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LA BOXE EN ANGLETERRE

« Rien ne ressemble moins à la Grèce que l’Angleterre ; rien ne donne moins l’idée d’un Grec qu’un Anglais, et pourtant c’est la Grande-Bretagne qui a continué, en fait de pugilat, la tradition antique (1). »

Oui, de l’Angleterre nous est venue la science de la boxe ; c’est là qu’elle est pratiquée avec une ardeur commune à toutes les classes de la société. La boxe, de l’autre côté de la Manche, est l’argument péremptoire de plus d’une discussion politique ou sociale ; elle constitue véritablement le classique discours en trois « poings » ; c’est un moyen tout britannique d’appuyer son dire ; c’est la réponse à toute parole malsonnante d’un gentleman ou d’un coekney ; c’est enfin le noble art of self défense.

Les gens du peuple, surtout, n’ont pas d’autre manière de vider une querelle, de terminer une affaire d’honneur et de se faire justice eux-mêmes. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, les deux braves Anglais se sont mis en position de boxer, les poings levés, les yeux dans les yeux, tout prêts à échanger avec une mutuelle prodigalité' les plus formidables coups de poing dont les humains puissent se gratifier.

La boxe chez les Anglais est vraiment un art, et, à ce titre, elle

(1) Guillaume Depping, Le. s Merveilles de la force et de l’adresse.

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est impérieusement soumise à Inobservation de certaines règles qui ont force de loi et dont chaque article est rigoureusement exécutoire. L’un de ces articles défend expressément de frapper l’adversaire qu’un coup a jeté à terre, et il est sans exemple que celte prescription ait jamais été violée.

Le premier précepte de Fart du boxeur est de se tenir constamment couvert avec un avant-bras en demi-flexion, tandis que Faulre bras doit porter de vigoureux coups de poing à l’adversaire. Il arrive souvent qu’un coup bien appliqué fait jaillir le sang, qu’on appelle, en termes de boxe, du clairet ; c’est le nom que les Anglais donnent aussi au vin de Bordeaux. Tant que l’un des deux champions n’a pas demandé merci, le combat continue, à moins qu’il ne soit jeté à terre par un coup violent ; mais un des caractères les plus saillants et en même temps les plus curieux de la boxe, c’est le sang-froid et l’impassibilité des boxeurs. En France, si deux hommes du peuple, à la suite d’une vive altercation, en viennent aux voies de fait, il est rare qu’elles ne soient pas accompagnées d’injures réciproques, de gros mots exhalés par la colère ; en Angleterre, c’est tout différent. Un homme se croit-il offensé par un autre ; sans mot dire, sans récrimination, il se met en devoir de boxer, et l’offenseur, qui observe le même mutisme, se met aussitôt en posture ; tous deux se portent en pleine poitrine ou en plein visage des coups de poing à assommer un bœuf; ils les reçoivent avec une placidité, avec un silence qu’interrompent tout au plus quelques aoh ! ou un énergique goddam. Le combat terminé, chacun replace son chapeau sur sa tête, essuie le sang qui coule de ses blessures et s’en va ; à moins que le nombre ou la force des coups reçus par le plus faible ne l’ait mis dans l’impossibilité de remuer, ce qui arrive quelquefois. Ce sont des gentlemen qui se sont expliqués, dit la galerie, et on se contente de porter le moribond à la pharmacie la plus voisine.

L’art de boxer s’apprend à Londres, comme à Paris l’escrime, et des professeurs renommés enseignent, par la théorie et la pratique, la manière de se défendre ou d'attaquer à coups de poing. Un bon boxeur jouit en Angleterre d’une position tout exceptionnelle ; il . compte des admirateurs fanatiques, enthousiastes de son talent, et il ne tarde pas à s’amasser une fortune, en démontrant

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par principe ce bel art que l’Anglais place au-dessus de lous les arts d’agrément.

Si la boxe n’était en usage que comme moyen de défense ou de répression, il n’y aurait aucun motif pour lui préférer le duel à l’épée ou au pistolet, au contraire ; mais, ce qu’il y a de déplorable dans cette habitude de pugilat, c’est qu’on est arrivé a en faire un spectacle public, un jeu sanglant, une lutte sauvage, à l'occasion de laquelle des paris importants sont engagés, tout comme s’il s’agissait d’une course de chevaux ou d’un combat de taureaux. Ici, c’est le sang humain qui coule, à la grande satisfaction des parieurs,, qui font des vœux pour que Tom soit assommé en cinq minutes, ou que John' crache sa langue et ses dents au second coup de poing. Hourra ! pour le solide boxeur qui a couché tous ses rivaux à terre ; un grognement pour le pauvre diable qui, en perdant la vie dans la lutte, a fait perdre en même temps mille guinées à ses partenaires.

