‹ La boxe française, historique et biographiqueChapitre 229 sur 233 · AU PAYS DE LA BOXE · texte numérisé non relu

AU PAYS DE LA BOXE

« 11 manquait à mon bagage d’informations sportives le spectacle d’une boxe sérieuse, comme on n’en voit que dans les clubs spéciaux, très fermés, soumis à des règlements sévères, et où les exhibitions ne sont tolérées qu’à l’expresse condition d’yrespecter l’ordre le plus parfait. Le National Sporting Club, renommé dans le monde entier, est un modèle du genre ; il y faut montrer patte blanche, et le triple obstacle des policemen, gardiens locaux et gentlemeu de la direction, préposés au tourniquet de la porte et très capables de faire le coup de poing, en interdit l’accès aux intrus.

(.< C’est à ce club qu’eut lieu, il y a quelques années, la fameuse lutte entre Peter Jackson et Corbett, pour laquelle on offrit de payer une place jusqu’à 500 fr.

LA BOXE FRANÇAISE

« L’aimable colonel Fox a bien voulu m’introduire dans ce milieu réservé et me permettre d’assister à une rencontre sensationnelle, entre deux habiles pugilistes: Nat Smith, un ex-amateur, et Tom Turner, un professionnel, qui venaient s’y disputer un enjeu de 6,500 fr.

« La grande salle du Club, où le match avait lieu, était pleine ; au centre le ring , l’arène en estrade, entourée de cordes tendues, avec les accessoires de circonstance: seau rempli de sciure, baquet d’eau, éponges et serviettes, pour les soins à donner aux combattants pendant les minutes de repos, sans oublier le brandy réconfortant.

« Les fonctions d’arbitre (referee) étaient confiées à M. Angle, qui est l’âme de ces fêtes sportives, celles de contrôleur ( timekee per) à M. Gorrie, et M. Bettinson, l’énergique manager des combats du club, veillait à l’ordonnance générale.

« Si l’on voulait, pour se rendre compte de la boxe anglaise, essayer de respecter le sens littéral des termes techniques de ce sport, on aboutirait au plus pur des charabias. La plupart des expressions en usage sont à peu près intraduisibles en français, et leur équivalent ne peut donner qu’une idée affaiblie de leur caractère pittoresque.

« Gomment faire accepter, par exemple, que les deux lutteurs fatiguaient serré, qu’une phase fut perdue en embrassement, que l’un d’eux tenta de détacher une coupure supérieure bien intentionnée ?

« Ge n’est pourtant là que la traduction d’expressions typiques consacrées.

« Le gethome, littéralement arriver chez soi ; le land, débarquer, pour exprimer le succès d’un coup porté; contest, que nous ne pouvons traduire que par lutte , pour désigner la rencontre ; featherweights , poids de plume , qui sert à classer les boxeurs de poids léger; punishment, châtiment, qui s’applique à la riposte heureuse, à une attaque qui n’a pas réussi ; round même, qui correspond à une de nos reprises d’escrime, et que nous traduisons improprement par tour, etc.

LA BOXE FRANÇAISE

« De tous ces mots français, dont, faute de mieux, nous devons nous contenter, aucun n'a la physionomie des mots anglais, qui s'adaptent exactement aux particularités d’un sport que notre langue n’a pas prévu.

« C’est donc par une sorte de compromis entre les termes spé^ ciaux de la langue anglaiseet leur définition, par à peu près, dans la nôtre, que j’essayerai de dire ce qui s’est passé au cours de la bataille implacable à laquelle je viens d’assister.

« Les deux hommes s’étaient engagés, par contrat, suivant les règles du Club, à se réduire au poids de 54 kilos, auquel Smith n’était arrivé à descendre qu’au prix des plus grandes difficultés ; il n’en fut pas moins à la hauteur descirconstances et gagna, avec une indomptable énergie, à moitié du treizième tour.

« Le match était en vingt tours, avec trois minutes d’action et une minute de repos entre chaque tour. Smith, dès le début, prit l’offensive ; en état d’infériorité sur Turner, par sa taille et la portée de ses atteintes, il s’appliqua, avec persistance, à piocher laborieusement de la main gauche étendue, quia conduit tant de pugilistes à la victoire.

« Lentement, mais sûrement, il prit la direction du combat.

« Turner débuta par une action un peu paresseuse, et permit ainsi à son antagoniste de faire presque toute la besogne ; peu à peu, son énergie s’éveilla pourtant et le tint solide sur ses jambes, presque jusqu’au bout du match.

« Mais c’est la main gauche de Smith qui dit le dernier mot dans l’affaire, et l’arbitre mit un terme aux hostilités, pour éviter à Turner, anéanti, couché dans l’arène, un «châtiment » inutile, dans le cas où il se serait remis sur pieds.

« Nat SmithetTom Turner, une fois présentés parM. Bettinson, prennent place, chacun dans un coin de l’arène, assistés, de part et d’autre, par trois professionnels de la boxe, qui leur servent de témoins. Tous deux sont en bon état d’entraînement, Smith, d’apparence un peu délicate, Turner vermeil et plein de santé.

LA BOXE FAANÇAiSÈ

« Le départ est paisible, pour ainsi dire amical, l’un et l’autre montrant une tendance à se saisir.

