‹ La boxe française, historique et biographiqueChapitre 14 sur 233 · ASSAUT-CONCERT · texte numérisé non relu

ASSAUT-CONCERT

Des assauts de boxe, des voltiges de cannes, des chansonnettes, des romances, avec cela faire une soirée, est-ce possible? C’est ce que toute notre ville se demandait depuis quinze jours ; oui, une soirée complète, commençant à huit heures, et de laquelle 800 personnes ne sortaient qu’après minuit ; et cette soirée nousl’avons eue, lundi dernier, à la salle, des Variétés.

11 y a cinq ans à peu près, un artiste modeste, sans protection, sans autre ressource que l’amour du travail, vint s’établir à Saint-Quentin.

Qu’avait-il donc pour assurer son avenir ?

La boxe et la canne.

S’il s’était annoncé, s’il avait écrit : Avec ce que je sais, je prétends gagner de quoi vivre ; je me ferai de tous mes élèves des amis intimes, qui seront cités pour leur excellente conduite, qui consentiront à se montrer en public; j’arriverai à réunir, pour

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nous voir, ce qu’il y a de plus honorable dans notre ville, on aurait répondu : C’est la prétention d’un fou.

Eh bien ! voilà ce que M. Lecour est parvenu à réaliser.

Le pauvre de plus le trouva toujours prêt à venir solliciter la charité publique ; nous voudrions qu’il nous permît de mentionner, en dehors même des concerts, pour lesquels onlui doit de la reconnaissance, des actes cle bienfaisance qui lui font le plus grand honneur.

Empressons-nous de le constater : la salle des Variétés a présenté lundi un aspect de jeunesse et de gaîté.

Tous ceux qui avaient été à même de reconnaître en M. Lecour un homme de cœur, et un beau talent, ont voulu, sans espoir de s’amuser beaucoup, lui donner une marque réelle de sympathie, et lui prouver combien on regrettait son départ.

La foule qui se pressait lundi pour trouver une place aux Variétés doit inspirer le désir d’imiter M. Lecour, d’arriver à obtenir une semblabble ovation, et personne, nous le certifions, n’a regretté ni son temps, ni son argent; la soirée a été belle.

Maintenant rendons compte de ce que nous avons vu, et surtout supprimons les initiales des noms de ceux que nous avons applaudis, pour donner entièrement leurs noms, ils nous en voudront peut-être, toute la ville nous en remerciera.

Le rideau se lève.

Des collégiens nous saluent, se saluent, se menacent du poing, s’attaquent; et la salle de s’écrier : des collégiens si gentils, si adroits, si pétulants, ne seront jamais des sots.

Ce sont les jeunes Gervoise, Museux, Geoffroy et Descaudins.

Viennent ensuite voltiger avec les cannes, MM. Amédée d’Estrées, Stuard, Decaudins, Jules Dournel, H. Mercier; tous ont exécuté les exercices les plus plaisants, les plus extraordinaires, les plus difficiles, avec un ensemble de grâce, de légèreté, de vivacité, tel qu’on se demandait pourquoi on avait pu jusqu’alors délaisser un talent qui devrait avoir incontestablement une grande et salutaire influence sur la santé et le caractère des jeunes gens, et en les fortifiant, les mettre à même de répondre à tous les faux braves, aux misérables qui voudraient les attaquer.

Couverts les uns après les autres d’applaudissements unanimes

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réitérés, ces messieurs -ont pu voir comment ils avaient été appréciés et jugés.

Jeunes hommes bien placés dans la société, ayant reçu une belle éducation, l’élan est maintenant donné par vous.

C’est à qui voudra figurer, se montrer dans nos fêtes publiques.

L’union fait la force; l’union profite aune ville; les artistes, les hommes de talent et de mérite sont dans toutes les classes de la société.

Particulièrement MM. H. Mercier et Jules Dournel, ont fait de la gymnastique ; et sur ce point, ils nous ont montré qu’on ne peut plus rien leur apprendre.

Nous avons eu du bonheur à crier bravo, bravissimo, et toute la salle a fait comme nous.

Les frères Lecoursur la boxe et sur la canne sont passés maîtres; c’était connu ; à Paris ils avaient fait leurs preuves; mais à qui ne les avait pas vus travailler, il aurait été impossible de se faire une idée de ce qu’ils sont, de ce qu’ils savent.

On s'anime, on s’impressionne, on craint, on admire quand ils se saisissent, quand ils se frappent, quand ils font voltiger leurs cannes, quand ils parent les coups.

C’est l’éclair, la foudre ; les bras, les mains, les jambes, les pieds, la tête, les yeux, tout agit, tout marche en même temps.