« En vain les lois anglaises défendent-elles expressément les combats de cette nature, dit M. de la Clôture, tous les jours elles sont éludées, parce que l’esprit national, rendu plus fort qu’elles par une longue durée, ne peut s’habituer à leur obéir. En outre, la certitude de l’impunité vient perpétuer l’abus. Le ministère public ne peut, en effet, dans la Grande-Bretagne, ni poursuivre ni connaître légalement d’un délit, s’il n’y a dénonciation expresse et préalable, signée par un certain nombre de personnes recommandables. Aussi les feuilles publiques annoncent-elles ouvertement que tel jour, à tel endroit et à telle heure, il doit y avoir assaut entre deux boxeurs célèbres, et jamais la police n’intervient pour empêcher cette violation scandaleuse des lois, parce que, de mémoire d’homme, aucun cas de dénonciation ne s’est produit. Bien plus, des seigneurs, l’élite de la nation, élèvent chez eux des hommes qu’ils destinent à ces sortes de combats, qui attirent de nombreux spectateurs parmi les plus hautes classes de la société, à tel point que souvent on voit de riches gentlemen faire quinze et vingt lieues à cheval afin d’assister à ce spectacle, qui pour eux va de pair avec les courses de chevaux. »

L’auteur de V Anglais à Paris , après s’être demandé s’il devait comprendrë dans les nobles exercices du sport le vulgaire et cruel

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boxmg, s’écrie : Oui et non. Oui, parce que les hommes du plus grand monde assistent, comme toutes les autres classes de la société, à ces hideuses et sanglantes prouesses de la force brutale, et les encouragent, les sanctionnent ainsi de leur présence. Non, parce qu’il n’y a que des malheureux, des plus infimes rangs sociaux, qui, moyennant quelques poignées d’or, descendent dans une ignoble arène pour s’y faire affreusement mutiler et souvent pour y recevoir ou donner la mort.

Outre la cruauté d’un pareil jeu, il faut encore déplorer l’influence pernicieuse qu’une semblable coutume ne peut manquer d’exercer sur les masses, en entretenant chez elles une froide insensibilité pour les souffrances les plus vives, et en les habituant à voir couler le sang avec indifférence, presque avec satisfaction. C’est surtout à ce point de vue que les moralistes se sont élevés contre l’usage de la boxe ; mais ils ont toujours prêché dans le désert : l’habitude en est trop profondément enracinée chez le peuple anglais pour que les remontrances ou les exhortations des écrivains aient le pouvoir de la détruire.

La boxe était déjà en honneur en Angleterre du temps du roi Alfred, et l’histoire cite les coups de poing de Richard 111. On pourrait même remonter plus haut, car, dans ses notes d’Ivanhoë, Walter Scott raconte que Richard Ier, étant prisonnier en Allemagne, fut provoqué par le fils de son geôlier à une lutté à coups de poing et tua son antagoniste en le frappant sur l’oreille. Shakspeare, qui a mis en scène ce Richard Ier, nous le montre aussi gagnant le cœur et la main d’une jeune princesse pour avoir fait convenablement le coup de poing en sa présence. Mais, en vérité, ce n’est guère qu’au commencement du xvme siècle qu’on vit les boxeurs se disputer une somme d’argent fournie par les souscriptions d’amateurs. Les règles suivies jusqu’à ce jour et qui déterminent les conditions de la lutte sont l’œuvre de Jack Broughton, habile pugiliste, qui les composa et les fit adopter par le monde du sport, le 10 août 1743. Les exhibitions de combat à l’épée avaient commencé à décliner sous le règne de Georges Ier ; la boxe les remplaça dans la faveur publique.

C’est Jack Broughton qui obtint le premier, des suffrages de la foule, le titre très recherché depuis lors par ses descendants, de

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champion de V Angleterre (Champion of England). J1 mourut eu 1789.

