PAR DES BOXEURS AMERICAINS ET ANGLAIS
Il faut du nouveau, toujours du nouveau, tel est le refrain sempiternellement jeté dans les oreilles du directeur du cirque, que tiraillent les concurrences de toute espèce.
D’abord MM. les grands seigneurs de l’Hippodrome, puis les cirques de Saint-Pétersbourg, de Londres, de Madrid ; ajoutez à cela Mabille, le Châleau-Rouge, Enghien, le Château des fleurs,
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et tous les concerts, cafés-concerts, etc , qui s’organisent chaque jour autour de ce bel établissement.
Aussi ce bon M. Gallois se met-il en quatre; il entend lutter avec son collègue S. M. l’Empereur de toutes les Russies, qui, comme chacun sait, s’est fait directeur de cirque; il vient de lui arracher Mlle Caroline et les frères Loisset, et il lui prépare plus d’un tour de sa façon que nous ne révélerons pas, dans la crainte que leterrible autocrate n’attente aux jours de son brave collègue.
Quand on a des empereurs pour rivaux, sans compter tous les autres, le métier devient rude et il faut toujours être sur le quivive si on ne veut être distancé.
On est tenu d’avoir des idées, ce qui, autrefois, était chose tout à fait de luxe pour les directeurs de manège.
Donc, M. Gallois a eu une idée ! Il s’est dit qu’à une époque où il n’était plus permis de se servir d’une épée, où, de par la Cour de cassation, on était condamné à supporter une injure sans pouvoir en tirer vengeance, il serait peut-être bon d’offrir à notre jeunesse dorée un spécimen de la façon dont les lords anglais éclaircissent leurs discussions et un aperçu de la manière en usage chez les titis parisiens pour arranger leurs différends.
Donc, jeudi dernier, nous étions convoqués au cirque : hâtonsnous de dire que nous avons été témoins d’un spectacle merveilleux qui fera courir tout Paris.
On ne peut se faire une idée de la beauté de la salle du cirque vue de jour : le soleil frappant sur les fenêtres éclaire çé palais mauresque de la façon la plus coquette ; ses rayons passant à travers les vitres coloriées chatoient, miroitent et vous renvoient toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; la salle est mille fois plus jolie, plus brillante, éclairée ainsi par les dix mille becs de gaz du firmament qu’elle ne le serait éclairée par le luminaire pyrotechnique le plus complet.
Les exercices ont commencé par un assaut de canne exécuté par les frères Leçon r.
Chapeaux bas ! Messieurs, s’il vous plaît !
M. Lecour est un homme de génie, rien que cela.
Il a p r is un art en enfance, la savate, le chausson, puisqu’il
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faut l’appeler par son nom, et il a créé des principes, des règles, un code, puis il s’est mis à enseigner.
Voulez-vous savoir quels ont été ses élèves? MM. les membres du Jockey-Club, le duc , Alexandre Dumas, Théophile Gau-
tier, qui, lorsqu’il rencontre un homme impoli, lui enlève gentiment son chapeau avec le bout du pied ; M. le duc d’Orléans, qui était arrivé à une force remarquable ; enfin vingt autres, et des plus illustres, dont la litanie serait trop longue à placer ici.
Mais qu’est-ce donc que la savate que l’affiche appelle puérilement pugilat parisien? C’est la boxe française.
Écoutons Alexandre Dumas, voici la définition comique qu’il en donne : « Quand je faisais partie de la garde nationale, et que mon sergent, avec grand’peine, m’avait fait faire demi-tour à droite, il s’arrêtait, haletant, s’essuyait le front avec son mouchoir, puis me disait d’une axu’x lente, accentuée et solennelle, afin de rendre la démonstration plus lucide : « Maintenant, Monsieur Dumasse, demi-tour à gauche est exactement la même chose que demi-tour à droite, excepté que c’est tout le contraire. Allez ! »
Eh bien ! pour me servir de la démonstration de mon sergent, qui m’a toujours paru la figure la plus claire de l’école de peloton, je redirai après lui : « La boxe est exactement la même chose que la savate, excepté que c’est tout le contraire. Allez ! »
En effet, l’Anglais dans la boxe — la boxe est la savate de l’Angleterre — a perfectionné l’usage des bras et des poings, tandis qu’il n’a considéré les jambes et les pieds que comme des ressorts destinés à rapprocher ou à éloigner le boxeur de son adversaire.
Tout au contraire, dans la savate, qui est la boxe de la France, le Parisien avait fait de la jambe et du pied les agents principaux, ne considérant les mains que comme armes défensives.
