‹ La boxe française, historique et biographiqueChapitre 10 sur 233 · BOXE. BATON ET SAVATE · texte numérisé non relu

BOXE. BATON ET SAVATE

On vient de donner au cirque Olympique un spectacle qui, s’il avait lieu le soir, attirerait tout Paris.

Nous voulons parler des assauts de la représentation diurne où ont figuré Charles Lecour et son frère, Thomas Kay, Charles Latois et autres boxeurs anglais ou américains.

La savate, puisqu’il faut l’appeler par son nom, passe, ou du moins a longtemps passé pour un genre de combat crapuleux, où pouvait seul s’exercer

. Le pâle voyou,

Au corps chétif, au teint jaune comme un vieux sou.

En effet, on n’avait guère vu que d’affreux bandits en bourgerons troués, en casquette arrachée, en chaussure éculée faire, avec les mains, ces gestes mystérieux et sinistres, effroi du citadin paisible, ces mouvements du pied, qui forçaient la patrouille surprise à s’asseoir au milieu des ruisseaux.

M. Charles Lecour a réduit en art cette escrime des truands, cette boxe de la cour des Miracles ; il l’a élevée du premier coup à la hauteur de la boxe anglaise.

Revus et corrigés par lui, ces gestes ignobles ont pris de l’élégance et de la grâce ; à l’aide de la statique et de la dynamique, il a augmenté la force des coups, trouvé des retraites et des parades inattendues.

Un homme instruit dans la boxe française se défend des pieds et des mains, et frappe avec les quatre membres comme avec quatre fléaux.

Avec cet art, plus de surprise nocturne ; on peut oublier sa canne, ses pistolets de poche, mais l’on n’oublie jamais ses jambes ni ses bras.

Comme gymnastique, et en dehors de toute idée de lutte, les

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exercices deM. Lecoursont excellents, en ce qu’ils emploient également toutes les parties.

L’épée grossit le bras droit aux dépens du gauche, qui ne travaille pas.

Ce spectacle a commencé par un assaut de canne entre Lecour et son frère.

Le public a été émerveillé de cette rapidité inouïe, de cette dextérité sans égale, de ces attaques et de ces ripostes promptes comme l’éclair ; et il a compris qu’entre les doigts des frères Lecour, la canne valait l’épée de saint Georges.

A l’assaut de canne avait succédé un assaut de boxe, entre Thomas Kay et un autre boxeur américain, avec toutes les formalités usitées en Angleterre.

Aux deux angles de la plateforme, sur laquelle se passait lalutte, se tenaient les deux parrains des champions, qu’ils recevaient un genou enterre et soutenaient entre les bras après chaque prise.

Ces boxeurs étaient des gaillards herculéens et bien plantés, dont les muscles faisaient saillie sous les maillots roses ; et ils se portèrent des coups qui auraient obtenu l’approbation des maîtres et, sans les gantelets rembourrés, causé de terribles contusions.

Dans. le combat de savate et de boxe, les frères Lecour ont été souples, gracieux, agiles et forts comme des tigres : leurs pantalons orange rayé de noir rappellent le costume de Saltabadil ; les zébrures ont un singulier caractère de sauvagerie et de férocité qui conviennent aux félins, aux barbares et aux gladiateurs : la savate ainsi comprise est presque de la danse commé l’entend Perrot.

Seulement, chaque entrechat fait une meurtrissure, si le pied qui voltige àhauteurd’œil *ne rencontre pas en route le poing d’un adversaire.

Un charmant combat est celui qui a lieu entre Thomas Kay, le colosse aux formes athlétiques, et Charles Latois, jeune homme élégantet mince, et en apparence beaucoup moins robusteque son adversaire.

D’un côté, c’était la force, et, de l’autre, l’adresse. Ici la pureté classique; de l’autre, un jeu hardi, imprévu, étincelant, plein d’illuminations romantiques.

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Thomas Kay porte des coups terribles, mais Charles Latois n’en reçoit jamais.

Vous voyez un coup de poing lui arriver en plein sur sa figure fine et distinguée.

Vous croyez qu’il va avoir le nez aplati, ou l’œil poché, pas du tout.

Avec une légère inflexion du corps en arrière, le cnup est évité et le poing ne frappe que l’air.

L’antagoniste a beau se fendre, Latois a Féchine plus flexible que l’autre n’a le bras long; d’ailleurs les muscles déliés ont, quand ils se détendent, la raideur de ressorts d’acier et ce lutteur élégant, qui semblejouer et voltiger, ne touche pas un corps sans y laisser toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

La représentation s’est terminée par un exercice au bâton à deux par les frères Lecour.

0 brave caporal Trimm ! qui te figurais avoir tracé en l’air une arabesque bien compliquée avec le bout de ta canne, que fuserais humilié et ravi en voyant le bâton de M. Lecour faire des huit, des seize et des lacs à désespérer les plafonneurs de FAlhambra ?

Théophile Gautier.

La Presse, lundi 16, mardi 17 août 1847.

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