Nous entrons dans la période révolutionnaire
L'Assemblée législative proclame, le 17 mars 1791, la lil)erté de la profession ; l'usurpation cesse avec l'abolition du privilège.
Mms à la liberté succède la licence. La révolution, si puissante à extirper tant d'abus invétérés, ne parvient pas à extirper la passion du jeu ; les malheurs publics et les crises financières qui se succèdent , développent au delà de toute mesure la fureur de l'agiotage (I); au règne des actions de la Compagnie des Indes sous la monarchie, succède sous la république le règne des assignats.
Le 27 juin 1793, au moment où la défection de Dumourlez, le soulèvement de la Vendée, et la coalition fédéraliste entraînaient la chute complète des assignats, la Convention nationale décréta la fermeture de la Bourse, et chargea son comité de commerce de lui faire
des tribunaux ordinaires leur est refusée ; comme les yagabouds et les flUes publiques, ils deviennent justiciables du lieutenant de police !
(1) « Tout changement trop brusque dans les valeurs amène les spéculations hasardées, c'est-à-dire Tagiotage ; et comme ce changement n'a Jamais lieu que par Teffèt d*un désordre ou politique ou financier; que, par conséquent, la production souffre, que Tindustrie et le commerce sont ralentis, ce genre de spéculations est presque le seul qui reste; alors, au lieu de fabriquer ou de transporter de nouvelles marchandises, on se hâte de spéculer sur les variations de prix de celles qui existent. Au Uea de produire, on parie sur ce qui est produit. » (Thierf, Mvotutien fran^ çaise, h* édit., t. VU, p. SêS.)
incessamment un rapport sur les moyens d'empêcher et de punir les rassemblements d'agioteurs.
Elle ne fut pas plus heureuse dans sa lutte que le contrôleur général de Calonne ne l'avait été dans la sienne.
C'est en vain, qu'après avoir ouvert la Bourse, elle prohibe dans les places et autres lieux publics (1) les négociations des valeurs métalliques, dernière proie de la spéculation ; c'est en vain qu'elle menace les délinquants de deux années de détention, de l'exposition publique, avec un écriteau sur la poitrine portant ce mot : Agio^ teur; de la confiscation de leurs biens et de la perspective du tribunal révolutionnaire ; c'est en vain qu'elle prohibe énergiquement les ventes à terme d'effets ou marchandises. La loi est publiquement violée; les menaces ne sont suivies d'aucune exécution; et le ministre lui-même, qui vient de voter ces mesures de rigueur, est forcé de donner l'ordre à ses agents d'acheter à terme comme au comptant les louis d'or indispensables aux besoins des armées, et de se rendre ainsi complice de cette violation de la loi.
L'agiotage s'installe en vainqueur au Palais-Royal; le café de Chartres, les parterres du jardin et les dalles du perron deviennent le théâtre quotidien de ses exploits : il défend pied à pied la pl^e qu'il a reconquise ; il l'agrandit chaque jour, et se joue des tribunaux et des décrets, même lorsque le rétablissement du monopole (2) nécessite une interdiction plus radicale des opérations illicites.
133. — A la Convention succède le Directoire. Ses condescendances et ses faiblesses pour des spéculations
(l) Loi du 13 fructidor an UI.
(3) Loi du 33 vendémiaire an IV.
auxquelles plusieurs de ses membres ne demeuraient pas étrangfers, ne sont un mystère pour personne.
Le Consulat, moins indulgent, prend ime attitude plus hostile. S*il reconnaît la nécessité d'établir des Bourses partout où les besoins du commerce l'exigeront, il ne veut pour intermédiaires entre le vendeur et l'acheteur que des individus qui , par leur moralité, leurs connaissances et même l'engagement d'une partie de leurs propriétés, offrent une garantie à l'administration publique et à l'intérêt particulier (1) ; comme il espère trouver dans le personnel des nouveaux agents les qualités qu'il désire, il réorganise leur monopole, et remet au préfet de police le soin de le défendre (2).
