LEBOUCHER
Leboueher (Louis-Amand- Victorin), est né à Rouen, département de la Seine-Inférieure, le 14 septembre 1807, fils d’un huissier rouennais, dit-on. Personnellement, ses exploits n’étaient guère portés du côté de la procédure, sa plume à lui c’était la canne ou le grand bâton. Taille 1m65, presque imberbe, petite moustache, cou un peut court, épaules droites. Bien musclé, poignets et mains assez affinés, pieds petits, cambrés. Il en était quelque peu fier, et portait de préférence le soulier mi-découvert sur lequel tombait, les jours de grande sortie surtout, un pantalon noir à la hussarde. Il faut dire qu’avec sa longue redingote noire, son chapeau hauteforme à la crâne, il avait un peu l’allure de ce qu’on appelait sous l’empire un Décembriseur. Le masque avec cela n’était pas enchanteur, et sans avoir absolument une tête de boule-dogue, il y avait de cela. Il n’avait pas non plus une voix de ténor, il s’en manquait de quelque peu.
Leboueher sous ses formes assez rudes cachait un cœur excellent, il était charitable, très serviable, et de relations agréables. Il y avait en lui deux contrastes : la brute et le sentimental. Un peu de bonne musique et il s’attendrissait jusqu’aux larmes, il était susceptible de repentir.
C’est comme professeuret tireur de canne qu’il apparut surtout
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à notre sens, incomparable, brillant, on peut dire le mot. A son arrivée à Paris, il s'installa d'abord rue de la Michodière, puis en 1855, il succéda au père Larribeau, un des survivants du radeau de la Méduse, une vieille réputation en canne eten boxe, d’ancienne école, mais qui n'était pas sans mérite. Lorsqu’il reprit cette salle qui se trouvait située, 13 bis, passage Verdeau, l’ancien professeur avait placé à la porte une enseigne composée de petits bonshommes mobiles, en bois et habillés, représentant les divers exercices qu’on enseignait à la salle, canne, boxe, sabre et escrime. Leboucher ne voulut pas de ce genre d’affiche assez ingénieux ; je ne veux pas de pantins ici, disait-il, enlevez-moi ça, et les donnant à Auguste, fils du gymnasiarque Poirier : — Tiens, voila pour faire Guignol. — Il fut, croyons-nous, le premier qui abandonna la canne extra-légère des anciens tireurs. Il est vrai qu’à cette époque on avait la mauvaise habitude et l’imprudence de tirer sans masque, commesi la canne n’était pasavant tout une armesérieuse de défense, et nullement faite simplement pour chatouiller ses adversaires, souvent nocturnes. Sa canne de démonstration, à lui, était un énorme cornouiller, très lourd et dont la sensation devait être fort désagréable à quiconque l’éprouvait, et qui, on peut le dire, en sentait tout le poids. Il était vraiment superbe, sa... trique à la main; il était flamboyant. Déplus, findémonstrateur, presque savant. A ce moment, il n’était plus le même homme ; au résumé, sa méthode presque neuve consistait à tirer à fond, par développement, il ne touchait pas toujours doucement. Il enseignait la défense dite du voyageur, en trois leçons, et beaucoup d’étrangers, de passage à Paris, venaient à la salle pour apprendre rapidement à se mettre en état de défense. Nous avons vu chez lui des personnages très marquants, et il comptait au nombre de ses élèves des célébrités de tous genres ; nous y avons notamment vu. le grand maître Rossini.
Il donnait souvent, dans la salle du passage Verdeau, des soirées qui étaient très recherchées par les amateurs comme Théophile Gautier, Pierre Dupont, Darcier, etc., etc., et là, en petit comité, il produisait des talents divers, tels que tireurs, lutteurs et hommes forts.