D’ailleurs il est facile de s’en convaincre, une distraction, même dans le jeu, pourrait devenir terrible.

La salle s’est émue, et d’une triple salve d’applaudissements nous avons tiré cette conséquence: les deux frères Lecour réussiront en tous lieux.

On pouvait se contenter de nous montrer comment on boxe, on voltige, et Dieu merci ! le public n’aurait pas eu à se plaindre.

Mais notre ami M. Lecour est aussi un chansonnier à part ; sans imiter en rien Levassor,il estpresque aussi original, presque aussi plaisant que lui.

lia créé les Orphéonistes; nous les avons entendus chanter avec une précision, un accord parfait, un de nos plus beaux chœurs.

11 n’est pas possible, après ce chant, de croire que notre Orphéon cessera d’exister, si M. Lecour quitte Saint-Quentin.

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Des applaudissements ont accueilli M. Rigault, à son entrée sur la scène, et jamais sa belle voix de baryton n’a eu ni plus de puissance, ni plus d'entrain.

Le roi de la Montagne, à chaque couplet s’échauffait, et une triple salve d’applaudissements lui a prouvé la place qu’il occupait aujourd’hui dans l’estime de ses concitoyens.

Ami de M. Lecour, il devait se placer au premier rang dans cette soirée, et il n’y a pas manqué.

Et ce concerto de flûte de M. Armand Patuzet, qui nous a fait connaître, dans ce jeune instrumentiste un véritable talent de plus dans notre ville, forçant l’orchestre et la salle à l’applaudir.

Et ce concerto de trombone de M. Daub ; instrument qu’on penserait ne devoir jamais articuler que quelques sons d’accompagnement.

Une seule fois nous avons entendu un concerto de trombone au Conservatoire, par un des élèves qui gagna le prix, il ne l’a point exécuté aussi bien que M. Daub. Cette soirée nous a encore révélé la présence, dans notre cité, d’un pianiste distingué, d’un ancien professeur au Conservatoire de Rouen, M. Barré.

Après avoir fait connaissance avec nos chanteurs il est parvenu à les diriger, à les maintenir, à prouver ce que vaut un bon accompagnateur.

Un professeur de piano nous manquait, la place est prise.

Nous avons enfin entendu deux chansonnettes de M. Lecour, malgré des exercices si fatigants de boxe et de canne ; jamais il ne fit autant de plaisir.

A minuit, après une Promenade aux Champs-Elysées, l’excellent artiste fait ainsi, avec simplicité, avec émotion, avec âme, ses adieux, à toute la ville, sur un de nos airs les plus populaires, sur l’air de Muse des bois :

Cinq ans... déjà? quittant le grand village,

Sans autre appui qu’un bâton à la main,

Marchant tout droit, portant léger bagage,

Leste et joyeux j’arrive à Saint-Quentin ;

On m’accueillit, je travaille, j’espère,

Et l’amitié m’enchaîne à ce pays.

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Il faut partir : tout finit sur la terre.

Je reviendrai, n’est-ce pas, mes amis?

Je reviendrai, n’est-ce pas mes amis?

Au loin, partout je veux peindre nos fêtes,

Gomment j’appris à goûter le bonheur ;

Je chanterai vos airs, mes chansonnettes,

Le souvenir soulagera mon cœur.

Plus d’une fois, en rêve, je l’espère,

Je reverrai ce généreux pays,

Et je dirai : tout finit sur la terre,

Je reviendrai, n’est-ce pas, mes amis?

Je reviendrai, n’est-ce pas, mes amis?

Oui, c’est ici ma première patrie,

J’y reviendrai, c’est là mon seul désir ;

Je reverrai la bonne Picardie,

J’y reviendrai pour ne plus en partir,

Le pauvre artiste, oh ! du moins il l'espère,

Saura gagner le choix de son pays ;

Et je dirai : tout finit sur la terre.

Je reviendrai, n’est-ce pas, mes amis ?

Il faut partir... Au revoir mes amis !

Ces derniers mots à peine prononcés, toute la salle applaudit. Les élèves et les amis de M. Lecour l’entourent, lui serrent la main, et disent assez haut pour être entendus :

Vous ne nous quitterez pas.

Ainsi s’est terminée cette véritable fête de famille.

Le Courrier, journal de Saint-Quentin, 23 mai 1847.

Peu de temps après être revenu se fixer à Paris, il succédait à son frère qui abandonnait en partie l’enseignement delà boxe, pour se livrer à l’ihdustrie dans laquelle il y gagna beaucoup d’argent. C’était en 1848.