Le 1«' thermidor an IX, paraît une ordonnance de ce magistrat, qui interdit expressément à tous individus de se réunir dans les rues, dans les jardins publics, cafés et autres lieux, pour y faire des négociations publi^ ques de banque, de finance et commerce (3).
Cependant, ces réunions continuent ; les agents se plaignent : on fait droit à leurs réclamations.
L'arrêté du 27 prairial an X les charge eux-mêmes du soin de la police, et les institue dénonciateurs.
Inutile précaution ! Les agents n'osèrent pas user du droit nouveau qui leur était conféré, et faire retomber sur des clients communs la responsabilité de leurs querelles avec les coulissiers de l'époque. D'ailleurs, les tribunaux se montraient peu disposés à prononcer des condamnations; s'ils devaient obéir à la loi, ils hésitaient à désobéir aux habitudes et aux usages: Les témoins du jour, pouvant devenir les accusés du lende-
(1) Loi du 28 veotÔM an IX.
(t) Arrôté du 20 germinal an IX, art. ik ei 17.
(3) Art. 18.
main, révisaient aux ojficiers ministériels Tappui de leurs dépositions : les preuves manquaient à la justice, la volonté de punir manquait aux juges.
Cette fois encore la loi dut s'incliner devant la toutepnissance du fait.
134. — Le Premier Consul n'aimait pas les spéculations, surtout les spéculations à la baisse. Il éprouvait contre elles un sentiment de répulsion, auquel il demeura fidèle lorsqu'il fut devenu empereur.
Lui aussi crut qu'il suffisait de donner à quelques individus une investiture officielle pour déterminer en leur faveur la confiance publique. Lui aussi crut arrêter la spéculation, en établissant le monopole et en édictant des peines nouvelles contre les jeux de Bourse. Lui aussi demeura convaincu d'impuissance.
Nonobstant les prescriptions du Code de commerce (1) et les menaces du Code Pénal (2) , le monopole fiit battu en brèche; la coulisse se maintint à côté du parquet.
Les privilégiés se plaignirent, car ils n'étaient pas encore arrivés à avoir plus de besogne qu'ils n'en pouvaient faire. Us implorèrent la protection du pouvoir, réclamant des poursuites et des condamnations, deman* dant même que leurs concurrents, distraits de leurs juges naturels, fussent soumis directement' à la surveillance et à la juridiction infamantes de la police. Napoléon, de son camp impérial de Schœnbrunn, leur fit savoir, le 17 mai 1809, que son conseil d'État, malgré l'intérêt qu'il prenait à leur situation, ne jugeait pas convenable de faire droit à cette dernière partie de leur requête (3). Pour le surplus, il leur promettait que les
(1) Art. 85 et suiT.
(2) An. 431 et 422.
(3) Avis du Conseil d'État da 17 mai 1809.
ministres de Ta justice et de la police gfénérale donneraient les ordres nécessaires à l'effet de poursuivre, suivant la rigueur des lois, les individus qui s'immisceraient illicitement dans leurs fonctions.
Effectivement, le 21 juillet suivant, le ministre de l'intérieur envoya à toutes les Chambres de commerce de l'Empire une circulaire destinée à assurer l'exécution de Tavis du conseil d'État.
Mais, avec quel embarras le ministre aborde la questioq, avec quelle mansuétude il s'adresse aux membres de ces Chambres I
Il fait entendre que les agents ont quelque raison de se plaindre; que leur privilège n'est pas gratuit; qu'ils le paient avec les écus de leur cautionnement; que le gouvernement a contracté vis-à-vis d'eux une dette, qu'il acquitte en protégeant leur monopole, — Pourquoi donc les commerçants les jugent-ils indignes de leur confiance, et la donnent-ils de préférence à des individus sans caractère? Leur intérêt n'est-il pas d'accord avec le vœu de la loi?
