ENTRE DICKSON ET VIGNERON A LA SALLE VALENTINO
Dickson, boxeur anglais, orgueilleux des succès Qu'il avait mérités près du public français, Dédaignait les combats qu’à Paris on démontre. Vigneron le premier provoque une rencontre. Chacun des deux tireurs devra, dans ce combat, User de ses moyens pour ce grand pugilat.
Des partisans zélés, en eux pleins de confiance, Mesurent à prix d’or l’Angleterre et la France.
Les juges sont choisis... les champions élus S’avancent sans trembler, bras et poitrines nus; Ils sont fiers et dispos, sans signe d’arrogance, Respectant en secret leur mutuelle vaillance.
Ils se serrent la main, immobiles et froids,
Ainsi que ces athlètes modèles d’autrefois. L’élégance et la force est leur double partage.
Ils ont le même poids et presque le même âge. Dickson, jarrêts tendus, les bras en raccourcis, Observe, suit de l’œil les gestes ennemis. Vigneron, de son pied jouant avec adresse, Eblouit son rival par sa grande souplesse.
En vain de ses deux bras il éloigne de lui Ce pied provocateur qui toujours le poursuit ;
Il se découvre enfin, en laissant un passage Au coup qui le soufflète au milieu du visage.
« Bravos pour le Français! » retentit aussitôt Des camps si différents dans tout Valentino. L’impassible Dickson veut venger sa défaite ;
Il charge avec transport, toujours le pied l’arrête. Soit au flanc, soit au front, ce pied rapide et fort Du poing bien exercé paralyse l’effort.
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Un choc dans l’estomac fait craindrepour sa chute. Jamais riches et lords présents à cette lutte N’avaient pris intérêt aux droits de leurs pays. Gomme ils s’intéressaient à de simples paris. L/Anglais s’épuise en vain devant son adversaire Qui, toujours souriant, domine sa colère,
Et finit le combat par le plus brillant coup Qu’il frappe adroitement derrière le cou.
Dickson chancelle alors en renversant sa tète ; Vigneron généreux, dans sa chute l’arrête.
Le public satisfait proclame le vainqueur,
Le maître sans rivaux par l’adresse et le cœur. Depuis, l’Anglais vaincu voulait une vengeance ;
Il choisit pour boxer Rambaud, la Résistance,
Qui se sentant battu malgré tous ses efforts,
Contre les droits prescrits veut lutter corps à corps, Seul moyen d’esquiver les poings de l’adversaire, Dont le bras se demet en mesurant la terre.
Les spectateurs surpris, ignorant ce malheur, Saluent de leurs bravos la chute du boxeur. Vigneron aussitôt s’élance dans la lice,
Provoquant le vainqueur contre toute justice.
Il veut venger Dickson ! ! Rambaud, par son refus, Semble avouer à tous qu’il se tient pour vaincu. Depuis ce jour, Paris admire un champion.
La Résistance aussi le voit dans Vigneron.
S’il voulait protester, qu’il tente l’aventure.
Le public au plus digne offrira la ceinture.
Comme on peut le voir dans les huitderniers vers ci-dessus, il y eut une deuxième rencontre entre Dickson et la Résistance ; elle se termina par un coup de lutte que ce dernier porta à Dickson, et lui cassa l’épaule. On lui reprocha cet acte de brutalité, étant donné qu’il était un peu coutumier du fait ; nous l’avons vu parfois agir brutalement, et bien peu généreusement avec des amateurs peu expérimentés.
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Nous avons vu tirer Vigneron à la salle Montesquieu, à la salle Barthélemy, à la Redoute, ainsi qu’au Waux-Hall, avec tous les tireurs de cette époque ; il avait toujours la supériorité sur tous les professeurs, prévôts ou amateurs. Blas, l’Espagnol, dit « sans pitié », qui était plutôt lutteur que boxeur, était fort brutal ; son emportement et sa violence faisaient que beaucoup de tireurs refusaient de tirer aveclui ; Currel,un petit méridional, très leste mais tireur ordinaire ; Gabriel de Nîmes, qui fut tué à la bataille d’Inkermann, était maître au 6e régiment de ligne, un fort et adroit tireur qui fit subir un échec à Hubert Lecour. Dans un assaut à la salle Montesquieu, il tira avec Vigneron qui lui infligea une défaite complète. Rambaud dit « la Résistance » était, par sa force, le seul tireur susceptible de tenir tête à Vigneron.