Après lui, ce titre échut à Tom Johnson, dont le premier assaut date de 1783. Mais Johnson, qui possédait une vigueur musculaire surprenante, ne déploya jamais J’élégance d’un de ses successeurs, John Jackson, auquel on donna le surnom de gentleman de la boxe (gentleman-boxer). Jackson était répandu dans le meilleur monde; on voyait même l'héritier de la couronne d’Angleterre assister quelquefois à ses assauts. Lord Byron, qui affectionnait la boxe, se vante, en plusieurs endroits de ses ouvrages, d'avoir eu pour maître cet habile artiste.

Les partisans de la boxe en Angleterre sont fort nombreux, ils se comptent par milliers, et la boxe y est presque regardée comme une institution nationale. C’est là seulement qu’on trouve des boxeurs de profession, c’est-à-dire des hommes qui se distinguent par une force prodigieuse de muscles, une insensibilité aux coups qui passe toule croyance, une sapté magnifique, qui résiste à des chocs terribles, sous lesquels succomberaient les hommes ordinaires; et ce n’est point, comme on le croit généralement, l’habitude des combats qui leur donne ces avantages, car les débutants qui s’essayent pour la première fois à ces luttes sanglantes ressemblent, sous ce rapport, aux sujets vieillis pour ainsi dire dans la pratique. C’est par des préparations préalables, par une éducation spéciale, par le régime, en un mot, que ces hommes arrivent pour ainsi dire à se faire un nouveau corps et de nouveaux organes. Ce régime spécial a reçu le nomgénérique d’entraînement, jet, dans le vocabulaire des boxeurs anglais, celui de Condition. C’est grâce à l’entraînement que le boxeur se met en mesure de pouvoir vaincre un homme d’une force supérieure à la sienne, de même qu’un cheval de course bien entraîné est à même de battre les plus fins coureurs. L'Encyclopédie du xixc siècle rapporte que ce régime se compose de deux opérations distinctes et successives : d’abord, débarrasser le corps de la graisse et du superflu des liquides abreuvant le tissu cellulaire, but auquel on arrive par les purgatifs, les sueurs et la diète. Ainsi le sujet sera purgé cinq ou six fois, à deux jours d'intervalle, pour être soumis les autres jours àl’ensemble des moyens les plus énergique-

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ment sudorifiques, tels que bains de vapeur, boissons Jchaudes, aromatiques et stimulantes, tandis qu’on l'entoure et le surcharge de couvertures de laine, à la sortie desquelles il se trouve soumis à des frictions générales, ainsi qu'au massage des membres et aux mouvements répétés des articulations. Mais si l’on se bornait à cette opération première, il est évident que l’on arriverait promptement à spolier de toutes ses forces l'homme le mieux portant. Aussi passe-t-on bientôt à la seconde partie du régime, ayant pour but de développer les muscles et d’imprimer plus d’énergie aux fonctions nutritives, ce qui s'obtient par un exercice graduel et régulier, entrant en combinaison avec un système convenable d’alimentation composé surtout d’éléments qui, sous un petit volume, fournissent aux organes des matériaux essentiellement réparateurs ; c’est-à-dire, en définitive, qu'après avoir évacué les parties inutiles, on reporte durant quelque temps le mouvement nutritif sur les muscles, ne s’occupant plus, pour ainsi dire, que d’eux seuls. Les dispositions morales, enfin, sont aussi l’objet d’un soin particulier; l’homme que l’on entraîne, par exemple, est constamment accompagné de son directeur, qui s’occupe de l’amuser par des histoires gaies et plair santés, d’écarter de lui toutes les circonstances pouvant susciter de l’impatience ou de la colère. En un mot, on lui apprend le sang-froid, le courage, l’égalité d’âme, qualités que l’expérience nous démontre chaque jour être d’une aussi grande importance dans un combat que la force musculaire elle-même. Il y a, en Angleterre, des entraîneurs tout aussi fameux que leurs, élèves^ eux-mêmes.

