‹ La boxe française, historique et biographiqueChapitre 151 sur 233 · CHARLEMONT A LA SOCIÉTÉ D’ESCRIME · texte numérisé non relu

CHARLEMONT A LA SOCIÉTÉ D’ESCRIME

«Jeudi dernier, a eu lieu, devant une salle d’élite, le grand assaut donné à la Société d’escrime par Gharlemont, le célèbre boxeur parisien.

«Ainsi que l’avaient faitpressentir lesbruitsde la dernière heure, les défections ont été nombreuses dans le camp des tireurs de chausson marseillais. Parmi les invincibles des trains de banlieue, parmi les décrocheurs de timbale, aucun n’a eu le courage d’affronter le tireur que tous proclamaient battu d’avance, lors des réunions échauffées qui marquèrent l’introduction de la boxe française dans notre ville.

Et du nombre bruyant de ces protagonistes, un seul s’était détaché depuis longtemps, simple, presque modeste; un seul qui,

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bravement, a marché au sacrifice pour sauver, dans sa défaite vaillante, les lambeaux fripés de la bannière.

« Nous parlerons de ce Gaulois.

« Les soirées dans le genre de celle organisée par la Société d'escrime de Marseille, à l’occasion de la venue de Charlemont, sont assez rares dans notre ville pour que les amateurs de boxe et d’escrime n’aient point profité avec empressement de cette bonne aubaine.

« Aussi jamais public ne fut-il mieux choisi que celui qui se pressait à cette soirée unique; public spécial, fait des seuls adeptes du sport et bien compétent pour juger de la valeur des méthodes en présence.

« On distinguait au premier rang des rares invités : M. le général Ganonge, M. Haulpetit-Pourichon, secrétaire particulier du préfet, M. Estier, conseiller général.

« Nous avons également noté la présence parmi les invités et les sociétaires de : MM. Ath. Vagliano, vice-président ; MM. Vagliano, Gounelle, Dubois, secrétaire général de la mairie, Go'irand, conseiller municipal, Ed. Roussier, capitaines Clémençon et Girolami, lieutenant Martin, Rambaud, Bourrageas, Berthou, de Wuillemont, Franceschi, Gros Vuccina, Caramano,DrsPantolani, d’Hergard, Bertrand, directeur du gymnase médical de la rue d’Arcole, Fleury, président de la Gauloise ; Coulbant, Gauthier, Yiannay, nos confrères Gaspard, Bailly, Y. Gombarnous, Janet et notre directeur.

« N’oublions pas de citer encore le dévoué secrétaire M. Guiral qui, avec M. Chabron, ont veillé avec un soin tout particulier à la bonne réussite de la réunion.

« La séance était présidée, comme aux grands jours, par le sympathique M. Melchior-Roussier, président du cercle.

« Le programme annoncé par M. Chabran, l’aimable et distingué secrétaire, s’est déroulé dans l’ordre suivant :

« Entre M. Simon, l’habile professeur du cercle et M. Eschmann, amateur, assaut de fleuret au cours duquel se sont affirmés une fois de plus le talent du maître et le mérite de l’élève, très en progrès.

« Assaut très remarqué de boxe française entre MM. Michel et

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Silhol, membres du cercle, élèves de M. Allard, qui ont révélé de réelles qualités, paralysées par un trac très légitime.

« Assaut de chausson entre MM. Gauthier et Rastoul, professeurs aux amis des arts, qui ont déployé toute la gamme des évolutions classiques, en des fantaisies pleines de souplesse.

« Un peu déconcertés par le luxe des pirouettes qui forment la base de l'antique méthode, les spectateurs ont paru apprécier le baiser de paix de clôture donné vigoureusement des bras en losange. Que de peines et de temps perdu dans l’application de cette mise en scène, que l’on pourrait si utilement remplacer par des principes sérieux et vraiment pratiques!

« Néanmoins les applaudissements fort nourris de l’assistance ont prouvé aux tireurs consciencieux que la chorégraphie bien réglée trouvera toujours des amateurs avides d’un paisible délassement.

c< Ont ensuite fait un assaut de boxe française, MM. Franeeschi, prévôt, et Garvin, qui mériterait de l’être tant était grande son assurance et réfléchi l’à-propos de ses ripostes aux attaques bien dirigées de son adversaire.

« Un autre assaut de boxe française entre M. Allard, professeur au Cercle, et M. Vincent, professeur à l'École de la rue d’Arcole, a préparé les amateurs aux émotions ultérieures de la grande rencontre.

