LOUIS VIGNERON
Louis Vigneron est né à Paris le 11 avril 1827 ; son père était ouvrier menuisier et avait fait les campagnes d'Espagne, dans les dragons, sous Napoléon 1er. Ce dernier fit apprendre à son fils le métier de tourneur mécanicien. Dès lors, ouvrier, Vigneron travailla de son état à Belleville, chez M. Bréval, ingénieur, ami de M. Damoy, l’artiste peintre paysagiste bien connu. Il faisait, paraitil, l’admiration de ses camarades, pour sa force naturelle.
Il prit ses leçons de savate avec Guérineau, au grand déplaisir de son père, qui, malgré une grande antipathie pour cet exercice, était très fier de le voir tirer dans les assauts, et applaudir par le public. Avec ce sentiment d’orgueil paternel, il disait alors : c’est mon fils !
En raison de la faiblesse de sa vue, Vigneron dut quitter son métier de mécanicien. C’était en 1848, il alla à Rueil, prit une petite salle chez un marchand de vins, et donna ses premières leçons à raison de 25 centimes la leçon, au 6e bataillon de la garde mobile, troupe composée de 24 bataillons. Créée, a-t-on dit, en vue de la révolution de Juin, cettetroupe fut en effet licenciée peu de temps après. Vigneron revint à Paris et reprit momentanément son premier état ; il ouvrit une salle de boxe chez
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M. Rognon, marchand de vins, au coin de la rue Crussol et de la rue de Malte ; il y donna des leçons le soir, et tous les mois, il donnait des petits assauts intimes. Les élèves payaient les frais de la soirée.
Dans l’intérêt de la boxe, il est nécessaire de rétablir la vérité sur un incident qui a toujours été mal interprété. On a dit que Vigneron, en faisant assaut, avait d’un coup de pied jeté son adversaire par une fenêtre, il y a erreur. Voici les faits exacts : Louis Vigneron se trouvait un jour, et par hasard, avec plusieurs de ses amis, Chaussée Ménilmontant, près du bal portant pour enseigne : « Au galant jardinier », chez un marchand de vins, nommé Viscardi. Il y avait deux salles au premier ; la seconde donnait derrière sur les jardins et avait deux étages; le terrain étant en contre-bas de ce côté, on peut encore le voir aujourd’hui, rue Etienne-Dolet. Toutes les maisons de la rue Ménilmontant sont semblables et construites sur une colline ; c’est dans cette seconde salle qu’étaient réunis Vigneron et ses amis : c’était simplement une petite salle de marchand devins, avec quelques tables pour boire ; on n’y faisait jamais ni boxe ni autres exercices ; Vigneron et ses amis ne se réunissaient que pour causer, rire et boire; rien de plus. A un moment, on plaisanta, en s’amusant. Charles Neveu, un ami de Vigneron, le saisit aux jambes et fit des efforts pour le renverser à terre. Vigneron, plus grand, le saisit à bras le corps, l’enleva et le lança derrière lui ; l’autre trébuchant en arrière, passa par une fenêtre ouverte dont la rampe était trop basse ; le malheureux alla tomber sur un baquet de blanchisseuse, et mourut six heures après. Il eut le temps de faire une déposition en faveur de son ami Vigneron, déclarant qu’aucune raison de haine ni de vengeance n’avait pu être le mobile de sa chute mortelle et que le résultat de l’accident incombait à lui seul ; il ne voulut pas qu’on poursuivit son ami, mais ce dernier ne put éviter quinze jours de prévention. Les parents n’en voulurentjamais à Vigneron, qui du reste devait plus tard épouser la sœur de son infortuné ami. Le mariage n’eut pas lieu, la jeune fille mourut d’unemaladie de poitrine. La boxe n’est donc pour rien dans cet accident; c’est ce que nous voulions constater.
C’est à partir de 1850, que la réputation de Vigneron commença
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à naître ; Leboucher avait à ce moment la vogue pour les assauts de la salle Montesquieu, qui faisaient fureur. Il y avait foule, on voyait, stationnant à la porte de la salle, un grand nombre d’équipages de toutes sortes. Il vint un jour voir Vigneron, à sa petite salle delà rue Grussol :deux élèves, prévôts de Vigneron, tiraient ensemble et faisaient un assaut fort beau, c’étaitLucet et Philippe. Leboucher demanda à Vigneron de vouloir bien les inviter à prendre part, comme tireurs, à son prochain assaut, ce qui fut décidé, et en même temps, comme il n’avait pas de tireur capable pour mettre en face de Rambaud, dit la Résistance, il demanda à Vigneron s’il voulait tirer avec lui ; celui-ci accepta en adressant un défi à la Résistance.
Rambaud, qui avait pris ce surnom bizarre de la Résistance, était ouvrier boulanger. Beau garçon, grand, bien découplé; c’était la grâce dans la force. La Résistance fut le favori du public jusqu’au jour où parut Louis Vigneron, qui lui adressa le défi dont nous parlons plus haut.
Ils tirèrent trois fois ensemble, en trois séances séparées à une semaine d’intervalle. Les résultats des deux premiers assauts furent indécis ; au troisième Louis Vigneron battit complètement son adversaire et termina par un de ses admirables revers de pied dont les amateurs se souviennent encore.
Les deux prévôts de Vigneron tirèrent à ces trois séances et furent fort applaudis.