Il prit part aux assauts du cirque Olympique, en compagnie

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de son frère, ainsi qu’à d’autres assauts donnés à la Redoute, à Montesquieu, à Valentino, et à la salle Saint-André (aujourd’hui Théâtre Mondain). Il y tira souvent avec succès, mais il échoua devant plusieurs tireurs dont la réputation était justement établie, tels que : Bernard de Bordeaux, Gabriel de Nîmes, La Résistance et Cadet de Moissac ; ces derniers devaient leur avantage autant à leurs moyens physiques, qu’à leur jeu varié.

Lorsque nous avons connu Hubert Lecour, en 1865, il avait la taille d’un mètre 68 centimètres ; deux centimètres de plus que son frères Charles; moins trapu que lui, plus élancé, plutôt maigre, bien équilibré pour être le tireur vif que nous avons connu ; il était brun, portait toute sa barbe ainsi que de longs cheveux ; myope, il se servait de lunettes; agréable au physique et très affable. Il avait pour prévôt un nomméEtienne Méki, sujet Maltais ; vieux, petit, maigre, les cheveux très noirs, épais et longs, portait la raie fort de côté ; la barbe également noire, longue et peu fournie ; les yeux noirs vifs et brillants. Il était courageux, et marchait la pointe des pieds complètement en dehors ; il avait la démarche exagérée des maîtres de danse. Affligé de hernies, il ne futjamais tireur ni de canne ni de boxe, ses moyens physiques ne lui permettaient pas ; malgré cela, il rendait de grands services à la salle, car il donnait très bien la leçon.

Vers 1852, Hubert Lecour épousa une excellente pianiste avec laquelle il chantait des duos dans les soirées. A partir de ce marnent, il ne parut plus dans les assauts publics ; uneconvention passée entre lui et sa femme le lui interdisait, mais chaque année il donnait un assaut dans sa salle du passage des Panoramas, au bénéfice de son prévôt Etienne ; un certain nombre de tireurs étaient convoqués à y prendre part.

Jusqu’en février 1867 Hubert Lecour eut deux salles à Paris, l’une passage des Panoramas (galerie Montmartre, n° 27), l’autre dans le quartier des écoles, rue de Tournon, n° 9. La liste serait longue de tous les noms qui y ont défilé pendant cette période d’environ vingt années, de toutes les personnalités marquantes qui ont fréquenté les salles ou pris des leçons particulières avec Hubert Lecour.

Parmi les derniers que nous avons connus, nous citerons :

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MM. .A. Cuvillier, Eugène Paz, Crété de Paluel, de Rajon, Fernand Eggly, Rivaud, Hubert Brierre, Bernard deSéramont, Jules Planquette, sculpteur et son fils Robert, l’auteur des Cloches de Corneville qui fut longtemps le prévôt de Hubert, puis un boursier bien connu que ses amis appelaient : le Grand Louis. Long, maigre, nerveux, avec des jambes démesurées, le Grand Louis était un jouteur redoutable. Excellent boxeur, possédant une détente incroyable, son coup de poing cinglait l’air comme un coup de fouet, et dans l’assaut, il rugissait comme un Arabe. Enfin, le docteur Menière, le plus fort et le plus savant entre tous.

Sa bonne éducation, ses manières d’hommedumeilleur monde n’avaient pas peu contribué àfaire tomber les préventionsqui s’attachaient encore à la canne et surtout à la boxe française, aux exercices dérivés de l’ancienne savate. Il mit à profit ses nombreuses relations pour s’efforcer de faire comprendre l’importance alors trop méconnue des exercices physiques. Il fut aussi l’un des plus chauds promoteurs du mouvement qui commençait alors à se dessineret devaitprendre tant d’importance après laguerredel870.

Grâce en grande partie à .lui, la boxe et la canne prenaient rang parmi les sports les plus aptes à favoriser le développement de la jeunesse. C’est ainsi qu’après avoir été admis dès 1853 comme professeur au collège Chaptal et dans plusieurs grandes institutions, il était appelé, en novembre 1865, à donner ses leçons au collège Rollin et à partir de décembre 1866 à l’Ecole polytechnique.

Il dut alors renoncer à sa salle de la rue de Tournon, n’ayant plus assez de temps à y consacrer. Mais il conserva sa salle du passage des Panoramas.

Hubert Lecour est mort prématurément à l’âge de 51 ans, le 2 juillet 1871, des suites d’une fluxion de poitrine.

Sa salle fut reprise par un professeur sortant de l'armée, qui se nommait Raynal. Il la conserva pendant quelques années, puis quitta le professorat de la boxe pour reprendre son ancien métier de peintre en voituye. Cette salle est aujourd’hui occupée par une académie de peinture dirigée par lesympathique Rodolphe Julian, un ancien, un vrai amateur de lutte et de boxe.

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