Vers 1852, Reboucher avait un excellent prévôt nommé Lecomte
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qui le quitta à cette époque pour ouvrir une salle à son compte. Il s’installa d’abord 20, rue du Vert-Bois, et donnait ses leçons dans la salle du jeu de Siam. Il changea ensuite, pour aller s’établir rue du Château-d’Eau, au bal Saint-Jean, qui devint plus tard : le xixe siècle. Contrairement à son professeur qui était très dur pour les élèves, Lecomte était, lui, très doux, bon démonstrateur, très aimé des élèves qui préféraient prendre la leçon avec lui. Fort tireur à la canne et à la boxe, d’une grande agilité, tirant le jeu haut et le jeu bas très bien. Il commença avec un petit nombre d’élèves, parmi lesquels: Charles Deburau, legrand mime du théâtre des Funambules, Alexandre Guillon, artiste des Variétés, Buisselet, l’homme à la boule, de l’Hippodrome, et Auguste Massin, ingénieur mécanicien, plus tard surnommé le Roi des bras tendus.
Il paraît que le célèbre mime, Jean-Gaspard Deburau, que Jules Janin, appelait le plus grand comédien de l’époque, a donné des leçons de boxe et de canne à ses acteurs des Funambules, ainsi qu’à son fils Charles lorsque celui-ci était jeune. Voici une petite anecdote de circonstance le concernant :
Deburau père était allé un jour se promener â Romainville, en compagnie de sa femme ; en rentrant le soir, il fut attaqué par trois vagabonds ; par bonheur sa canne ne le quittait jamais et il s’en servit en maître; un des trois assaillants fut tué d’un coup de canne. La police lui reprocha cet accident et l’inquiéta à ce sujet. Mais grâce à l’intervention de hautes influences, il n’y eut pas de suites désagréables pour lui.
L’argument qui servait de reproche était celui-ci : étant donné votre supériorité à cette arme, vous auriez dû vous contenter de vous défendre et ne pas frapper ainsi que vous l’avez fait.
Ce même reproche fut adressé un jour à Gharlemont fils, qui, attaqué par deux adversaires armés de cannes, se défendit modérément; néanmoins le cornouiller qu’il avait à la main était d’un poids suffisant pour abîmer ses adversaires tout en restant pour ainsi dire sur la défensive. On lui disait que, comme professeur, il aurait dû se contenter de parer. Il faut être fort ignorant des exercices de défense et des moyens de combat, pour croire qu’il suffit de parer les coups des adversaires pour en avoir raison et
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les mettre soit en fuite, soit hors de combat. Eh bien, il est regrettable de le dire, il existe des personnes pour tenir des raisonnements semblables. Gomme boxe, Leboucher fut pour ainsi dire le novateur de la boxe de combat ; son enseignement était brutal et instinctif ; on allait chez lui surtout pour apprendre à se défendre contre les rôdeurs de barrières, ou autres personnages de même acabit; il vous enseignait la manière de vous défendre contre un goujat, de corriger un cocher brutal; il connaissait à fond (nous ne voudrions pas dire pour les avoir pratiqués) tous les coups plus ou moins canailles de ces drôles; il avait contre eux des parades inattendues, des ripostes étonnantes et il vous les apprenait à merveille.
Il engageait ses élèves pour faire la pratique (c'était son mot) à aller de temps en temps dans les bals publics mal famés et y essayer de se casser la g.... avec quelques voyous (c’était très pratique). Un amateur bien connu et que nous citerons encore, parce que son nom revient chaque fois qu’on parle d'exercices du corps : M. Eugène Paz nous racontait que le soir, lorsque Leboucher voyait arriver ses habitués à sa salle du passage Verdeau, il ne manquait pas de demander aux plus robustes, à ses préférés : « Eh bien! s’est-on battu un peu hier? vous savez, mes enfants, sans cela, vous n’arriverez jamais à rien. »
Il a été en grande partie le promoteur des rentrées violentes, des passements de jambes, des enfourchements, etc. Le eoup de pied de pointe de devant, proscrit à cette époque et encore aujourd’hui en salle, était un de ses coups favoris, et vraiment de surprise. Il introduisit beaucoup de coups de poing dans sa méthode. Il démontrait aussi quelque peu la boxe anglaise pure; il n’y était pas très fort, il était un peu court de taille et ne voulait se produire que là où il était et se sentait remarquable. C'est pour cela que, quoique démonstrateur de premier ordre pour cette époque, il ne tirait pas en public. Sa méthode un peu brutale était aussi dangereuse pour lui que pour les autres; avec un homme très fort, de haute taille, il s’engageait trop, et le corps à corps pouvait ne pas lui réussir.