Nous avons souvent entendu dire que Vigneron avait été à Londres pour boxer, ou bien qu’il n’avait pas voulu boxer avec les Anglais ; dernièrement encore quelqu’un nous affirmait l’avoir vu boxer à Londres et être battu, à une époque où Vigneron était à Paris ; il n'y a rien de vrai dans tout ceci.
C'était en 1855, pendant l’exposition du Palais de Cristal, à Londres. Leboucher, qui a toujours été remuant, était parti pour Londres, avec l’intention d’y organiser des assauts. Il avait en effet demandé à Vigneron de venir de suite l’y rejoindre, mais ce dernier, qui connaissait bien son homme, pour être par trop intéressé, partit avec son matériel et se mit lui-même en relation avec un directeur de salle. Ils ne s’entendirent pas, et il revint à Paris, sans avoir rien fait à Londres. On aurait prétendu que Leboucher, qui flairait une bonne affaire, en faisant boxer Vigneron avec les Anglais, le lui aurait demandé et que* celui-ci aurait refusé. Ce point, nous n’avons pu l’éclaircir, mais en tous cas, si Vigneron avait refusé, dans les conditions où il se trouvait, il aurait eu parfaitement raison et aurait, en cette circonstance, fait preuve d’une grande clairvoyance. Voici pourquoi : 1° on lui aurait mis en face de lui un boxeur de sa taille et de son poids, mieux exercé que lui à la boxe anglaise et entraîné pour le combat. 2° Il n’aurait peut-être pas trouvé de boxeurs anglais qui eussent accepté qu’il se servît de ses jambes. A notre point de vue, il eût fallu que, dans les deux cas, Vigneron fût entraîné d’une manière spéciale,
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comme le sont les Anglais pour le combat. A notre sens, il aurait eu raison de refuser dans les conditions où il était.
Il a donc été à Londres, sans boxer, ni refuser de boxer.
D’ailleurs Vigneron ne se méprenait pas sur sa valeur en boxe anglaise. Il nous racontait qu’un jour, Guningbam, boxeur anglais, de quelque célébrité, avec qui il était en grande intimité, lui avait dit : « Vigneron, votre travail de boxe anglaisé est peu sérieux, si je boxais avec vous, je voudrais vous faire asseoir sur vos banquettes, dans les quatre coins de votre salle, et cela dans l’ordre que je vous indiquerais à l'avance pour chacun des quatre coups. » — « Je voudrais bien voir cela, lui dit Vigneron. » — L’assaut eu lieu aussitôt, et Vigneron alla s’asseoir quatre fois aux endroits désignés par son ami Cuningham.
De cet assaut très intime, il en avait laissé ignorer les détails à presque tous les membres de sa salle. Il nous l’avait raconté pour nous confirmer dans notre opinion sur la sévérité du jeu anglais, et la fantaisie de presque tous les coups applaudis par le public.
C’est vers 1856 que Vigneron se maria, et ouvrit sa salle de la cité du Waux-IIall. Avant d’en donner la description, nous allons conter une petite histoire survenue par suite de cette ouverture.
Lorsque Vigneron voulut ouvrir sa salle, il eut une affaire avec M. Mirabeau, la terreur de Bel levi lie et du canal Saint-Martin, dont on lui avait conseillé de se concilier la bonne volonté, sans laquelle il lui aurait été impossible de tenir fructueusement et sans danger une salle dans le quartier. Une entrevue ménagée entre eux se termina par une rixe sans témoins, sur le bord désert du canal.
Voici comment: Vigneron invita M. Mirabeau à dîner, lui témoignant ainsi de sa condescendance ; il lui proposa d’abord l’apéritif et, pour cela, l’emmena dans un endroit écarté et lui dit : « Mirabeau, c’est ici que nous allons trinquer ensemble », puis il se mit en garde. L’autre fort surpris, mais confiant dans sa grande force, dit: « c’est comme ça, eh bien! à nous deux. » La bataille commença; Mirabeau levait les jambes très haut, Vigneron en profita et maltraita tant son adversaire, que celui-ci l’assura dès lors de son bon vouloir, mais ils ne se fréquentèrent jamais.