Et le ministre de finir par cette allocution, sorte d'a^ gument ad hominem :
ce Appelés, Messieurs, par vos honorables positions, à seconder les efforts du gouvernement pour tout ce qui présente un caractère d'utilité pour le commerce, il vous appartient de concourir à ce but, et far votre exemple^ dont t influence peut être si puissante (il parwtque les membres des Chambres de commerce étaient euxmêmes sujets à caution) , et par les moyens de persuasion que vous êtes à même d'exercer avec succès sur les autres maisons de commerce. »
Quelle urbanité de forme ! quelle douceur de langage I Hélas I la persuasion n'eut pas plus de succès quel»
rigueur. Que pouvait-elle sur des pécheurs endurcis? MM. les membres des Chambres de commerce ne prêchèrent ni de parole ni d'exemple.
Peut-être eurent-ils la pensée et le désir de se conformer à ces exhortations ministérielles et de rompre en visière avec la spéculation ; mais ils se souvinrent do ce passage de l'Évangile : « Que celui de vous qui se croit sans péché lui jette la première pierre. » Comme ils n'étaient pas convaincus de leur innocence, ils demeurèrent silencieux et immobiles.
135. — Avec la Restauration, une ère nouvelle commence pour la spéculation.
Reléguée jusqu'alors au rang de ces industries douteuses, dont on tolère l'existence, mais dont on évite de prononcer le nom, elle n'avait trouvé pour défenseurs que des publicistes timides, et la plupart du temps anonymes. Dans les hautes régions du pouvoir et de la société, si l'on ne répugnait pas toujours à demander à l'agiotage une occasion clandestine de profit, on se plaisait à flétrir publiquement la chose. L'habit du spéculateur se dissimulait habilement sous le manteau du moraliste.
Mais voilà qu'un jour, en pleine Chambre des Députés (1), un homme, assis au banc ministériel, se lève, monte à la tribune, développe dans un mémorable discours les règles et l'organisation du système financier, produit malheureux de nos désastres et de l'invasion, et laisse tomber ces paroles significatives : « Il n'y a « qu'un moyen de tuer l'agiotage, c'est de renoncer & « votre système de crédit... Tant que vous sentirez la « nécessité de conserver cette ressource extraordinaire « du crédit pour les circonstances extraordinaires, vous
(1) Séance da 90 afril 1824. Voir le Monitiwr du !«' mai.
« êtes soumis à la pénible condition d'en subir les con- « séquences âk^heuses, celles de Tagiotag^e. »
Les adversaires politiques de M. de Villèle ne manquèrent pas de faire de ce discours Tobjet de leurs attaques passionnées. Us se proclamèrent les champions de la morale publique outragée. Mais lorsque, reconnaissant son impuissance à trouver un remède pour un mal qu'il déclarait nécessaire, le ministre les adjura de proposer leurs moyens de guérison, ils n'osèrent pas descendre des hauteurs fécondes de la théorie sur lete^ rein stérile de la pratique. Les mots passèrent : les choses ne passèrent pas.
A l'abri de ce puissant patronage, la spéculation persévéra dans ses habitudes avec plus de hardiesse et de liberté que jamais. Elle savait maintenant qu'elle était un rouage indispensable à la machine du crédit public. En acquérant la connaissance officielle de son utilité, elle avait acquis la conscience de sa force.
136. — A cette époque, la coulisse avait depuis longtemps quitté le Palais-Royal et le café de Chartres; lorsque la Bourse avait transporté ses pénates de la galerie Virginie dans la rue des Filles-Saint-Thomas , celleci avait fait élection de domicile au passage des Panoramas, sur le boulevart qui Tavoisine et dans les cafés environnants. C'est là que, tolérés par les agents officiels, dont ils allaient devenir les auxiliaires forcés, les coulissiers vécurent à leurs côtés dans la plus parfaite intelligence.
Toutefois cette bonne harmonie, à laquelle le pouvoir ne cherchait pas à mettre obstacle, reçut assez souvent de légères atteintes. Si le gouvernement consentait à l'existence de la coulisse , il y mettait une condition tacite, c'est que, comprenant le caractère de son rôle» elle se poserait toujours vis-à-vis de lui en alliée, jamais
en ennemie. Elle avait pour mission de soutenir les fonds publics et de travailler à la hausse : les opérations à la baisse étaient contraires au motif même de son institution.