S'il avait été un peu moins brutal, il aurait fait fortune ; ce ne fut pas son cas. Il y avait grand nombre de caboulots dans le fau-
bourg Montmartre, où il portait toutes ses économies, et quand la dive bouteille avait illuminé son petit nez vermillonné de boxeur anglais, ça allait mal pour le client, la leçon devenait dure (lui prononçait: sévère). Plus d’un lâchait la suite de l’enseignement après avoir payé les nombreux cachets qu’il avait eu soin de faire prendre d’avance. Notre ami Cœurderoi, quoique solide et résistant, fut de ceux-là; néanmoins tenant à écouler son reliquat de cachets, il se promenait souvent dans le passage Verdeau, avec l’espoir d’y rencontrer son professeur, ce qui arriva naturellement. — Leboucher : — voyons, Monsieur Edouard, vous m’en voulez donc; — Vous n’en voulez donc plus? Bast! Cœurderoi se laissa faire et reprit ses leçons, mais alors bien décidé à lui rendre coup pour coup et avec usure. 11 faut dire que cet échange d’amabilités ne rappelait en rien le jeu Charlemont et Chauderlot de gracieuse mémoire, ça manquait d’élégance. Voilà que le père Leboucher n’en voulait plus. C’était, disait-il, Cœurderoi qui était le brutal. Pour un comble, c’en était un, passons.
Nous avons sous les yeux une caricature du célèbre Daumier, accompagnée d’un texte qui donne bien l’idée de l’enseignement donné par lui; intitulée : une leçon de boxe chez Leboucher en
Leboucher: il fallait parer! .. il fallait parer!... Ce coup-là vous a été démontré tout à l’heure... C’est le coup du prince Rodolphe... je vous l’avais expliqué et j’avais pourtant bien mis les points sur les i... — Sacristi!... vous auriez bien dû ne pas me les mettre sur les yeux... enfin c’est peut-être votre manière de marquer vos cachets !...
Malgré cela, il était très soucieux de son art, et lorsqu’il organisait des assauts, longtemps à l’avance il se préoccupait de les rendre intéressants, et ne négligeait rien pour s’assurer le concours des professeurs les plus renommés, et les amateurs les plus remarquables; d’escrime, de canne, de boxe et d’exercices de force.
Ces assauts donnés dans les salles Montesquieu, Valentiuo, la Redoute, au Casino des Arts et chez Markowski, obtenaient toujours beaucoup de succès.
Leboucher était aussi un grand amateur et fin oonnaisseur en matière de lutte ; nous savons tous que la lutte est un exercice
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spécial, et qu’il faut chercher loin pour trouver un homme de lutte, de canne et de boxe. Un seul à notre connaissance a été un peu tout cela ; y compris les exercices de force; c’est Rambaud, dit la Résistance, qui avait sa salle rue des Ecuries-d’Artois ; de second ordre comme démonstrateur, mais un rude gars; grand, bien fait du haut en bas, intelligent; s'est fait admirer et payer largement à la cour d'Egypte. Béni soit le ventre de la mère qui t'a porté lui disait un jour le kédive (Ismaïl Pacha). Il avait été le professeur de Henri Joignerey, ancien hercule, qui tenait encore dernièrement, à Montmartre, une salle d’exercices de force. Il avait conservé pour la Résistance une admiration et un culte persistants. Leboucher aussi le tenait en haute estime.