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Lorsque Mirabeau vint au milieu de ses camarades, les yeux pochés, la figure déformée, ceux-ci lui demandèrent qui l’avait arrangé ainsi, lui affirmant que, pour le venger, ils allaient faire l’affaire à l’autre. — « C’est Vigneron, dit-il ! il est mon maître et je vous défends à tous de toucher à un cheveu de sa tête: respectez-le comme moi-même, sinon gare à vous. » — Ils se le tinrent pour dit, et Vigneron ne fut jamais inquiété par eux.
Les ressources avouables de M. Mirabeau provenaient de la subvention que lui faisaient quelques jeunes filles qu’il couvrait de sa protection, mais comme il avait de grands besoins d’argent, que le canal n’était pas couvert à cette époque, il pratiquait fréquemment le coup du frère François, et en pêchant à la ligne, il cherchait le macchabée pour lequel une prime lui était payée. Un jour il fut pris; il était en train de pêcher tranquillement comme
de coutume, lorsque M. M commissaire de police du quartier,
vint à passer par hasard . «Eh bien, Mirabeau, ça mord-il? — Non, monsieur le commissaire, ça ne mord pas. » — Mais où sont donc vos asticots? avec quoi pêchez-vous donc? Et en même temps, il prenait des mains de Mirabeau sa ligne après laquelle il n’y avait que, pour la forme, un bout de fil, sans hameçon, ni asticot. « Venez avec moi, dit le commissaire, ça va mordre, » et en même temps il fit signe à quatre agents de la sûreté (qui se trouvaient là comme par hasard) ; ceux-ci arrêtèrent M. Mirabeau. Arrivé au commissariat, on ouvrit une porte, un monsieur parut et dit : « c’est lui », en désignant Mirabeau. « Eh bien, ça mord-il? » lui dit le commissaire. — Je suis pris, dit Mirabeau. » Le Monsieur qui venait de paraître avait été à moitié assommé et jeté au canal, la veille au soir, mais très vigoureux, et fort nageur, il avait traversé le canal entre deux eaux et avait attendu, avant d’en sortir, que ses noyeurs fussent partis, pour aller chez le commissaire faire sa déposition. C’est le monsieur que Mirabeau cherchait, en pêchant sans hameçon ni asticot.
Mirabeau fut condamné au bagne et y mourut.
La salle Vigneron était située, cité de Waux-Hall, n° 6. Cette cité se fermait la nuit par une grille de fer ; un côté donnait rue du Marais, l’autre rue du Château-d’Eau ; plus tard elle fut raccourcie par la percée du boulevard Magenta, de sorte que l’établissement
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Vigneron se trouvait à l’entrée de la cité près dudit boulevard. La salle se trouvait au rez-de-chaussée, une entrée particulière yétait ménagée pour y pénétrer. On entrait généralement par le café ; c’était quelquefois une raison de se rafraîchir avant d’avoir chaud, et aussi pour faire voir aux passants qu’on allait prendre ses leçons, cela posait. A la porte, des tableaux représentaient des boxeurs et des hommes forts. En entrant, le comptoir était à gauche ; à droite quelques tables et un billard, qui disparut plus tard. Devant soi, la petite salle; pas grande, en effet! 6 mètres 40 centimètres de longueur, 3 mètres 87 centimètres de largeur et 3 mètres 13 centimètres de hauteur. Ce qui n’empêchait pas que les jours d’assauts intimes, cent personnes y trouvaient place. Comment?... Des banquettes simples, en bois, peu larges tenaient lieu de sièges ; les élèves y plaçaient en dessous leurs petites boites marquées d’initiales et contenant leurs vêtements de travail. Quelques paires de fleurets, sabres, cannes, gants de boxe et de canne, garnissaient les murs, ainsi que trois énormes bras moulés en plâtre, ceux de Vigneron, Wolf et Louis le mécanicien. Ces bras sont aujourd’hui dans la salle Charlemont.
Deux anneaux, un trapèze et une barre fixe avec ses deux montants, qu’on hissait au plafond, au moyen d’une petite poulie. C’était amusant d’y voir Vigneron exécuter des. échappements de jarrets, étant donné son grand corps et le peu de hauteur du plafond. Un coussin fixé au mur servait aux élèves à s’exercer les bras et lesjambes. 11 y avait aussi un tableau dont nous donnons ci-dessous le texte.