Il en résulte que l’Anglais perd toute la ressource qu’il peut tirer des pieds, tandis que le Français perdait toute l’aide qu’il pouvait espérer des mains.
Charles Lecour entreprit de réaliser cette splendide utopie, ce suprême perfectionnement de fondre ensemble la boxe et la savate : il étudia la boxe anglaise, et de ses études est née la savate contemporaine ; avec cet art terrible qui met l’homme qui
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Je possède en état de lutter non seulement avec un homme plus fort quelui, maisavec quatre hommes d’une puissance supérieure à la sienne.
Ce qu’Alexandre Dumas, ce que d’autres que leur goût, leurs études conduisent à tout étudier, à tout apprendre, avaient vu, le public est maintenant appelé à l’admirer à son tour ; ce spectacle, pas plus que celui des boxeurs anglais, dont nous parlerons tout à l’heure, n’a rien d’effrayant, rien de repoussant.
MM. Lecour sont vêtus de jolis pantalons rayés et de chemises roses ; ils ont le sourire sur les lèvres avant, pendant et après le combat, et si grande est leur adresse, leur agilité, leur prestesse à parer les coups, qu’on n’a pas un moment de crainte.
Ils ont exécuté un assaut de canne, une lutte de savate et un assaut de bâton, et dans les trois exercices, ils ont été couverts d’applaudissements.
Le salut avec la canne est vraiment merveilleux ; la rose couverte est la plus jolie arabesque dessinée au bâton que l’on puisse voir ; les voltés, les écarts de côté, les coups de travers pleuvent drus comme grêle ; l’œil ne peut suivre le bâton qu’on entend siffler et avec lequel, à coup sûr, on tiendrait en échec un détachement de soldats armés.
Quant à la savate, c’est impossible à expliquer, c’est une succession de coups étourdissants qui, s’ils n’étaient retenus, tueraient un homme sur la minute, quand la jambe s’arrête, les mains marchent, puis mains, pieds et jambes fonctionnant, les deux hommes fondent l’un sur l’autre, tourbillonnent, et après s’être roulés gracieusement dans la poussière, ils saluent le public en souriant.
Maintenant voici les boxeurs anglais :
N’ayez pas peur, il n’y aura ni œil poché, ni dents cassés, ni yeux arrachés; — MM. Kay, Percy et Latois sont de rudes joueurs, mais ils ont pris dans leur force même, dans leur profonde science, le moyen de représenter au public parisien une véritable boxe, sans attrister en rien ce spectacle ; ils se donnent de terribles coups, mais leurs mains sont gantées; leurs figures sont fréquemment et bien violemment atteintes, mais la peau des boxeu s ne ressemble pas à la nôtre : elle est à l’épreuve du coup de poing.
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Nous avons donc enfin de véritables boxeurs dans toutes les conditions du genre, des boxeurs entraînés ; — un boxeur s’entraîne comme un cheval ; — dès qu’un homme a traité avec un boxeur, il lui donne un entraîneur qui ne doit plus le quitter ni le jour ni la nuit, et ce, pendant six semaines, pour surveiller l’entraînement.
Le sujet en train doit se lever à 6 heures et se coucher à 9 heures ; au sortir du lit, il prend un œuf cru, sans défaire le jaune, dans un demi-verre de vin de Xérès — puis il fait une promenade de trois kilomètres avant de déjeuner et u*ne pareille après.
Les promenades au pas doivent être entremêlées de petites échappées de 200 mètres à toute vitesse pour amener une suée que l’entraîneur sèche immédiatement en frottant énergiquement le pugiliste.
Après cette promenade, on doit, disent les préceptes de l’entraînement, se livrer à un exercice modéré, tel que bêcher Ja terre, rouler une brouette, sonner des cloches.
Si par hasard un peu de fatigue arrivait, une heure de sommeil est autorisée.
Pour l’alimentation, les spiritueux, le lait, les soupes, tous les ragoûts et les aliments épicés, les viandes grasses sont rigoureusement interdits.
L’entraîneur surveille avec soin tout ce que le sujet en train consomme, et il le pèse tous les jours pour diminuer proportionnellement l’alimentation , car il faut, avant tout, arrivera un poids de condition : — deux pugilistes doivent être de poids rigoureusement égal, une livre de moins donne une infériorité réelle ; les champions de l’Angleterre, qui sont les boxeurs de Londres, accordent cependant aux boxeurs de province cinq livres de plus, ce qu’on trouve énorme.
L’entraîné ne doit point fumer, ni entrer dans les endroits où l’on fume ; il ne doit point être marié, et l’entraîneur couche dans sa chambre pour en interdire l’entrée à toute femme.