On voit qu’il n’est pas aussi facile de s’improviser boxeur qu’on pourrait le supposer de prime abord, et qu’il faut avoir de véritables dispositions naturelles pour s’astreindre volontairement aux conditions et prescriptions corporelles que ce pénible métier exige. Il est vrai que, grâce aux bienfaits de l’entraînement, un homme répare lui-même la parcimonie ou l’indifférence que la nature lui avait témoignée en le formant : ses membres augmentent de volume, ses muscles acquièrent de la dureté, deviennent saillants, élastiques au toucher et se contractent avec une force extraordinaire, sous l’influence du choc électrique ; toute

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sa personne se modifie et se pare des attributs de la force; l’abdomen s’efface, la poitrine se bombe; la respiration, ample, profonde, est capable de longs efforts ; l’épiderme est devenu ferme, lisse, nettoyé de toute éruption pustuleuse ou squammeuse. Mais le signe particulier et obligatoire du boxeur, c’est d’avoir la peau d’une transparence extraordinaire : placée devant une bougie allumée, la main d’un boxeur convenablement préparé doit être pour ainsi dire diaphane et rosée; l’uniformité de coloration est exigée absolument, parce qu’elle indique une régularité parfaite dans lacirculation du sang. Un autre résultat à l’obtention duquel tendent les efforts des entraîneurs est celui de la fermeté dermoïde de la région axillaire. Il faut que lescôtes de la poitrine ne tremblotent pas pendant les mouvements des bras, et que les tissus paraissent complètement adhérents aux muscles sous-jacents.

L’entraînement est donc d’une nécessité impérieuse pour les boxeurs, et l’un d’eux, le célèbre Brougthon, un des plus vaillants champions de l’Angleterre, fut vaincu en 1740, après seize années de continuelles victoires, pour avoir refusé de se soumettre de nouveau à l’entraînement. Un coup qu’il reçut sur le front le mit hors de combat, en produisant sur-le-champ un gonflement de la face qui l’empêcha d’ouvrir les yeux.

Autrefois, l’annonce d’une séance de boxe se faisait dans les journaux de sport, entre autres dans le Bells'Life, dont un des rédacteurs était presque toujours choisi pour referee (arbitre). Dès que cette annonce était faite, les paris s’engageaient et atteignaient parfois le chiffre de 3.000 à 4.000 francs. L’argent était généralement versé au bureau du Bells’Life.

Aujourd’hui, les combats de boxe sont organisés le plus souvent par des particuliers, mais les plus importants le sont par le « National Sporting-Club », et généralement les cc Référées » (arbitres) sont membres de ce club. Les enjeux sont déposés soit au Club, soit à l’un des journaux desports, il y en a plusieurs, le plus important est le Sporting Life, qui est le Bells’Life d’autrefois.

Voici de quelle façon se passe une représentation de boxe : on établit dans une plaine un carré de six mètres en tous sens ; l’en-

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ceinte étant ainsi préparée, et le public rangé tout autour, les champions entrent dans l’arène ; ils sont généralement du même poids et proportionnés l’un à l’autre ; tous deux sont suivis de quelques amis portant des bouteilles d’eau fraîche, des citrons et du vinaigre.-

Les boxeurs doivent avoir la tète découverte et se mettre nus jusqu’à la ceinture ; c’est dans la lice même qu’ils quittent leurs habits. Le juge donne le signal détinitif : aussitôt les boxeurs, suivis respectivement de leurs témoins, s’avancent au milieu de l’arène et se donnent la main. Les deux premiers témoins les imitent, et les quatre personnages se placent de manière à former une croix ; ensuite chacun des deux adversaires se pose, se met en garde, observe son antagoniste et cherche à lui porter des coups. Lorsque les deux hommes se serrent de près, les deux bras sont constamment en action ; de l’un ils tâchent de frapper leur antagoniste, tandis que de l’autre ils s’appliquent à se couvrir le corps et à parer les coups qui leur sont portés; toutefois, le poing qui paraît destiné à garder la défensive prend souvent l’offensive et porte des coups aussi terribles qu’imprévus. Aucun coup ne doit porter au-dessous des hanches. Lorsqu’un des combattants a été renversé, ses témoins le relèvent et le font asseoir sur leurs genoux; les adjoints agissent également en lui faisant boire de l’eau fraîche et du jus de citron : ils le lavent avec une éponge et l’encouragent; mais tout cela doit se faire avec une extrême prestesse, car il n’est accordé à quiconque est renversé ou étourdi par la violence du coup qu’une minute de répit pour reprendre ses sens ; quand la minute est écoulée, il a le droit de se relever et de recommencer la lutte, mais s’il dépasse les soixante secondes, il a perdu l’enjeu de la boxe. 11 est, au reste, d’usage qu’après chaque coup violent on profite de la minute accordée pour reprendre haleine, et il n’est pas rare de voir deux boxeurs s’arrêter ainsi trente ou quarante fois dans un combat qui dure une heure et demie. La durée de la lutte ne se définit pas à l’avance ; elle varie selon la force des boxeurs, et aussi selon l’importance des coups échangés ; on a vu des combats durer cinq minutes, d’autres se continuer des heures entières. On cite une lutte dont le souvenir est resté dans la mémoire de tous les cockneys de

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Londres et qui dura quatre heures trois quarts, pendant lesquelles l’un des boxeurs tomba, étourdi, cent quatre-vingt seize fois. Quand un champion avoue qu’il est vaincu, il présente la main à son adversaire, un de ses témoins prend l’éponge et la jette en l’air. C’est le signal de la défaite.