Vigneron était le tireur le plus redoutable qu'on eût connu ; sa haute taille, sa force colossale, le mettaient hors de pair. On lui reprochait d’avoir le jeu large et de manquer de vitesse ; il est certain qu’il paraissait moins rapide que Hubert Lecour, Ducros et Charlemont, le dernier venu ; mais ses partisans répondaient qu’obligé, en raison de sa force extraordinaire, de modérer la détente de ses coups, il ne pouvait donner toute sa vitesse (Ils avaient sans doute raison).
La vérité est qu’en raison de la force de Vigneron il aurait fallu le voir dans un combat sérieux, en face d’un tireur de sa taille et de son poids.
En 1852, le directeur de l’Hippodrome de Paris fit construire comme succursale « les Grandes Arènes Nationales », rue de
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Lyon, près de la place delà Bastille. Cette immense arène populaire ne donnait que deux représentations par semaine, le dimanche et le lundi. En dehors des exercices du cirque, on y faisait de la boxe française et de la lutte à mains plates. Les champions delà boxe étaient : Vigneron, la Résistance et Blanc ; ceux de la lutte : Antoine Dornier et le fameux Arpin, le terrible Savoyard.
Un jour que M. Arnaud, le directeur de l'arène, se désolait de ce que la Résistance, indisposé, ne pouvait tirer ce jour-là avec Vigneron, n’ayant personne pour le remplacer, Arpin lui dit : Si vous voulez, je le remplacerai, je connais mon ^affaire, à la boxe je ne crains personne. Le directeur satisfait en informa Vigneron qui accepta avec plaisir.
Si Arpin était à cette époque le roi de la lutte, il n’était pas celui de la boxe. Il a pu illustrer un coup de lutte qui porta son nom, mais à la boxe il ne pouvait illustrer que les coups qu’il recevait.
Lorsque le combat commença, il eut beau faire des bonds extravagants, des attaques insensées, et déployer toutes les ressources dont il se croyaitcapable ; vains efforts. Vigneron, toujours calme, le recevait chaque fois par des coups d’arrêt, en pleine poitrine ou à la figure; plusieurs fois il l’attaqua par ce qu’il appelait la dix-huitième (chassé croisé) et le faisait sauter en bas de l’estrade, sur laquelle ils tiraient ; tout ce que pouvait faire Arpin, c’était de remonter sur l’estrade, pour en redescendre presque aussitôt, aux grands éclats de rire des spectateurs qui s’amusaient beaucoup de cette partie acharnée. Mais quelqu’un qui ne riait pas, c’était une belle Marseillaise, qui vendait des gâteaux et des oranges aux spectateurs: l'amie d’Arpin, rendue furieuse par la défaite de son ami, et ne pouvant contenir sa colère, résolut de le venger.
Pendant que nos deux athlètes faisaient le tour de l’arène dans un char romain pour recevoir les bravos des spectateurs, la belle Marseillaise se cacha derrière la loge où s’habillait Vigneron ; elle s’était armée d’un grand sabre de gendarme, servant à la pantomime de RoTiert Macaire et Bertrand. Au moquent où Vigneron allait entrer dans sa loge, elle leva le sabré en l’air pour le frapper, lorsqu’un piqueur, qui avait tout vu, prévint Vigneron
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qui n’eut que le temps de rentrer dans sa loge au moment même où le coup fendait la porte.
Le personnel accourut ainsi que le directeur qu’on s’était empressé d’aller prévenir; on expulsa immédiatement l’irascible et orgueilleuse Marseillaise.
En 1853, Vigneron commença à donner de grands assauts à Belleville, les principaux tireurs étaient ses prévôts : Lucet, Philippe, Blanc et Baptiste, quatre des meilleurs tireurs de cette époque, paraissant dans tous les assauts ; l’un d’eux, Blanc, un brave ouvrier monteur en bronze dans les appareils d’éclairage, fut tué par une explosion, tandis qu’il travaillait de son métier.
En 1854, Leboucber donnait des assauts à la salle Valentino. C’est lui qui eut l’idée de mettre en face de Vigneron le fameux boxeur anglais Dickson, qui prétendait battre les boxeurs français avec leurs moyens, c’est-à-dire avec leurs bras et leurs jambes. Beaucoup d’anciens amateurs ont encore présent à la mémoire le magnifique assaut de Vigneron, tirant à la boxe française contre Dickson à la boxe anglaise, dans la salle Valentino. Présent à cet assaut, il nous souvient que dans le vestiaire, avant l’assaut, nous vîmes Dickson, un homme magnifique de taille et de muscles, paraissant sourire en voyant Vigneron habillé, mais changeant d’attitude lorsque celui-ci mit son torse à nu. Néanmoins, il disait en anglais à quelques-uns de ses compatriotes qui se trouvaient là, que Vigneron ne tiendrait pas trois minutes devant lui ; on répéta le propos à Vigneron qui devint très pâle et paraissait ému ; mais il reprit aussitôt son assurance et ne tarda pas à prouver à Dickson, aux applaudissements frénétiques de la salle, la supériorité de la boxe française sur la boxe anglaise.
Nous publions ci-dessous une pièce de vers composée à l’occasion de ce mémorable assaut ; elle dépeint bien toutes les phases de la rencontre.
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