Toutes les fois qu'elle l'oublia, le gouvernement de la Bestauration et ceux qui lui succédèrent, ne manquèrent pas de le lui rappeler.
Un premier avertissement lui avait été donné en 1819. Au commencement de cette année, le cinq pour cent oscillait entre 64 et 65 fr. (1) ; la hausse avait été progressive et soutenue pendant tout le mois de janvier. Le 4 février 1819, le cinq pour cent avait atteint le cours de 71 fr. 70 c. (2). L'autorité gardait, vis-à-vis de la coulisse, l'attitude la plus amicale.
Tout à coup l'horizon politique s'obscurcit. Tandis que, redoutant l'approche des élections, les ultra-royalistes entraînent la chambre des pairs à émettre le vœu que le roi soit supplié de faire présenter aux chambres une loi qui fasse éprouver à l'organisation des collèges électoraux des modifications réclamées par une prétendue nécessité, le baron Louis, ministre des finances, révèle à la Chambre des députés la situation financière du pays, et accuse sur les budgets des années 1815, 1816 et 1818, un déficit de plus de cent millions (3).
A cette provocation et à cet aveu la France libérale répond par un cri d'indignation et de terreur ; les affaires éprouvent un temps d'arrêt ; le conamerce et l'industrie sont frappés de stagnation. La spéculation indécise sent fEÙblir son essor; la baisse se déclare; le
(i) A la Bonne du 31 décembre 1818, le 5 Ve avait fait au plus bas 6^.50. (Voir le Moniteur du l** Janvier 1819.)
(3) Moniteur du 5 février 1810.
(8) Le total du dôfldt était de 113,841,050 francs. (Voir le Moniteur du U février 1810.)
29 mars, le cinq pour cent tombe à 65 fr. 10 centimes.
Quelques jours après (1), on lisait sur tous les murs de la capitale une ordonnance du préfet de police, M. Angles, déclarant au public qu'il vient (Pifrf « iV formé qu'un grand nombre d'individus sç réujiisseutsup le boulevart des Panoramas, à l'entrée du passage et dans les cafés environnants, pour faire des opérations de banque, de finance et de commerce, et qu'ils s'immiscent, sans qualité, dans les fonctions d'agents de change et de courtiers de commerce ; » que ces réunions sont contraires à la loi, et que, comme il importe d'en assurer l'exécution, elles sont formellement interdites.
Ce sentiment d'hostilité ne survécut pas aux circonstances qui l'avaient produit. Seulement, comme le préfet de police avait prévenu qu'il aurait l'œil ouvert sur le passage des Panoramas, les coulissiers ^avertis transportèrent dans un autre endroit le centre de leurs opérations ; ils l'installèrent sur le boulevart de Gand (2), au café Tortoni.
Dans ce nouveau local, la coulisse commit, en 182^, une faute analogue h celle de 1819.
Pendant les derniers mois de 1822, le ministère, dirigé par M. de Villèle, s'était secrètement occupé des préparatifs de la guerre dans laquelle la sainte-alliance cherchait & entraîner la France contre le gouvernement constitutionnel d'Espagne.
Le Moniteur du 16 janvier 1823 publie les notes mcnaçante^s émanées des chancelleries de Vienne, de Berlin et de Saint-Pétersbourg. Leur apparition est saluée par une baisse de un franc (3) . Le 19, il publie la circu-
(1) Le 14 irril 1810.
(2) Aojoard'bai bouleyart des Italiens.
(3) Le 5 •/«, qui était le 15 Janvier à 87.65, tomba le 17 à 86.30.
laire énergique de San-Miguel, dans laquelle ce ministre déclare que les notes des trois puissances ne sont qu'un tissu de mensonges et de calomnies , et dans laquelle il leur dénie formellement le droit d'intervenir dans les affaires de son pays.
La lutte est imminente; le cinq pour cent tombe le 20 janvier à 84 fr. 10 cent.; le 22, il esta 80 fr. 50 cent. ; le 23, il est à 78 fr. 30 cent.