Les coups les plus dangereux sont ceux qui frappent le dessous de l’oreille, l’entre-sourcils et l’estomac. Le coup porté entre l’angle de la mâchoire gauche et le cou est le plus sensible, parce qu’en cet endroit existent des vaisseaux sanguins qui amènent le sang du cœur à la tête; ces vaisseaux venant à s’engorger par suite de la violente compression réagissent sur le cerveau, ce qui fait perdre connaissance, pendant que le sang coule abondamment des oreilles, du nez et de la bouche. Celui qui vise entre les sourcils est à peu près sûr de la victoire, car la pression entre deux corps durs, tels que le poing et l’os frontal, produit une forte ecchymose qui envahit immédiatement les paupières ; celles-ci, d’un tissu très lâche, incapable de résister à ce débordement, se gonflent aussitôt, et ce gonflement obscurcit la vue. Dans ces conditions, un lutteur se trouve entièrement à la merci de son adversaire. Aussi ne manque-t-il pas, pour faire disparaître le gonflement qui s’est produit et qui le rend aveugle, d’v pratiquer une incision à l’aide d’un canif. Cela fait, il imbibe ses paupières de vinaigre — et est prêt à recommencer. Un autre avantage du coup porté entre les sourcils, c’est qu’il rend furieux d’ordinaire celui qui le reçoit. Or, le principe du vrai boxeur est de garder son sang-froid. « Tant qu’il sourit, dit-on, un boxeur n’a pas perdu. » Si, par malheur, un combattant se luxe les jointures de la main en voulant porter une trop vigoureuse attaque, il prend un peu de cire qu’il tient entre ses doigts fermés pour les soutenir. Mais l’usage de la cire seule est autorisé. Quand les témoins aperçoivent un autre objet, le boxeur coupable a immédiatement perdu.

Voici maintenant plusieurs combats extraits du Boxiana, traité spécial de boxe anglaise, et de Y International.

« Deux champions, Iiumphries et Mendoza, combattirent ensemble le 20 septembre 1790. Iiumphries était très renommé

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depuis une victoire qu’il avait remportée sur le boxeur Martin, lé 3 mai 1786, en présence du prince de Galles, du duc d’York et du duc d’Orléans, qui se trouvait alors à Londres. 11 était regardé comme supérieur à tous ses contemporains, lorsqu’on songea à lui opposer un nouveau rival qui faisait concevoir les plus belles espérances : c’était un juif nommé Mendoza. La rencontre eut lieu à Odiham dans le Hampshire. Le billet d’entrée était d’une demi-guinée. La foule des spectateurs attirée par cette rivalité était trop considérable pour l’enceinte; des pugilistes gardaient l’entrée contre l’invasion populaire : ils furent renversés, et un torrent de curieux se rua malgré eux autour du petit théâtre où parurent bientôt les deux anlagonistes. On les accueillit l’un et l'autre avec de grands applaudissements. Humphries était galamment vêtu ; ses bas étaient de soie à coins brodésen or ; des nœuds de couleur ornaient ses chausses de fine flanelle. Mendoza était au contraire d’une grande simplicité ; il porta le premier coup ; mais en se retirant il glissa et tomba sur le dos. Humphries le laissa se relever. Mendoza le frappa de nouveau et le jeta à terre. Les partisans d’Humphries. commencèrent à craindre. Cependant après plusieurs avantages partagés, après des coups furieux portés dans les yeux, dans l’estomac et sur les reins, Mendoza, tout défiguré et renversé, perdit connaissance. On l’emporta dehors; c’est là un des accidents les plus ordinaires et les moins fâcheux de ces luttes barbares. La défaite de Mendoza augmenta sa célébrité loin de la diminuer. On avait remarqué en lui des qualités qui le distinguaient d’Humphries. S’il n’avait pas autant de grâce et d’élégance que ce dernier; s’il n’avait pas son sang-froid et sa force, il savait, en revanche, mieux se mettre en garde, il avait plus de vivacité; et, en somme, les vrais amateurs lui accordaient beaucoup de science; car boxer, aux yeux des Anglais, n’est pas seulement un art, mais une science. Pour exceller dans ce genre d’escrime, il ne suffit pas d’avoir de l’inspiration, d’être armé de muscles vigoureux, il faut savoir faire usage de ces qualités suivant les règles. Après son triomphe, Humphries écrivit à un gentilhomme qui le protégeait, M. Bradye, ce billet laconique : « Monsieur, j’ai battu le juif et je me porte bien. Humphries. » Ce combat eut un grand

