personnages qui taillent les cartes du trente et quarante ou qui font courir la bille dans les cases numérotées de la roulette, autour du tapis vert des maisons de Belgique et d'Allemagne, sont des croupiers.

Ils vivent du jeu, ils le dirigent, ils lui prêtent leur concours. ,

A la Bourse, telle que l'agiotage nous l'a faite, on trouve aussi des hommes chargés de tailler les cartes et de lancer la bille au milieu du cylindre. La mission de prêter concours aux pontes leur est dévolue; ils touchent des honoraires sur la partie.

Ce sont les agents de change.

Leur office est une charge qu'ils exercent légalement en vertu d'un droit, et par cela môme on les classe au nombre des officiers ministériels.

A côté d'eux, sous la vuùte majestueuse du

grand tripot , grouillent et fourmillent une quantité d'intrus, qui se permettent, comme on le sait déjà, d'exercer des fonctions analogues, par contrebande et sans titre.

De là trois catégories de croupiers : 1° les agents de change; 2° les courtiers marrons; S"' les coulissiers, sur lesquels nous aurons à revenir utilement.

Quant ^aux courtiers de commerce, reconnus par la loi comme les agents de change, et dont aujourd'hui la Bourse n'a que faire, ce serait un hors-d'œuvre de leur consacrer une notice spéciale.

Tous les jours ils se réunissent à peu près pour la forme de trois à cinq heures.

Aj^ents de charifje.

Ils sont au nombre de soixante, versent chacun un cautionnement de cent vingt-cinq mille francs, et sont régis par une chambre syndicale.

L'institution des agents de change remonte au temps de Charles IX. On les a créés uniquement pour faciliter les transactions commerciales et pour servir d'intermédiaires entre le

266 LA ROURSE.

vendeur et l'acheteur. Ils ont seuls et par monopole le droit de négocier pour le compte d'autrui les valeurs métalliques, les effets publics français ou étrangers, les lettres de change, en un mot, les papiers commerçables. Toutes opérations en dehors de ce cercle leur sont formellement interdites.

Page 1