« Le jeu habile de M. Vincent, qui est médaillé de Joinville, se ressent incontestablement des emprunts faits à l’école de Charlemont. Aussi sa méthode pourrait-elle servir de transition entre le chausson marseillais et la boxe française dont la supériorité se dessine d’une manière frappante dans les phases de cet assaut sérieux.

« Les feintes savantes de M. Allard, ses attaques bien combinées et ses ripostes remarquables de vitesse et d’effet ont soulevé à plusieurs reprises l’enthousiasme de l’assistance.

« A signaler spécialement le succès de ses coups d’arrêt dont le résultat pratique suffirait à lui seul pour justifier l’efficacité de cette méthode.

« C’est maintenant le tour à Charlemont. Alerte, l’œil perçant, le torse merveilleusement musclé. Charlemont présente le type

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du tireur d’assaut dans toute sa virilité ; son air mâle et assuré, est impressionnant. Il s’avance et déjà un frisson secoue les spectateurs. On sent qu’il va se passer là quelque chose d’inédit.

« Son adversaire est M. Ginoux. Grand, bien découplé, parfait de structure, il dégagede sa personne cette impression assurante de vigueur et d’adresse que l’on éprouve sur nos quais, dans le voisinage des portefaix robustes, des chargeurs infatigables dont le personnel se recrute parmi les plus beaux enfants de notice vieille cité.

« Les préparatifs s’achèvent dans un religieux silence.

« Après le shake-hand traditionnel, Ginoux croit devoir demander à son adversaire quelles seront les règles à observer.

« Un peu étonné, Charlemont répond : «Tirez selon votre jeu, je ferai selon le mien. »

« La parole brève du maître accentue l’émotion de rassemblée.

« Les champions tombent à peine en garde, que Ginoux, emporté par un élan impétueux, lance un coup de pied de figure qui vient loucher le front du maître. Une seconde de stupeur immobilise l’assistance. Ginoux, lui- même, s’arrête, médusé, et comme inconsciemment demande à son partenaire si le" coup porté lui a causé quelque dommage.

« Soit adresse, hasard ou simple ruse du maître, qui voulait peut-être se donner l’excuse d’une terrible victoire, le coup de Ginoux avait sa valeur, mais la question était une maladresse avec un champion comme Charlemont, martelé par des chocs de mille tournois, invulnérable sous sa triple cuirasse de muscles, et qu’un revers de figure ne pouvait même faire sourciller.

« Le moindre des initiés proclamera sans hésitation que ce coup à effet est sans résultat appréciable entre tireurs tant soit peu éprouvés.

« Mais il est toujours vrai que la femme de César ne doit point être soupçonnée, et Ginoux, sur le tard, dut le comprendre au plissement significatif de paupières qui fut la réponse du tireur parisien.

« C’est alors que l’assaut commence véritablement.

« Ramassé comme une panthère, Charlemont bondit et part d’un terrible coup de poing de figure pris en sautant sur l’attaque

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de l’adversaire, et comme celui-ci « n’annonce pas » l’attaque est doublée et triplée d’un coup de poing de revers et d’un violent chassé au flanc. Et c’est une suite ininterrompue de feintes pressées, d’attaques rapides et de ripostes inattendues ; les coups se succèdent déconcertants par leur élan et leur rudesse. Le poing du champion parisien s’abat comme une masse ; sa jambe, puissante comme une catapulte, se détend et, enlevant l’adversaire, le projette contre le mur heureusement matelassé.

« Pendant quelques minutes, l’assemblée haletante assiste à cette furie endiablée qui ballotte l’homme, l’accule, le presse, le réduit jusqu’à ce qu’un coup plus pesant l’amène à demander un armistice que chacun allait réclamer pour lui.

« On entraîne Ginoux dans une salle voisine, on le réconforte avec de chaudes paroles et un cordial énergique ; les sympathies éveillées par son courage l’assaillent de tous côtés, et notre âme du Midi, qui va aux vaincus et aux braves, s’ouvre entière à ce vaillant que les siens ont abandonné.

« Pour lui permettre un repos nécessaire, le programme est continué.

« Nous assistons successivement à un assaut de canne très gracieux entre MM. Arnaud et Rocques, professeur aux Amis des Arts, à un assaut d’escrime très remarquable entre MM. Bourrageas et Caramano, du cercle d’escrime, deux tireurs pleins d’avenir ; à un assaut de sabre entre M. David, professeur à la société et M. Goirand, directeur des Amis des Arts, lequel assaut a mis en relief, comme toujours, les qualités exceptionnelles de M. David et la vigueur étonnante de son partenaire.