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retentissement en Angleterre, et il fut l’occasion d’une sorte de renaissance du pugilat, qui était en décadence depuis quelques années.

Le héros du deuxième combat est Tom-Crig. Il était né à Bitton. à quelques milles de Bristol. A l’àge de treize ans, il quitta son pays et vint à Londres. Là, il fît successivement plusieurs métiers manuels. De temps à autre il boxait, tantôt sérieusement, tantôt en artiste. Peu à peu il trouva la profession lucrative, et, s’adonnant tout entier à la science des coups de poing, il devint célèbre à sa manière. Une victoire qu’il remporta sur un nommé Jean Belcher le plaça au premier rang parmi les pugilistes. Les plus célèbres affaires de Crig, depuis qu’il était parvenu au faîte delà gloire pugiliste, furent celles où il triompha de Molineaux, en 1811. On avait aussi une grande opinion de ce dernier ; c’était unhomme de couleur ; il avait assez bonne grâce, et, après Crig, il ne craignait personne. Le dernier combat de ces deux champions eut lieu à Thistleton-Gap, dans le comté de Rutland, devant vingt mille spectateurs. La liste de pairs d’Angleterre, des généraux, des gentlemen illustres qui étaient dans cette immense assemblée, occuperait une page entière. Lalutte eut onze parties ou tours (rounds). Au second coup, Crig eut la bouche ensanglantée ; au troisième, ileutunœil tout bleu; autour suivant, il fut plusieurs fois renversé ; mais à la fin il reprit l’avantage, et dès le septième tour on prévit aisément la. défaite du mulâtre Molineaux ; celui-ci perdit bientôt ses forces, etdes applaudissements universels, mêlés d’exclamations de vive Crig ! annoncèrent la fin du duel. On rapporte, chose à peine croyable, qu’il y eut presque des émeutes dans un quartier de Londres, pour s’informer des détails de cette affaire. Le gain de Crig, dans cette journée, fut de dix mille francs ; et celui de son patron, le capitaine Barclay, de plus de vingt-cinq mille francs : les paris s’élevèrent à un million. L’éditeur d’un journal, YEdinburghStar , fit remarquer à cette occasion qu’une souscription ouverte en faveur des prisonniers anglais en France n’avait pas produit une aussi forte somme. Les amateurs de pugilat donnèrent un grand dîner à Crig; il occupa le siège d’honneur,

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reçut le titre si envié de Champion d’Angleterre ; des ducs et des comtes -lui adressèrent des harangues, et la compagnie, avant de se séparer, lui vola une coupe d’argent du prix de cinquante guinées. Hâtons-nous de dire cependant que'ces rémunérations et ces honneurs exagérés sont des exceptions fort rares dans la carrière des boxeurs. La plupart de ces malheureux athlètes reçoivent tôt ou tard dans ces luttes terribles des blessures dont ils meurent presque toujours. S’ils parviennent à sauver leur existence, ils sont bientôt oubliés et méprisés quand ils ont perdu leurs forces, et leur vieillesse est presque toujours misérable ; car il est fort rare qu’ils aient assez de raison pour conserver sur leurs énormes bénéfices de quoi la rendre indépendante,

Voici un troisième combat emprunté à V International :