Le lendemain, 24 janvier, le préfet de police, M. Delavau qui, comme son prédécesseur, vient (fêlre informé que, contrairement aux lois et règlements concernant la police de la Bourse, il se tient des réunions illicites en plusieurs Ueux, et notamment au café Tortoni, interdit ces rassemblements, et menace les contreveuants de la sévérité des tribunaux (1) .
Ce furent les deux seules circonstances dans lesquelles la coulisse eut maille à partir avec le gouvernement de la Restauration.
137. — La monarchie bourgeoise de juillet obéit aux mêmes inspirations et suivit les mêmes errements.
Jusqu'en 1840, la coulisse ne fut pas une seule fois inquiétée. Fidèle à l'établissement de Tortoni, elle y avait loué une salle exclusivement réservée à ses adeptes.
Mais, le 2 octobre 1840, au moment où la question d'Orient excitait la préoccupation générale, le gouvernement, par l'organe du Moniteur^ fait savoir que la ville de Beyrouth, en Syrie, vient d'être bombardée et réduite en cendres par la flotte anglaise.
Cet événement peut devenir un cams belii. La rente baisse de six francs dans la coulisse et au parquet (2) .
Le lendemain la salle ^e Tortoni était fermée.
(1) Ordonnance da 24 Janvier 1823.
(2) Le 5 o/of qui avait ouvert à 106.25 le 80 septembre, fermât le 2 octobre à 101.
Dès que la hausse fut revenue, les coulissiers retournèrent à leurs occupations, sans opposition de la part du préfet de police, sans réclamation de la part des agents de change .
Une fois, cependant, ceux-ci jugèrent à propos de se plaindre d'une concurrence qu'ils avaient jusqu'alors endurée sans mot dire. En 1842 , le syndic signala au ministre des finances et au préfet de police les rassemblements illégaux qui s'étaient transportés des abords de Tortoni au passage de l'Opéra, et demanda qu'on poursuivît ceux qu'on voyait publiquement exercer un courtage illicite et faciliter l'agiotage. Le ministre, qui ne partageait pas à ce moment la manière de voir des agents de change, jugea convenable de garder le silence; quant au préfet de police, il répondit qu'il ne croyait pas pouvoir agir de son chef, parce qu'on ne lui signalait ni les infracteurs ni les faits d'infraction; et que, d'ailleurs, si la Compagnie croyait des poursuites utiles, la loi lui en réservait l'initiative et la direction.
L'affaire n'eut pas de suite : la police ne renouvela pas ses campagnes contre la coulisse.
138. — Sous la seconde république, nous trouvons celle-ci installée dans un cercle organisé par im de ses membres au fond du passage de l'Opéra, dans la galerie du Baromètre. Deux étages servent à ces réunions; au second, on cultive le jeu de billard et les jeux de cartes; au premier, on cultive les jeux de Bourse.
A l'exemple des agents de change, les coulissiers d'alors avaient délibéré et voté un règlement devenu obligatoire par tous ceux qui aspiraient à en grossir le nombre. Les conditions d'admission et les formalités de présentation étaient consignées dans un programme imprimé, que chaque membre était tenu de lire et d'observer.
La coulisse était devenue un véritable parquet au petit pied.
Elle vivait tranquille et prospère, lorsque le 11 novembre 1850, quelques heures avant l'ouverture 'de la Chambre, le journal la Presse s'imagina de publier, sous le titre de : Message du président de la République à V Assemblée législative^ la réunion de fragments empruntés à diverses publications faites à différentes époques par M. le Président.
Ce document apocryphe est apporté dans la coulisse; il y a trois francs de baisse avant la Bourse.
Quelques jours après, le cercle de la galerie du Baromètre n'existait plus (1), la coulisse avait cessé de vivre.
Huit jours étaient à peine écoulés que, semblable au phénix, elle renaissait de ses cendres et trouvait un refuge sous les ombrages du Casino, dans la rue de la Chaussée-d'Antin.