« Un assaut de boxe entre M. Phocas, élève de M. Allard, et M. Rastoul, professur à la Société les Amis des Arts, a démontré une fois de plus la supériorité de la boxe française sur la savate.

« M. Rastoul, qui s’est bien défendu, a néanmoins été battu par son partenaire qui compte à peine quelques mois d’école.

« A ce moment a lieu la reprise entre Charlemont et Ginoux.

« Il semble que le maître veuille se faire pardonner son éclatant triomphe, mais malgréses efforts, son art l’entraîne. Bientôt, le champion reparaît et après quelques phases des plus brillantes, où les prises de pied et les coups d’arrêt ont remué les spec-

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tateurs, la défaite du chausson se poursuit et s’achève lamentable, irrémédiable et sans retour.

« La salle, soulevée malgré elle, acclame longuement les tireurs, et dans l'ovation que Ton faitau vainqueur calme etdigne, des félicitations s’adressent au vaincu dont la défaite fatale n’aura pas été sans honneur.

« Enfin, après un assaut entre Charlemontet M. Rastoul, dans lequel celui-ci a subi le même sort que le précédent partenaire du maître, la soirée s’est terminée par un assaut de boxe française entre Charlemont et son brillant élève, professeur au Cercle d’escrime, M. L. Allard.

« Fidèle à ses principes d’impitoyable sévérité, le maître n’a pas eu pour le disciple les égards qu’on en pouvait attendre.

« C’est avec la même fougue que l’attaque s’est développée, tenace,vigoureuse, harcelante, conduite avec un jugement, un coup d’œil merveilleux, une autorité surprenante; elle a été intéressante au plus haut degré entre tireurs de même école, dont on pouvait suivre le jeu.

« M. Allard s’est prodigué dans cette rencontre, avec les qualités personnelles qui le classèrent à la tête des tireurs de notre ville, quand il donna son premier assaut qui fut le premier coup porté à l’ancienne méthode.

« Ce qu’on aadmiré le plus, avecsa grâceélégante degentleman, c’est la précision de ses attaques, la vivacité de ses ripostes et son jugement de tireur lui permettant de déjouer les feintes de son terrible adversaire, lequel peut être fier de son élève à tous les points de vue.

« Et maintenant un dernier mot.

« L’assaut de Charlemont à Marseille aura été l’oraison funèbre de la savate.

« Qu’elle repose en paix profonde parmi les gloires ancestrales qui illustrèrent notre Phocée.La tâche par elle accomplie fut assez longue et assez honorable pour que nous en puissions tirer vanité. C’est d’elle que naquit d’ailleurs la boxe française, et ce titre seul lui mérite tous les égards.

« L’événement survenu est d’une logique banale ; le sport a suivi l’évolution lente de toutes les choses, les lois fatales du pro-

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grès. A l’œuvre donc! que l’exemple donné par Charlemont nous soit profitable ; travaillons à nous améliorer et souhaitons que l’an prochain, Marseille puisse présenter au maître des champions dignes de lui.

« Louis Delajante. »

Le Midi-Sport, 13 janvier 1897 (Journal de Marseille.)

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« Gros succès pour l’assaut donné par Charlemont à Marseille, sous les auspices du cercle de l’escrime.

« Son adversaire M. Ginoux, insuffisamment préparé, n’a pasoffert de résistance sérieuse au champion dont les passes ont été fort applaudies. »

Figaro, dimanche 17 janvier 1897.

l'escrime française

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Charlemont à Marseille. La mort de la savate.

« La victoire de Charlemont sur M. Ginoux est un grave événement dans l’histoire de la boxe : c’est la victoire de la boxe française sur le chausson marseillais.

« Ainsi s’exprime notre confrère Louis Delajante du Midi-Sport.

« La boxe française vient d’enjamber des siècles de routines et d’ignorance: Charlemont vient de mettre au grand soleil du midi la puissance et la clarté d’un art où il a conquis la maîtrise, à force de volonté, de temps et de travail.

« M. Ginoux ferait sans doute un boxeur de talent ; sa défaite n’est donc pas personnelle, c’est celle d’un préjugé, d’une erreur, et il faut lui savoir gré de l’avoir courageusement affrontée.

«Désormais, Marseille renonce au chausson et à la savate et saura nous donner des boxeurs. Cette tâche lui sera facile avec un professeur comme Allard, élève de Charlemont, fidèle disciple au-

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tant que sérieux adversaire. L’assaut de boxe française entre le maître et l’élève était bien un assaut de maîtres. »

L’Escrime française, dimanche 24 janvier 1897.

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