La boxe, comme chacun sait, fut toujours en grand honneur en Angleterre.
Parmi les amateurs, on cite le roi Georges IV, le comte Eldon,
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qui futchancelier, lord Byron, le duc de Wellington, le marquis de Waterford, le comte de Munster, sir Robert Peel.
Au couronnementde Georges IV, sa majesté voulut que la principale entrée de Westminster fût gardée par les premiers boxeurs de Londres, sous le commandement de Oribb, célèbre champion d’Angleterre, à l’exclusion de la force militaire ou de la police.
Un célèbre professeur de boxe,M. Gully, a été nommé membre du parlement par un collège nombreux.
La force pour la boxe n’est pas la quali té la plus essentielle.
Noon Owen, Swifï (le prodige), Gurtis (le favori), qui passent pour les plus habiles boxeurs, ne pesaient en moyenne que 112 livres chacun; le fameux Head, qui ne fut jamais vaincu, ne pesait que 125 livres, et il battit Gregson, dont le poids était de 188 livres et la taille de cinq pieds huit pouces.
Le cirque a voulu nous donner une idée complète de la boxe. . Deux boxeurs d'égale force, d’égale taille, en même condition, se sont présentés assistés de leurs parrains et d'un arbitre ; puis, après s’être serré la main, ils ont commencé.
Dire la quantité de coups qu’ils se sont administrés est chose impossible.
L’attaque, le contre-simple, le puer riposter, le coupé dessous, le double-contre, se succédaient sans intermittence; les pugilistes ont fait trois pauses, assis sur les cuisses de leurs 'parrains.
D’après la règle de la boxe, ils ne doivent se reposer que trente secondes ; aussi avons-nous entendu l’arbitre crier time, et la lutte a trois fois recommencé : M. Kay est incontestablement plus fort ; il a battu M. Percy.
Après M. Percy est venu M. Latois.
M. Latois est petit, maigre, il a vingt ans tout au plus ; à la puissance, à la force de M. Kay, il oppose un système de boxe tout à fait particulier; il est charmant de légèreté, d’agilité et d’audace à la fois ; il exécute des retraites et des feintes d’attaques de la façon la plus originale et la plus habile à la fois ; aussi quoique vaincu, a-t-il été constamment applaudi.
Nous sommes convaincus que ce spectacle est appelé à avoir un grand succès et nous ne saurions trop engager M. Gallois à ajouter ces exercices au spectacle du soir ; dans le jour les femmes n’iront
pas au cirque, et tout spectacle où ne viennent pas les femmes est mort-né.
Véritablement, ce serait grand dommage.
Charles de Matharel
Le Siècle, lundi 16 août 1847.
Les frères Victor et Henri Cuvillier étaient des élèves assidus de la salle, ainsi que les frères Guérin, dont l’un, taillé en hercule, était maire de Saint-Germain. Ils se réunissaient en groupes et allaient dans les barrières chercher des types et les inviter à venir faire de la savate à la salle avec eux ; tout le monde gardait ses chaussures de ville, on se flanquait alors des coups atroces. Ceci se passait bien entendu en l’absence du professeur, qui un jour rentra au moment où on ne l’attendait pas. Il se fâcha à un tel point et s’exprima de telle sorte à l’égard de ses élèves, que ceuxci, très nombreux, quittèrent la salle et allèrent chez Leboucher ; il faut avouer qu’ils n’en furent pas satisfaits.
En 1848, Charles Lecour céda sa salle à son frère Hubert, pour se mettre dans l’industrie. Néanmoins il conserva quelques leçons particulières à la salle d’armes Pons, ainsi qu’au cercle des éclaireurs dont les chefs étaient : le général Ney d’Elchigen, le comte Ferry d’Esclands et l’académicien Legouvé".
En 1875, de la fusion du cercle des éclaireurs et de la salle Jacob on forma l’Ecole d’escrime française. Charles Lecour fut nommé professeur de boxe française.
Il avait à ce moment pour élèves : le jeune duc de Luynes, le duc de Rivière, le prince de Béthune, le baron Préménil, de Coppens, le vicomte de Coubertus, le comte de Chevillé, le comte de Lyonne, le marquis de Sassenay, le vicomte de Pully, Goupil, Louis Gaillard, Corthey, G. Laroze, etc., etc.
En 1884, il quitta l’école d’escrime française et cessa complètement de donner des leçons. Il fut remplacé par Jules Leclerc ; sa carrière était terminée, il mourut àEpinal, le 19 juin 1894, âgé de 86 ans.