« Smith, le premier, loge un beau coup de gauche à la bouche, suivi d’une vigoureuse allonge qui enlève un lambeau de la peau du nez de Turner. Celui-ci ne s’en afflige pas et laisse à son adversaire la conduite du combat. Cependant Smith prend son temps, plutôt lent dans ses évolutions, à certains moments, et Turner peut assez facilement esquiver ses attaques.

« Les deux premiers tours se passent sans grand dommage des deux côtés.

« Au troisième tour, Smith se met à une autre allure et taille une besogne meilleure, de sa gauche, qu’il mène au but une demidouzaine de fois, Sans ripostes.

« Turner, se voyant serré de près, se décide enfin à hasarder sa droite, qu’il tenait en réserve, — et dont on nous avait dit grand bien, — mais Smith la reçoit à l’épaule, et, dans une reprise de garde, Turner glisse et touche le plancher du genou.

« Au 4e tour, c’est Turner qui prend l’offensive et donne le signal d’un débat animé : Smith fait un travail habile, dans les corps à corps où Turner, malgré ses efforts désespérés, n’arrive pas à prendre le dessus, et, dans l’échange des coups portés, à demi-longueur de bras, le premier se loge, débarque lourdement sur la gorge de son rival.

« La tendance, de plus en plus marquée de Turner à se cramponner, en frappant à tour de bras, dans ses étreintes, lui vaut les sévères réprimandes du referee.

« En dépit de ces irrégularités, sans doute involontaires, — Turner commençait à se désunir, — l’ex -amateur reste maître du jeu, dans les cinq premières rencontres.

« A la sixième, Turner, inquiet, met toutes voiles dehors : de sa droite, il attaque chaudement les côtes et prend, après une passe des plus mouvementées, dans ce dinçf-dong round, l’avantage sur Smith qui paraît faiblir un peu sur ses jambes, ce dont le premier profite pour s’élancer sur lui, la gauche en avant ; Smith

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esquive la visite et pioche de son côté, malgré quelques coups poivrés que, de sa droite, Turner lui porte à la tête.

Nat Smith, à la fin de ce tour, tient toujours la corde et reste le leader du combat.

« Smith, qui, jusque-là, avait obstinément dirigé ses attaques vers latête, change de tactique et vise le corps; trois fois, il atteint les côtes de Turner, qui, dans les rounds suivants, jusqu’au douzième, reçoit plus qu’il ne donne.

« L’ex-amateur, qui ne cesse de besoigner vigoureusement, déterminé à maintenir sa supériorité, voit, peu après le départ du treizième tour, Turner ralentir ses attaques; il est fortement congestionné et ses mouvements deviennent incohérents.

« (Tétait le moment d’un coup décisif : après un violent coup d’amorce au menton, l’issue du combat n’était plus douteuse ; un dernier rap à la gorge achève Turner : il reste debout un instant, chancelle et s’abat au centre du ring.

« Smith, prudent, se tient prêt les poings en bataille, mais le referee est intervenu, les dix secondes réglementaires sont écoulées et l’homme à terre ne s’étant pas relevé, Smith est proclamé vainqueur.

« Est-ce ce coup de menton, terrible et souvent fatal, qui, porté de bas en haut, au bon endroit, fait pénétrer le condyle de la mâchoire inférieure dans la cavité du temporal ; — est-ce un coup dans la région du cœur, durant la bataille? Le fait est que Turner, usé du haut en bas , resta privé de connaissance, et, quand son heureux rival voulut lui serrer la main, ce n’est qu’un membre inanimé qu’il rencontra.

« Entre minuit et une heure du matin, nous quittions le club, laissantTurner évanoui aux soins de ses amis ; à l’heure où j’écris trente-huit heures après l’issue de la lutte, le vaincu est gisant à l’hôpital de Charing-Cross, où on n’a pasencore pu lui faire recouvrer ses sens!

« Grand émoi dans le monde de la boxe !

LA BOXE FRANÇAISE

« Mais la morale?

« Je voudrais qu’elle fût tirée par les Anglais eux-mêmes, détracteurs acharnés de notre duel, qu’ils accusent d’être irop souvent homicide ! Sans plus de commentaires, j’expose les deux situations :

« D’une part, un assaut d’adresse — qui reste courtois — pour l’honneur, ou si Ton veut, pour la gloire, ou simplement pour établir qu ’ on n’a pas peur.

« De l’autre, une lutte pleine de brutalité,

Au cours de laquelle on s’assomme Pour empocher la forte somme.

~ « De ces deux maux, d’ordre social, lequel est le moindre?

« Duel pour duel — car la boxe anglaise en est un — le nôtre est plus propre.

« A. Paroissien. »

Londres, 9 novembre 1898.

« Le télégraphe nous transmettait hier, dans la soirée, les détails suivants que nous a adressés notre correspondant de Londres, M. Hart, et qui complètentl’intéressantarticle de M. Paroissien :

« Après soixante heures d’agonie, et sans avoir repris connaissance, Tom Turner expira. Son adversaire Nat Smith, accompagné de Bettinson et Angle, s’est rendu à la Cour de justice, à Bow streèt. Moyennant caution, il a été remis en liberté provisoire ; il sera incessamment appelé devant le tribunal. — Hart. »

Journal des sports, 11 novembre 1898.

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