« Edward Wilmot et un autre pugiliste de renom s’étant rencontrés dans un public-house résolurent de se battre sur les lieux pour disputer un prix de deux cents francs. Hommes et femmes se rangèrent autour de la salle, et les deux combattants en vinrent aux mains. La lutte fut des plus acharnées. Les coups pouvaient comme grêle de part et d’autre. On se cassait une dent par ci, une mâchoire par là, et les spectateurs, les femmes surtout, applaudissaient avec enthousiasme chaque fois qu’on entendait résonner un coup de poing sur la figure de l’un des deux pugilistes. Le combat dura une heure et quart. Les deux boxeurs étaient encore debout, couverts de sang des pieds à la tête, mais faisant vaillamment leur devoir. Minuit venait de sonner ; il fallut quitter le public-house. Mais les combattants ne pouvaient pas se séparer sans avoir vidé la question. On se trouvait non loin de Waterloo-Place à l’extrémité de Regent-Street. Entre le Mail çt Charing-Cross est une rue sans issue qu’on appelle Carlton-Gardens, et habitée par l’aristocratie anglaise. Les deux boxeurs s’arrêtèrent près de la maison de M. Gladstone, à deux pas de la colonne du duc d’York, et recommencèrent leur combat de bêtes féroces. Il va sans dire que les spectateurs du public-house les avaient suivis sur le terrain. La lutte recommença plus terrible que jamais. Elle dura une heure environ. La vue du sang les avait exaspérés tous les deux; ils combatlaient avec une sorte

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de rage; le réverbère éclairait de loin leurs faces ensanglantées, ils s’essuyaient de temps en temps le visage, afin de -pouvoir se distinguer l’u.i l’autre. Wilmit luttait avec frénésie; enfin il reçut sur le crâne un coup si formidable qu’il s'affaissa tout de son long comme une masse, en poussant un soupir : il était vaincu. On le transporta à l’hôpital sans connaissance ; deux heures après, il était mort. Son cadavre avait été si horriblement mutilé dans la lutte, que sa femme ne put reconnaître son identité que par ses vêtements ! C’est le jeudi 11 octobre, en l’an de grâce 1866, à deux pas du Strandetde Regent-Street, les rues les plus populaires de Londres, que cette scène a eu lieu ! »

Comme complément à ce qui précède, nous allonsfaire assister le lecteur au service funèbre d’un célèbre pugiliste. R en ne sera plus propre à lui donner une idée des mœurs britanniques. Un matin du mois de novembre 1865, Londres et toute l'Angleterre apprirent avec stupeur la mort du célèbre boxeur Tom Sayers ; toute la presse britannique s’émut, et nous ne voudrions pas affirmer que certains journaux de Londres ne s’encadrèrent pas de noir ; mais ce que nous pouvons assurer pertinemment, c’est que tous consacrèrent des articles de fond à rappeler les formidables coups de poing de « ce dernier des gladiateurs », ainsi que se plaisait à le nommer le Daily Telegraph.

Tom Sayers, quelque peu enclin à l’ivrognerie, comme tout bon Anglais doublé d'un, boxeur, s’éteignit dans toute sa gloire, à l’âge de trente-neuf ans, au moment même où l’illustre lord Palmerston, qui fut aussi un pugiliste à sa manière, rendait le dernier soupir. Londres fit de splendides funérailles aux deux grands hommes ; mais si l’on vit un extravagant jeter des diamants et des anneaux d’or dans le tombeau du ministre, 30.000 visages mélancoliques accompagnèrent le char qui portait à sa dernière demeure celui dont les coups de poing restaient gravés dans tous les cœurs. La procession funèbre, disait le Telegraph , rappelait celle de lord Wellington, et s’étendait sur un espace de trois milles dans les rues de Londres. On a peine à croire aux démonstrations qui eurent lieu au cimetière deHighgate. «Il faut venir en Angleterre, lisons-nous dans V International de Londres, pour assister à de pareils spectacles, où se trouve réuni tout ce