Ce fut son dernier asile. A la fin de mars 1853^ une imprudence nouvelle fut cause d'une nouvelle disgrâce. On ct)mmençait alors à se préoccuper vivement de l'attitude et des prétentions de la Russie vis-à-vis de la Porte-Ottomane. La flotte française, réunie dans le port de Toulon, attendait le signal du départ. Un samedi, le Moniteur annonce que nos vaisseaux voguent vers Beïcos : la coulisse, pour qui les douceurs de la paix sont préférables aux incertitudes de la guerre, accueille cette nouvelle par ime baisse de trois francs.
Deux jours après, un piquet de sergents de ville barrait aux coulissiers l'entrée du Casino.
139. — Depuis cette époque, et jusqu'à ces derniers temps, malgré des tolérances d'un autre genre, les coulissiers n'ont pu obtenir encore celle d'un local pour
(1) Ordonnance de police du l*' décembre 1850.
leurs réunions en dehors de la Bourse : ils en ont été réduits à se livrer en plein vent à leurs exercices quotidieïw. Ce sont eux que ilagiière nous voyions, le matin de onze heures à une heure à la clarté du soleil, ef le soir de huit à dix heures S la lueui^ du gaz, fouler, devant te passage de l'Opéra, le bitume du boulevart des Italiens. Quelques représentants ofl8ciels de la police, changés de maînteniï' la liberté de la circulation, assistaient avec une indifférence de commande au spectacle de leurs opérations. De temps en temps, lorsqu'un groupe plus compacte que les autres stationnait sur un point de la voie publique avec une persistance gênante j^ur les piétons de passage, vous entendiez retentir les paroles sâeamentelles : « Avancez, Messieurs, avancez. » Bt ces messieurs avançaient, reculaient, se jetant à l'orefBc quelques mots à la dérobée, s'éloignaût quelques minutes pour inscrire sur leur calepin, dans un des caf&ydu voisinage ou sous une porte-^cochèrë, les ordres qu'ils donnaient ou recevaient, demandant au passage de l'Opéra un abri contre les averses importunes, revenant sur leur asphalte fiivorite, dès que le ciel s*éclaircissait, marchant encore, marchant toujours, et ballottant le public, qu'ils coudoyaient, dans cet étemel mouvement de flux et de reflux.
Ces évolutionis journalières se sont continuées depuis cinq ans, sous l'œil même de la police, avec une entière facilité. Deux fois, seulement, la coulisse s'est vue l'objet des rigueurs administratives : elle a payé par deux suppressions deux velléités de baisse trop prolongées (1) . Mais, dès que ses boutades se sont calmées, dès
(0 J*ai conservé de l'une de ces sappressions un souvenir quasi-baresque. Le préfet de police dealers avait fait paraître une ordonoaDce, dans laquelle il menaçait de déférer aux tribuuanx ceux qui contrefieodraient à ses prescriptions. Malgré ces menaces, les rassemUemeats do
que, fidèle à sa mission, elle s'est engagée dans le chemin de la hausse, les barrières se sont abaissées devant elle, et elle a recouvré la liberté de ses mouvements (1) . Bépuid quelques mois, comme le stationnement diurne et nocturne des coulissiers devant le passage de rOpéra était un obstacle permanent à la circulation
boolerart a? aient continué ; des arrestations eurent lien. Un sieur R..., commis chez un des principaux coulissiers, qui avait eu le malheur de tomber sous la main d'un sergent de ville, vint me conter sa mésaventum et me prier de présenter sa défense, dans le cas où des poursuites seraient exercées contre lui. J'acceptai cette tÂche, dont cependant Je craignais la diffi<«ulté. M. R... me semblait Justiciable du tribunal correctionnel ; rinfraction qui lui était reprochée, me semblait un délit prévu et pnni par les art. 8 de la loi du 28 ventOse an IX, et 4 de rarrèté du S7 prairial an X, d'une amende égale au moins au douzième du cautionnement des agents de change. Le coulissier lui-même me semblait devoir être poursuivi comme responsable des faits et gestes de son commis. Je me mis aussitôt à l'œuvre, compulsant les auteurs et les arrêts, aiguisant mes arguments et me préparant à une lutte sérieuse. Les poursuites furent en effet dirigée! contre le coulissier et contre son commis. Seulement, ils forent renvoyés, non devant le tribunal correctionnel, mais devant le tribanal de simple police. L'infraction» qui leur fut reprochée, était, non pas on délit, mais une contravention prévue et punie par l'art. /i7i § 15 du Code pénal, et consistant dans le fait d'avoir désobéi à un règlement administratif, ayant pour objet d'empêcher l'encombrement de la voie publique. Devant la futilité de la poursuite, Je Jugeai convenable de garder le silence et d'attendre, sans mot dire, la peine qui devait être infailliblement prononcée par M. le Juge de paix. Mes clients furent privés d'une plaidoirie; mais ils furent aussi privés de l'obligation de payer une amende de plus de 12,000 fr. Ils ne furent condamnés qu'à 5 francs d'amende ! Ce fut pour eux un double bénéfice.