Cœurderoi nous racontait, qu’en 1876, il avait rencontré la Résistance à la Chaux-de-Fonds, en Suisse.
« Il n’était plus jeune, un peu coloré par ceci et cela, un peu « boursouflé ; il avait bien aimé beaucoup de choses ; à son retour « du Levant il avait fait de la lutte en Grèce, et était resté deux « ans à bien boire, bien chasser et bien manger son gibier; il « ne s’était arrêté qu’à la fin de ses capitaux. Quand il le rencon- « tra, à la sortie de la gare de cette ville, il était habillé en marin «. et montrait à cette population très horlogère, mais peu mari- « time (1000 mètres au-dessus de la mer), quoi? un poisson « quelconque empaillé, ratatiné, qu’il appelait un Raquin. Les « naturalistes ayant la mauvaise habitude deprononcer : Requin, « mais la Résistance, n’y regardait pas de si près. Entre temps, « il faisait quelques poids, et encore assez proprement et gracieu- « sement. C’était encore un vigoureux reste. »
Peu de temps après, Charlemont le rencontrait en Belgique, à Anvers, il tenait une baraque, à la foire de cette ville. En effet, il eût été difficile de reconnaître en lui l’homme superbe qu’il avait été.
Revenons à Leboucher et à la lutte, qu’il adorait, théoriquement. Il fut le découvreur, le lanceur d’Arpin, surnommé le terrible Savoyard, l’homme au fameux coup de lutte dit : le coup d’Arpin. 11 l’utilisa et l’exploita même à outrance. En somme il réveilla la lutte endormie, oubliée, organisa de nombreuses et
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formidables séances à Montesquieu où il produisit et mit en relie! les Rabasson, les Crest, dit le Taureau de la Provence, Rivoire l’homme de marbre, Pujol dit Pile de Pont (le marin célèbre de la Belle-Poule). Marseille le vieux (le premier tombeur d’Arpin), puis plus tard Etienne le Pâtre, Richoux (rudes hommes),etc., etc. Avec sa compétence, ses souvenirs et son imagination, l’ami Joignerey nous a souvent parlé de ces magnifiques luttes. Là aussi, à Montesquieu, on vit de brillantes parties de boxe plus ou moins fantaisistes, pas très savantes, mais puissantes et gracieuses ; les exécutants étaient Rambaud dit la Résistance déjà cité, Louis Vigneron qui fut plus tard surnommé : f homme-canon de l’Hippodrome de Paris, dont nous donnons plus loin la biographie.
Les deux hommes étaient remarquables de puissance, de plastique. C’était vraiment une belle chose.
Un des plus beaux assauts de boxé, parmi ceux qui eurent lieu au Casino des Arts, en 1850, sous la direction Leboucher,fut sans contredit celui de la Résistance et de Bernard de Bordeaux. Ce dernier, grand, bien proportionné, était hercule et lutteur comme son adversaire. Dans le midi de la France, on le surnommait le Roi des lutteurs. Comme professeur de boxe à Bordeaux il jouissait d’une grande réputation.
L’assaut fut des plus intéressants et fit grande sensation dans la salle. Du commencement à la fin, les deux champions combattirent avec une ardeur égale, il eût été difficile de préjuger du résultat final. Ce fut la Résistance, qui, par un magnifique coup d’arrêt, termina ce mémorable assaut. Bernard touché en pleine poitrine alla tomber à terre, à la grande surprise des spectateurs qui applaudirent à outrance.
Un autre assaut moins important eut lieu àlasalleMontesquieu, en 1853, entre Arpin le terrible Savoyard et la Résistance. Arpin, qui avait été vaincu à la lutte pour la première fois l’année précédente, par Marseille aîné, espérait-il se rattraper à la boxe? en tous cas, il avait mal choisi son adversaire, car il fut battu complètement.
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