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qu’impose de respect la mort qui passe et tout ce qu’inspire de tristesse la conduite d’une foule immense accourue pour rendre honneur au favori du public anglais.» Tom Sayers était mort à Camden-Town, chez un bottier de ses amis ; c’est de là que partit le cortège funèbre. Le corps avait été placé sur un char traîné par quatre magnifiques chevaux ; immédiatement suivait le tilbury du défunt ; dans ce tilbury, si connu par ses excentriques couleurs et par ses ornements de mauvais goût, était assis le chien, l’ami fidèle de Tom. La pauvre bête avait un crêpe autour du cou et regardait mélancoliquement toute cette foule qui criait et poussait des groans e n guise de soupirs; puis venaient des voitures de deuil dan*§ lesquelles avaient pris place la fille et les deux fils de Tom Sayers ; une bande de musiciens faisaient entendre la marche de Saül; enfin, suivaientà pied lesenthousiastes admirateurs de la boxe et du pugilat. Toutes les fenêtres étaient garnies de monde ; plusieurs fois il y eut bataille, et les policemen durent demander des renforts pour empêcher la foule d’envahir le char. Ce fut bien pis lorsqu’on arriva au cimetière. A la foule qui précédait, entourait ou suivait le cortège, venait se joindre la foule non moins grande qui stationnait aux abords de Highgate. Il est impossible de décrire la scène qui en résulta. Les grilles du cimetière sont arrachées ; les plus agiles sautent par dessus les tombes, renversent leurs voisins, font le coup de poing (et quels coups de poing ! des coups de poings inspirés par la circonstance et qui sont un hommage au défunt), font le coup de poing, disonsnous, avec la force constabulaire ; tout cela pour pouvoir jeter un dernier regard sur le cercueil de Tom Sayers. Des cris, des jurons, voilà ce que l'on entendait. Enfin, vers six heuresdu soir, lafoule consentit à se disperser et à laisser le pauvre mort dormir en paix. Bref, cet homme coup-de-poing, qui avait vécu en ivrogne et était mort de même, eut des funérailles accompagnées de plus de marques de sympathie de la part du bas public anglais que celles du duc deWellijigton et de lord Palmerston. « Si l’illustre guerrier, disait le Telegraph, était le iron duke (le duc de fer), on peut dire que Tom Sayers avait, lui aussi, du fer dans les veines. » Mais nous n’avons pas tout conté : aujourd’hui, dans l’un des plus beaux cimetières de Londres, dans Highgate, s’élève un magnifi-

LA BOXE FRANÇAISE

que monument en marbre. Il a la forme d’une tour massive. Le médaillon du défunt en orne la façade; au pied est couché un chien. Ce splendide monument est élevé à la mémoire de Tom Saye'rs, le célèbre boxeur. Les frais en ont été faits par le moyen d’une souscription publique, qu’ont ouverte les amis et les admirateurs du défunt. L’Angleterre ne pouvait moins pour la mémoire du héros du duel terrible qui eut lieu à Fanborough, le 17 avril 1860, duel dont d'univers entier s’est un moment occupé, et qui a été célébré par un poème épique, la Tommiade, duel dans lequel l’Amérique, on le* sait, était aux prises avec l’Angleterre.

On raconte que le philosophe Gavarni, traversant un samedi soir — jour de paye — la place Maubert, s’écria en considérant un chiffonnier ivre étendu dans le ruisseau : « L’homme, roi do la création ! » On se demande naturellement l’exclamation qu’il aurait poussée s’il avait assisté à la boucherie du public-house et aux funérailles nationales de l’immortel Tom Sayers.

Grâce aux liens qui unissent la Grande-Bretagne au continent, cet exercice de combat et de gymnastique ne pouvait se localiser en Angleterre; il a donc, comme tant d’autres importations d'Outre-Manche, passé le détroit et acquis son droit de cité en France. C’est ainsi que, pour une certaine partie de notre jeunesse, les exercices de la salle d’armes se complètent par ceux de la boxe et on l’a admise comme partie intégrante de toute bonne éducation civile. Avec cette humour qui la caractérise, notre jeunesse n’a même pas hésité à la définir ainsi : « La boxe est le chemin le plus court pour aller d’un poing à un autre ». On ne traite plus dédaigneusement ce moyen de défense naturelle qu’on a longtemps regardé comme devant être le partage exclusif du bas peuple; aujourd’hui, le charme est rompu et les professeurs de boxe comptent parmi leurs élèves assidus les plus grands personnages du monde aristocratique, artistique et financier. Comment la dextérité et la souplesse française triomphent-elles, à cette heure, de la force dont les Anglais sont si vains? C’est ce que nous allons dire dans la troisième partie de notre introduction. Frappés des causes physiques de l’infériorité des Français, des professeurs habiles sont parvenus à égaliser les chances des lutteurs en pana-

INTRODUCTION7

chant agréablement la boxe anglaise de quelques éléments de notre ancienne savate, et de la fusion de ces deux moyens d’attaque et de défense combinés est née enfin la boxe française, qui affirme de prime-saut sa suprématie sur son aînée.

Désormais, le poing perfide de la « perfide Albion » n’est plus à redouter : ce que le poing des « vaincus de Waterloo » ne pouvait toucher jadis, le pied l’atteint maintenant avec une grâce, une élégance et une sûreté de jeu qui défient toute comparaison .

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