(1) Dans le courant de l'année 1855 ou 1856, la spéculation s'étant portée avec ardeur sur des valeurs étrangères, au préjudice des valeurs françaises, l'autorité crut devoir prendre des mesures contre cet état de choses. Pour le parquet, le remède était simple; il consistait à prohiber la cote de ces valeurs. Restait la coulisse. A cette occasion, M. le préfet de police fit venir chez lui les principaux coulissiers qui lui avaient été désignés par le commissaire de police spécialement attaché au service de la Bourse de Paris. Le résultat de l'entrevue fut l'interdiction nettement formulée, pour les coulissiers, de négocier certaines valeurs indiquées par M. le préfet. Or : qni de vno dicit, de altéra negat^ et réciproquement
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publique, on a prié ces messieurs de cesser leurs péré-* grinations quotidiennes sur le boulevart des Italiens ; on leur a assigné comme lieu de rendez-vous le péristyle de la Bourse, sur lequel ils peuvent se rencontrer et circuler dès onze heures du matin, c'est-à-dire deux heures avant l'ouverture de la Bourse, jusqu'à quatre heures du soir, c'est-à-dire une heure après le coup de cloche qui annonce la fermeture du parquet.
140. — Ces difllcultés, du reste, n'ont jamais été soulevées qu'à propos des réunions qui se tiennent en dehors des heures réglementaires de la Bourse. Quant à celles qui se tiennent à la Bourse, dans le local même où fonctionne le parquet, je n'ai pas souvenir qu'elles aient jamais été l'objet de mesures administratives analogues à celles que je viens de signaler.
Tous les jours, de une heure à trois heures, les opérations de la coulisse s'engagent et se traitent, sans aucune opposition ; la tolérance est complète et absolue. Les ordres se donnent, se reçoivent à la coulisse comme au parquet; aux époques fixées pour les liquidations, en même temps que les gardiens de la Bourse dressent les tables nécessaires aux commis des agents pour le règlement de leurs comptes, ils en dressent aussi pour les commis des coulissiers, et, au moment où s'opèrent les versements respectife du nimiéraire et des effets, les mêmes sentinelles qui protègent les uns, protègent les autres contre l'approche dangereuse des malfaiteurs.
Tel est l'état des choses. Au milieu des perturbations commerciales, au milieu des crises financières que le pays a traversées et qui, plus d'une fois, ont failli compromettre la solidité du parquet, la coulisse est restée debout. Comme le parquet, elle a eu ses orages et ses désastres; comme lui, elle a courageusement traversé les uns, promptement réparé les autres, dirigeant habi-
lement sa marche au travers des écueils qui l'embarassent, serrant ses voiles lorsque gronde la tempête, et les livrant tout entières, lorsque le calme renaît, au vent heureux de la spéculation.
SECTION H
ORaANISATIOM DB LA COULI88B.
141. — Composition de la coulisse; son personnel. 143. — Catégories di? erses de coulissiers.
143. — Manière dont les opérations se traitent dans la coulisse ; marchés
an comptant, marchés à terme.