«Les Anglais et lès Français, chacun de leur côté, prétendent à la supériorité de leur système ; M. Louis Vigneron, confiant dans la boxe française, porte un défi à tout boxeur anglais qui voudrait tenter l’expérience ; il se tient constamment à leur disposition. Signé : Louis Vigneron. » Du fond de la salle à gauche on passait dans un petit endroit occupé par une grande table ronde, sur laquelle les élèves se faisaient servir des rafraîchissements. Les douches, peu appréciées à cette époque, manquaient à la salle. Tout à côté, une petite salle vitrée et sablée dans laquelle on faisait des exercices de force, à l’aide d’haltères et de poids de toutes sortes. 11 y avait aussi une magnifique barre fixe en acier, prove-
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nant de lord Seymour (dit milord l’Arsouille) et la pièce de canon posée sur deux tréteaux.
Le logement du maître se trouvait au-dessus. C'est M. Frédéric Lahaye, ancien élève et ami de Vigneron, qui occupe actuellement, pour son commerce de peaux, l’ancienne salle de son professeur.
Nous avons dit que le dessous des banquettes était garni par les boîtes contenant les vêtements de travail des élèves, et marquées de leurs noms en entier, ou seulement de leurs initiales, ce qui donnait lieu à d’aimables plaisanteries. On complétait les initiales par d’autres lettres qui formaient des rébus, des jeux de mots de circonstance. Personne ne s'en fâchait; au contraire. Si on travaillait sérieusement, à la salle, on s’y amusait également, et cela dans les termes de la plus franche camaraderie.
En 1858, Vigneron débuta à l’Hippodrome, place et avenue d’Eylau, actuellement avenue Victor-Hugo, près l’arc de triomphe de l’Étoile.
Comme hercule,' 11 était aussi remarquable que comme boxeur; cependant au commencement de sa carrière, il levait si mal une haltère de 44 kilogs, que, pour empêcher la poignée de lui glisser dans la main, il la rayait au préalableà l’aide d’un burin. Par un constant exercice, il était parvenu à développer sa force d’une manière exceptionnelle. C’est à celte époque que nous l’avons connu ; il était dans toute la plénitude de sa force et de son agilité. Il était grand de taille: lin80 environ, bien fait, pesant 98 kilogs, un peu voûté et gaucher ; il avait le côté gauche sensiblement plus fort que le côté droit, ce qui ne l’empêchait pas, ufie fois en garde, d’avoir une splendide attitude; affable, d’une physionomie agréable et sympathique. Il levait de son bras gauche, à la volée, trois poids de 20 kilogs pesant exactement 120 livres, ce qui constitue un véritable tour de force, et demande une force musculaire d’ensemble très rare.
Quant aux exercices de bras tendus avec des poids de 20 kilogs entourés de 13 kilogs de plomb, il ne les réussissait qu’en trichant un peu, c’est-à-dire en engageant les poids sur les poignets; en réalité il ne faisait bien à bras tendus que des poids de 25 kilogs, ce qui d’ailleurs est fort difficile. Il levait aussi en deux temps un haltère de 81 kilogs au-dessus de sa tète. 11 portait sur son épaule
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une pièce de305kilogs avec laquelle il marchait, et la faisait partir étant toujours sur son épaule.
C’est avec cette série d’exercices extraordinaires qu’il fut engagé à l’Hippodrome et qu’il fit ses débuts. Il eut un brillant succès. Il était magnifique avec cette pièce de canon sur son épaule; il paraissait si bien à son aise, qu’on aurait dit que la pièce et lui ne faisaient qu’un. Malheureusement l’objet de son triomphe fut plus tard celui de son malheur. Ici se place un incident. A une représentation de l’Hippodrome, au moment où il tira son canon, sur son épaule, un spectateur, négociant en grains à Avignon, tomba en bas de l’estrade où il était placé et se démit l’épaule ; il attribuait cet accident à la bourre du canon, qui d’après lui l’aurait frappé à l’épaule. D’autres prétendaient au contraire qu’il n’avait pas été touché, que la peur l’avait fait tomber à terre, où il se blessa. Des expériences eurent lieu et démontrèrent que la bourre ne pouvait pas porter à cette distance. Il en résulta un long procès que Vigneron perdit ; il fut condamné à 10.000 fr. On Rendit son matériel et tout ce qu’il possédait ; son père racheta le tout et le lui rendit.
De 1858 à 1859, Vigneron fit une tournée en province, en compagnie et sous la direction de l’inimitable impressario : Rossignol- Rollin, sa pièce de canon l’accompagnait partout; il lui dut de nombreux succès galants. En son absence, son prévôt Lucet dirigeait la salle.